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HISTOIRE
DE LA
DÉMOCRATIE & DU SOCIALISME
EN BELGIQUE DEPUIS 1830
HISTOIRE
DE LA
DÉMOCRATIE & DU SOCIALISME
EN BELGIQUE DEPUIS 1830
câ» 'db <â» *âb <â» *c^ <â» *^
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HISTOIRE
DE LA
en Belgique depuis 1830
PAR
Louis BERTRAND
nftl»UTlfc 1>K imUXKM.HS
PRÉFACE PAR EMILE VANDERVELDE
TOME PREMIER
BICUXELLES
DECHENNE & C'«
20, rue du Persil , 20
1906
PARIS
Edouard CORNÉLY & 0«
101, rue de Vaugirard, 101
>\o+K •?>^o,l M
m-r: ï^
__1 >
DEC 181908 j
OrtM/1 <le traduction et de reproduction réservés
A tous ceux qnt^ en Belgique, depuis IHHO, ont lutté et souffert pour
la Démocratie et le Socialisme,
CE UVIŒ EST DÉDIÉ,
PREFACE
IJHtstoire de la Démocratie et du Socialisme en Belgique depuis
1830 est un chef-d'œuvre de persévérance. I^oiir être à même de
récrire, il a fallu que, pendant vingt ans, avec une patience de béné-
dictin, Bertrand collectionne dos découpures de Journaux, tire de la
lK)us8ioro dos étalages de houcpiinistes, une masse énorme de brochures
oubliées, et accumule, i>our la construction de son édifice, les matériaux
de chétive apparence, que les historiens oITlciels avaient systématique-
ment négligés. Que pouvaient leur servir, en effet, ces feuilles de
chou démocratiques, ces almanachs populaires, ces chansons de ccman-
ouvriers et de valets de feimes » ? Leur histoire à eux, c'était l'histoire
des vainqueurs, l'histoire des gens en place, l'histoire des hommes
]K)litiques et des capitaines d'industrie. L'histoire de Bertrand, au
contraire, c'est l'histoire des vaincus, l'histoire de ceux qui n'ont pas
réussi — du ilioins en apparence — l'histoire de ce prolétariat misérable
c|uî, pendant la première moitié du xix« siècle, n'avait pas encore
(lonné la mesure de sa foi*ce et apimraissait a la boui-gcoisie comme
une masse taillable et coi'véable à merci.
Jusqu'à présent, ((uand on parlaitdes origines du Parti ouvrier belge,
on ne remontait guoi^e qu'à l'Internationale, ou, tout au plus, à la
formation des premières sociétés de résistance, telles que les Typo-
graphes de Bruxelles, ou les Fileurs et les Tisserands gantois.
Grâce à Bertrénd,nous pouvons remonter aujourd'hui à des origines
plus lointaines. Son premier volume nous apporte toute une moisson
de renseignements précieux sur les dix-huit années qui séparent la
révolution de ISîM) de la révolution de iai8.
Peut-être, en lisant son livre, d'aucuns lui reprocheront de ne nous
faire grâce d'aucun détail, de nous déballer tout un dossier, en l'ana-
lysant pièce par [)ièce, au lieu de nous apporter une synthèse, qui
utilise les documents pour donner la physiofiomie générale d'une
époque, mais qui ne juge pas nécessaire de les reproduire tous, inté-
gralement.
Pour ma pari, je ne suis pas de cet avis, et, soninio toute, je ne
crois pas que l'onivre ei\t gagné à dire plus brève, plus condensée, plus
avare de citations.
H ne faut pas oublier <i'abord cpie Bertrand se soucie bien moins
d'écrire pour les amateurs de littérature, que de se faire lire par la
• classe ouvrière. C'est pour cela qu'il publia ses volumes en livraisons,
cpi'il s'efforce de les vendre au meilleur marehé possible, qu'il recourt
à l'illustration i)our atténuer la sécheresse documentaire de son texte.
Mais, indépendamment de ces considérations de propagande, la
X prApacb
iiirlliodu iiiinlyU<|iic clo IkM'Iniiid |mWiil<s |nmii* Icsf^iiHdVliMloHy vol
incBtiniahlc avaiilngc (|ircllc leur pcimci <lc juger aur pièces^ cFentrcr
direclement en contact avec les faits, de voir les éviSnements et les
hominesy non pas h tmvei*» le tenii>érament de rtiistorien, mais tels
qu'ils ont éto racont<^s i>ar les contcmpomins, tels qu'ils se sont i>eintH
4Mix-nn^uieSy dans ltMii*s iVrils ou IcMirs discours.
Pour inontitM% |Hir oxoniplo, la dilTiMvnco qui oxisle ciiliv IosImmu*-
geois d'aujouixriiui et ceux de 18!K), quelle appi*cciation {lei'sonnelle
vaudrai! cette ciUition du discoui*s sur la légalité, que le comte
Vilain XIIII pmnonvail A la Chamhi*c belge, le 27 avril 1K>1 :
a Iaï légalité est un vieux manteau que je ne saurais resi)ecter ;
endossé et rejeté tour h tour par tous les partis, porté, usé, par tout le
monde, com|K>s4' de mille pièces de toutes cmileurs, il est troué luir les
uns, nu*conimo<lé |Hir les autivs; il iMH*le les souillures de tous si^s
nndti*es. I^a féodalité s'est assise dessus et lui a laissé une odeur de
liéte fauve que nos codes i*espirent encoi*e, la royauté l'a foulé aux pieds
et tiidné dans la fange, la répuhlicpie l'a toute maculée de sang, car la
guillottine fonctionnait légalement en 1703. Na|)oléon l'a déchirée
|Hirtout aveit la iMiinle de mm sadire ou le laloii tie su ImiIIc... »
Tout le livi*e de Ih^imud est semé tIe eilalions non moins iuHlruc-
lives.
Nospro|)ag}indislesy trouveumtloul un arsenal decomlmtconti*e les
hypocrisies légalistes d'une bourgeoisie qui essiiie d'oublier ses origines
i*évolutionnaires. D'autre iNirt, — ce qui est plus im|N>rtJiiit — tous ceux
qui (H!riront dans l'avenir sur l'histoire politique ou démocratique de
noim |Hiys, y trouveront une inépuisidde souire de renseignemenls
intmuvables ailleurs.
D'autres avaient niconté, iKirfois avec talent, les faiits et gestes de
la bourgcH)isie |)endanl celte longue |M'*riode où, maltresse de tous le.n
|M>uvoii*s, elle se gloriliait de constituer à (*lle s<Mde, le /Kiys U^gal.
Bertrand nous fait assister, au contmiit» — et c'est ce (pii fait le
puiss4inl intéri^t, l'inconfestable cuîginalité de s<in liviv — A l'ascension
de la chissi^ ouvrièiv, lente comme un smdèvemiMd de l'iVoive terivstiv,
avcH: iNirfois tIe brus4|ues surssiuls, iMirfois aussi, des alTiiissiMnents
lamentadiles, nniis toujours, à la longue, une ivpri.'H*, chucpu^ fciis plus
énergique, des anciennes activités.
A cAté de Hogier, de (ieudebien et d'autivs « gmnds |Kitri4)les », <pii
ne gagnent jnis trop à être vus de pivs, il nous nnuitre d'autres figures,
celle de Dartels, iU\ DelliavM^ de Jotir.iiid, deC^isliau : C4Mix qui n'ont
pas été aux hoiiiieui*s ; ceux 4pie hMirMC(Hitein|N)r«iins tenaient |K>urdes
cervelles brAli^es; ceux qui ont été méconnus de leur tenips,|Kiix*e qu'ils
étaient en avant de leur temps.
1^1 plu|Mirt de ces pivcui*seurs avaitMit siunbré dans l'oubli et,i>eut-
éln*, riiistoiiv de Irui-s trnlativi^s n'nU-^^lle januiis été faite, si
ik*rtniiid, h* pluM dtirumenléilr.:! s4K*ialisl(\H l*rlgrs, ne; s'était fNis tnnivé
à i)oint jiour l'écrii-e.
PRÉFACE XI
Certes, on se souvenait plus ou moins, qu'au Icndemnin de 1830,
lors du vote de la ConsliliiUon cciisilaire — co Irioniplie d'une bour-
geoisie qui n'avait pas su vaincre, mais qui avait su profiter des
victoires d'aulrui — FiOuis do Potier avait jctr ce cri d'amertume : « Ce
n'était pas la peine de verser l^mt de sang pour un si mince réstdtsit ! »
On se rappelait également cpie, pendant pliisieui^s aunées, seid entre
tous, dans la Chambre du sulTnige restreint, Adelson Castinu avait
défendu la république et réclamé le suffrage univei'sel. Mais <[iiî donc
connaissait les autres, les premiers soldats de la cause ouvrière, les
prolétaires comme Kats ou comme Pellering, en qui le iiarti ouvrier
salue aujourd'hui ses ancêtres ?
Bertrand montre fort bien d'ailleui's, ([ue ces héros fuirent d<»s
isolés. Pendant cette période cpii va de IRK) à 1818, il y eut des démo-
crates ; il n'y eut pas de démocratie, ou, du moins, pas de démocratie
ouvrière. La révolution industrielle ne faisait que commencer ; nul ne
se doutait encore de l'avenir (|ui se préparait pour la grande industrie ;
le prolétariat n'élait pas assez nombreux, assez cohérent, assez con-
scient de lui-même, jïour avoir une politique de classe. C'est à peu pn*s
exclusivement dans la fraction la plus éclairée de la boui'geoisie, c[ue
le socialisme himianitaire, à la façon de -18, recrutait ses adhérents.
Il faut lire dans Vlltstoire de la Démocratie et du Socialisme^ les
chapitres, si intéressants, qui sont consacrés à la propagande Saint-
Simonienne et Fouriériste.
Rien ne montre mieux à ([uel |)oînt le peuple, dans sa masse,
restait inditTérent, ([uand-il n'était |>as hostile, aux prédiaitions socia-
listes, et combien, d'autre part, la bourgeoisie éttiit plus accessible à
des idées révolutionnaires (pi'elle ne Test aujourd'hui.
Quand les missionnaires de l'Ecole Saint-Simonienne, parmi
lesquels Carnot, Laurent, Pierre Leroux, Barrault, arrivèrent à
Bruxelles, au mois de février 18ÎÎI, les cléricaux menèrent contre eux
une campagne furieusement hostile, les gens du peuple les accueillirent
à coups de bdtons de chaises et iiarvîni-ent à les em|)écher de prendre
la parole, mais la boui-geoisie libérale, au contraire, leur fit l'accueil le
plus favorable; des hommes commeVilain XII llet l'abbé Andries prirent
leur défense au Congi-ès national, au nomade la liberté jiour tous ;
l'Université de Liège mit à leur disposition Vaula académique et bientôt
ils eurent des disciples tels cpie Charles llogier, l'astronome Quetelel,
Van Praet, le baron ChazaI, <pii «levint ministre de la guerre, Ducpé-
tiaux, qui Tut plus Uml, inspecteur général des prisons.
De même quand vinrent les l^'ouriéristes, vei-s 18ÎK), (pnind le plus
connu d'entre eux, Considérant, lit une campagne de propagande en
Belgique, il Souleva, dans les milieux boui^eois, le môme enthousiasme
et l'on vit assister aux conférences phalanstériennes de hauls fonction-
naires comme Masui, adniinistrateur des chemins de fer de l'Klat, des
professeurs de l'IIniversilé de Bruxelles, comme Arntz, Maiir/., Baron,
des magistrats coumie Tielemans, Defacqz, Van Meeuen.
zji prApacb
Que lo8 temps sont changés I
Quand Enrico Pcrri ou Jnui*^.4 viennent parler h Druxclles, ils ne
recrutent généralement pas leurs auditeurs parmi Ioh universitaires et
les conseillers de la («our de casssition I...
Maisipie Ton no s'y Imnipe |N)iiil : ni la lM)iii'g(H>iHic*rralrh(MMUouluc
dnla révolulion, ténioigiuiil quoique 8yni|Killiie, d'ailiours plaloniquo,
au socialiMuie liumaniluii*e et iclc^lislo, oViail a nnulilioii que le
pmlétariat, auquel on prédisait de hî helIcH diMliiuVH, rosls\l dooiloy
indilTérent et passif.
Dés l'instant où, si peu que ce (i\t, les idées socialistes commen-
cèrent h s'infiltrer dans une partie de la clanso ouvrière, où les tisse-
itinds gantois envoyaient des pétitions p<iur le suiTitige universel, où
Kats, en 1841, publia son Almanach populaire^ dont Bertrand nous
donne le texte — étonnamment semblable au CatMilame d'Alfre<l
Defuissoaux — coh bonnes dlH|K>Hitions de la boui^geoisle se modilièi'cnt.
On le vit bien, quelquoH années plus tiird, lorscpic Marx et Engels,
i'éfugiéi4 ù Bruxelles, fondèrent avoc Delliasso, Bartels, et Jottrand,
VAsHoctatlon démocratique.
Cette fois, c'était Tavant-garde du prolétariat qui entrait en cam-
pagne, et |)ar une imnie du dentin, co fui Charles Bogior, le ivvo-
lutioiiiuiin», le Saiiil-Sinionien, le KoiiriériHlo — t*ar il était dovouu
KouriériHte, ajm^s avoir été Saiiit-Siuioiiieu — eo fut Charités Itogier,
miniHlre'de Tintérieur, cjui prit Tarn^té d'expulsion de Karl Marx.
Dans tout le premier volume de Bertmiul, je lu^ eonnais rien cpii
dépfisse,%!n intéixH, les chapitres, si dcMuinientés, qu'il ronsiici*e à cet
épiscKie —digne |)eiidant de l'expulsion de Victor linge», au leiulemain
de la C^minnine.
Depuis 18-15, Marx, expulsé «le Kraiice,élait ù Bruxelles. Engels était
venu l'y rejoindiv. Enst^nble, ils jetaient les bases de leur «ouvre seien-
lill«pie. Vm fut a Bruxelles «pi'ils «Vrivirent le Maiilfcslc communiste.
Ce fut à Bruxelles, égidement «pie, «lu ni«>is «le n«>vendii*e IH17 au ni«>is
«le mars^l8l8, la Fédération communMe eut son bureau centml —
an(HMi*e«lu bureau s«K*ialiste actuel. C«' fut h Brnx«'ll«>s «Miflii «pus |Kir
rinterm«Mliaire «lu Deutneher Arheiter \'<t«'Iii, Engels et Mjux
8«)nièi*cnt les pi*eniiers germes «l'une «H'gsuiis4iti<Mi «In pr«>h*tariiil s«K*ia-
liste en Belgi(|ue.
Cette propagande diMn«)cniti(pie et socialiste se fit, s<ins encombre,
|ieii«lant tmis ans. Elle fnt t«»léi*«k% |>iirce «pr«^lle était «l«*daign«M>. Mais,
au lend«»niaiii «le février IKIH, l«'s niiiiistn*s lil>onuix «le L«MqN)l«l l'
prirent |)eur;}puintité «rarn^tés «rexpnision fuiviit pris contre l«\si*(n'«>-
luti«ninaii*es^étningersVt le 3 niai*s, «h>s |Mdi«*iei*s, |M*iuMrant, an milieu
«le la nuit dans l'apiiaiienieid. «pie Marx et ssi feninie «Mm|Kiieiil à
VHôtel du UoIh sausui^e^ arrêtèrent Marx, obligoi*ent Ma«laine Marx à
s'linbiil«»r et i« l«*s suivre, In «'oiMlnisiiiiMil à rii«M«*l «le vilh* «>ù ils lui
inlli^**ivnt «l«'s nniuvais tniit«*nioiits et im' lui is^inirtMit «pie le ieiub"-
main, de rejoiiuli^ son mari. Marx dut (rnsser lu frontière le jour mémo.
PRÉFACE XIII
Il n'obtint que vingt-<{uatre heures de répit pour mettre eu ordre ses
alTaires.
Il est curieux, après un demi-siècle, de lire Tinterpellation qui fut
fatl<^ à la Clianibro, le 1 1 mars suivant, sur l'expulsion du « sieur
Marx )).
L'interpella leur, c[iii s'api)elait Bricoux, protesta avec une louable
énergie coiiti*e les agissements de la i)olice el continua dans les termes
suivants :
« Je ne connais pas peraonnellement le docteur Marx; mais voici ce
qu'on m'a dit a son égard. M. Marx est le fils d'un avocat fort estimé de
Trêves. A Fi^ge de 2.i ans, il s'était déjà fait un telle réputation parmi
les philosophes allomniids, qu'il fut a|)pelé à la direction de la Gazette
(In llhin. Il rédigeait cotte feuille avec un Udent renuiitpiable et en lit
le journal le plus estimé de l'Allemagne; cet oi'gane de publicité mar-
cha de propres en progrès jusqu'à ce que le gouvernement prussien le
supprima, jmr mesui*e administrative.
» Quant à Madame MaiTC, il m'a également été dit qu'elle est la sœur
du gouverneur de la Poinémnie.
» Les outrages dont elle a été l'objet ont donc dû la froisser d'autant
plus (pie, par sa |K>silioii de famille et sou éducation, elle devait moins
s'atloudreà des brutaliléset à dos violences seuibla blés. »
Le ministre delà Justice, M. de llaussy, et le ministre de l'Intérieur,
M. (Charles llogier, répondirent que l'expulsion élait justifiée; que le
gouvoruonioni u'élail pas responsable dos faits et gestes de la iiolicede
UruxellcH; cpie, d*ailleurs, au lieu de bWnier les agents et d'éiuîrver leur
énergie, il faudrait plutôt les encourager dans l'accomplissement de
devoirs difTIciles.
Bref, l'expulsion du sieur Marx fut approuvée par la Chambre, qui
accueillit avec la plus grande sym|)iithie les déclarations des pi'édéces-
seursde MM. de TrcMJZ et Vanden lleuvel.
On ei\t certes foi't étonné ces hauts pei*sonnages si l'on avait dit, a
ce UKunent, que le siour Marx, inconnu de M. Brictnix, élait l'une des
plus foi'los létos philosophicpu's de son lonq>s, <|ue le Manifeste coni-
mnniste, qui veiuiit de pairailre à Loiulres el dont aucun député belge
n'avait jamais entendu parler, élait destiné à devenir la Bible de plu-
sieui*s millions d'hommes, que la Fédération communiste contenait en
germe VTnternati(male des Travailleurs et que, cinquante ans plus
lard, lo nom de M. <le llaussy n'éveillerait plus d'aulres souvenirs que
(*olui de IVxpulseur do Marx, que la gloire de llogier se loadiserait
dans un U>ul potitooin do TKurope, tandis cpie le sieur Marx vivrait
clans la mémoire dos hommes ccnnmorinitiatourdu plus graïul mouve-
ment ([ui ail modilié la face du monde, pendant la seconde moitié du
XIX* siècle.
Tant il est vrai <pie |)our juger de la gi'andoiir des événements et
dos hommes, il faut les voir on |HM*s|>eclivo.
Dans son livre m Nitr la IHerre blanche n^ Anatole Knince nous
xfv prAfacb
monti^o (loH fonctioiinnircs romniiiH, gens ])olicéâ ci avertis» qui uo
Yoîciily claiiH le» liillet» ciilre Saint-Paul et le» cliréticuH judaïsauU» que
cles\iuci*clies de simple iiolice.
A cet cV^ixl, toujoui*By riiistoii*e se i*éiW!te.
Tels (|iii croient, anjannriini, diriger le monde, aumnt depuis
lt»ngleni|iH sinnhiV^ dans rouhli, que d'aulivs éinei'gemnty tpii ont |iass<S
ina|MU\*ns, nuns que riiunninilo futui'c lioiH>ixM*a tunnme des piVHsur-
SCMII*S.
A ce iMiint ile vue, do^ livivs cMimmo celui de lierlnind n*ont pas
seulement une valeur liislorique, mais une valeur monde. Us nous |)er-
mettent de l'cndi'c justice a ceux qui ont lutté avant nous et i>ournous.
Ils nous appi*eniient ù àXvc imtients, h ne |)as nous décourager quand la
victoire est lente i\ venir, en nous disant les épt*euvcs de ceux qui Font
eu plus dur que nous. Kt enlin, ils augmentent notre contlance dans
Taveidr, en nous montnint qu'un elTort de pitqMigande n'est Jamais
{leixlu, cpie les mictions ne durent qu'un ten)i)s, qu'une cimse Juste
|)eut éprouver des défaites, mais que ces défaites mêmes Uniront par
servira son triomphe llnnl.
K. Vanokuvklok.
PREMIERE PARTIE
LA BELGIQUE DE 1830 A 1848
Il
«•
• ^
J!i^*.s^-Si
@fp ||E LA DEMOCRATIE
ET DU
Ile en Belgique
SIMpuis 1830
$
^rUODUCTlUN
^a:^ de ce Livre.
^rtanl de notre époque, celui qui lui donne sa
[^îi^assuréraentla coirlitjlion d'un parti no«Vwau,
le Parti socialiste, composé prin-
cipale nient d^adhérents apparte-
pint ^ la clr^"'" dr" travrîllcurs
manuels^ auxquels peu à peu vien-
nent se joindre des adeptes appar-
tenant ?ux putres cî?*-es sccî?Jef.
Ce parti s'est créé dans la société
une organisa. tic. 1 distincte. Il pos-
sède un id&l sodfal qui Ii3 est
propre et, pour It période inter-
ir.édîaîrc; un prcgrainn:3de rev3n-
\\
a mnoiRX db la démocratie bt du socialisme
Le mouTement démocratique et socialiste actuel prend sa source en 1789
et est la conséquence logique des principes de la Révolution française ; il a
été singulièrement favorisé par la constitution et le prodigieux développe-
ments de la grande industrie dans le cours du XIX* siède.
Le Peuple avait aidé efficacement la Bourgeoisie dans sa lutte contre la
noblesse, la ^yauté de droit divin et le clergé tout-puissant. Mais une fois
triomphante et satisfaite du nouvel ordre des cboses^la bou«^geoisie devint
conservatrice. Elle renia le peuple et voulut pour die seule et le pouvoir
politique et tous les avantages qu41 procure.
La Révolution fut ainsi confisquée, dans l'ordre politique comme dans
l'ordre économique, dés son origine même, par une oligarchie.
Sans doute, l'ère nouvelle instaurée en 1789 fiit un progrès sur l'ancien
régime. Mais si la Révolution proclama l'égalité des droits de tous les
citoyens, elle le fit en théorie seulement^ et le peuple ne tirda pa^ à s'aperce-
voir que régalité devant la loi ne vaut guère sans l'égalité économique,
surtout lorsque le pouvoir politique appartient k une classe privilégiée.
Après avoir versé son sang pour jeter bas l'ancien régime, il fut scanda-
leusement sacrifié g)ar le Tiers-Etat triomphant.
La Constiliiiion de 1795 fut une constitution bourgeoise. Les corporations
de métiers, qui étaient à la fois une protccliim et une garantie {xmr les
ouvriers, furent abolies et les salariés laissés sans défense vis-à-vis de leurs
maîtres.
La législation devint d'une sévérité inouïe pour les travailleurs manuels,
et cela accentua encore leur infériorité sociale. . , *
Le Code civil consacra une législation de d.i^se en traitant d'une manière
différente les patrons et les ouvriers, ainsi que le montre son article 1781,
qui déclara que, pour tout ce qui concerne le salaire, le maître est cru sur
parole.
Le Code pénal fit une distinction entre les coalitions patronales et ouvriè-
res et, aujourd'hui encore, l'article 310 consacre une injustice flagtante à
l'égard des ouvriers.
La législation de classe rendit le livret obligatoire pour les salariés et
en fit un signe de servitude pour des millions de citoyens.
Dans sa séance du 33 février 1793, la Convention, par le vote de la motion
Lavasseur et Barère, montra son exclusivisme et ses craintes, en décrétant la
peine de mort contre € quiconque proposerait la loi agraire ou toute autre
subversion des propriétés ».
La bouigeoiûe, qui venait d'usurper les droits et les privilèges de la
noblesse et du clergé, et de confisquer des propriétés valant des milliards,
déclarait légales ses confiscations et menaçait d'une condamnation à mort
quiconque serait asses audacieux pour proposer une modification au nouveau
régime propriétaire...
n est vrai que le peuple, frustré, trompé, sacrifié une fois de plus, com-
LA BELGIQUE DE 183O A T848
mençait à protester contre le nouvel ordre des choses, qui le laissait aussi misé-
rable qu'avant.
Des émeutes avaient eu Heu et un groupe d'hommes énergiques préparaient
une conjuration qui, si elle avait pu aboutir, aurait eu un caractère profondé-
ment socialiste. Elle aurait rendu au peuple, c'est-à-dire à la nation, la pro-
priclé du sol ; elle aurait r^lenienté le travail et organisé la production, la
circulation et la répartition des produits, au plus grand avantage de la collecti-
vité, c'est-à-dire de la nation entière.
Cette conjuration, dont Babeuf fut Tàme, fut découverte et ses principaux
auteurs furent poursuivis et condamnés à mort... En entendant prononcer cet
arrêt, après un procès qui dura trois mois, Babeuf et Darthé se poignardèrent
à Taudience et furent portés mourants, le lendemain, sur l'échafoud...
Leur sang ne fut pas versé en vain, car on peut affirmer que dans sa ten-
dance la plus générale, le XIX* siècle a été le désir, la recherche, la conquête
de l'égalité 1
L'égalité civile constitue jm progrès énorme sur le passé, mais elle repi-é-
scnte peu de chose sans l'égalité politique qui à son tour, n'est pas un but,
mais un puissant moyen pour conquérir l'égalité sociale économique, c'est-à-
dire l'égalité en foit de tous les êtres humains.
La démocratie socialiste représente principalement cette tendance vers
Fégalité. Le but de ce livre est de raconter l'histoire des efforts feits dans notre
pays pour réaliser cet idéal et de faire connaître, à la génération actuelle, à la
fois les événements qui se sont produits en Belgique depuis 1830, et les hom-
mes qui ont travaillé à Témancipatiop du peuple*
Il existe de nombreuses histoires de la Belgique, les unes anciennes, les
autres contemporaines, mais on n'y trouve guère de traces des luttes entreprises
par la classe des travailleurs pour améliorer son sort, conquérir ses droits de
citoyen et réaliser la justice sociale par une meilleure répartition des fruits c
labeur commun. Au superbe dédain du plus grand nombre des historiens pour
la 'cause démocratique et socialiste, nous voulons répondre en rappelant les
principaux faits de Thistoire de la démocratie et du socialisme en Belgique.
Notre but est double. Nous voulons tout d'abord honorer la mémoire de
ceux qui consacrèrent leur vie, leur intelligence, leur liberté à la sainte cause
des travailleurs. Nous voulons ensuite, par la narration des luttes et des efforts
du passé, permettre aux démocintes et au^ socialistes d'aujourd'hui de tirer des
faits, un enseignement salutaire. Nous voulons faire pénétrer dans leur cerveau
cette conviction que les peuples ont les institutions qu'ils méritent et que, sui-
vant la devise de l'Internationale, Vémanctpatùm dês travailleurs dott être
f œuvré des travailleurs eux-mêmes.
•
4 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIB ET DU SOCIAUSm
Un mot sur la méthode que nous avons suivie pour écrire cet ouvrage.
La Belgique est un petit pays, entouré de puissants voisins. Ses haUtanta
possèdent de précieuses qualités, mais, à cause de la situation politique générale,
ils ne peuvent avoir une action décisive sur les événements. On peut même
dire que les Belges subissent plutôt ceux d et qu'ils en supportent les consé-
quences bien&isantes ou fâcheuses.
Ecrire l'histoire de la démocratie et du socialisme belge, sans tenir compte
des idées qui eurent cours ches nos voisins ou des événements qui s'y produi-
sirent, serait verser dans une erreur grossière et procéder suivant une méthode
manquant de bases solides. Bien des £dts ne s'expliquent d'ailleurs pas sans la
connaissance de ce qui s'est passé au-delà de nos frontières. C'est ce que montre
fort bien M. Henri Pirenne, lorsqu'il écrit au début de son admirable HùMrê
iê Belgique:
«... De l'histoire particulière des comtés, des duchés et des principautés
épiscopales qui se pressent sur notre sol, on peut, sans trop de peine, dégager
les grandes lignes, et comme la contexture générale d'une histoire commune.
» Si l'on a tardé à le reconnaître, c'est que l'on a, pendant trop longtemps,
traité l'histoire de Belgique, comme si le monde^ finissait à nos frontières; c'est
que l'on ne s'est pas avisé de cette vérité, pourtant si éclatante, que nul peu|«le
n'a subi plus continuellement et plus profondément que le nôtre, l'action de ses
voisins, qu'il but, dès lors,, chercher le secret de notre histoire en dehors d'elle,
qu'il fout enfin, pour la comprendre, l'étudier à la lumière de celle des grands
Etats qui nous entourent, et considérer la Belgique, divisée êthnographtiptêmêni
entre la race romaine et la race germanique, de même qu'elle VtftpoUtiquêmêtU
entre la France et l'Allemagne, comme un microcosme de l'Europe oodden-
tde. »
Nous avons pensé que nous ne pourrions mieux foire, pour notre histoire
spéciale, que de procéder comme l'a foit le professeur de l'Université de Gand
pour son Histoire de Belgique.
C'est dans ce but et dans cette pensée que chacune des parties de t Histoire
iê la démocratie $i dm socialisme sm Bslgtquê, sera précédée d'une revue rapide
des événements capitaux qui se sont produits dans les principaux pays de
l'Europe dans cliacune dos périodes dont il y sera question (i).
(i) Pour cette partie historique nous nous sommes inspirés princtpalemeot 4e
VHhÊoirê gémérmk de MM. Lavtsse et Rambsud, volumes, X, XI et Xli ; de V Histoire
es U cMlimihm eùmtsmpormbiê. de M. Cb. Seigaobos «I de l'Histoirt génémls de
M. L. Ledèfe.
LA BELGIQUE PB 183O A 1848
PREMIÈRE PARTIE
U. BELGIQUE DE 1830 A 1848
CHAPITRE PREMIER
La Situation de l'Europe au début de 1830.
Après la chute de Napoléon, vaincu par les troupes des
Alliés dans les plaines de Waterloo, la carte de l'Europe se
modifia. La Belgique fut enlevée à la France et la Hollande,
rendue à la famille d'Orange, fut réunie à notre pays pour former
le Royaume des Pays-Bas.
Les souverains de l'Europe, entrés en possession de leurs
Etats avec le concours de l'Eglise, essayèrent de détruire l'œuvre
de la Révolution et de restaurer l'ancien régime d'avant 1789.
C'est ce retour à la monarchie absolue que l'on a appelé la
« Restauration » en France.
Deux théories politiques se trouvèrent en présence : la
théorie absolutiste et la théorie constitutionnelle. D'où deux
partis : le parti du régime absolutiste et le parti constitutionnel
ou libéral.
Ce qui distinguait ces partis, ce n'était pas la forme gouver-
nementale, république ou monarchie ; leur différence consistait
dans le principe même du pouvoir. Les uns, les absolutistes,
étaient partisans de la monarchie de droit divin et s'appuyaient
à la fois sur l'Eglise et sur la noblesse. Les autres, au contraire,
représentaient avant tout la classe bourgeoise, l'émancipée de
1789, qui voulait gouverner efficacement avec le concours d'un
roi constitutionnel, c'est-à-dire d'un roi régnant mais ne gouver-
nant pas, roi constitutionnel que Napoléon P' comparait irrévé-
rencieusement à « un porc à l'engrais ».
La théorie du régime constitutionnel ou libéral était basée
sur ce principe essentiel, que la nation est souveraine et maîtresse
de ses destinées.
l.
6 mSTOIRX DB Uk DÉMOCRATIE JET DU SOCIAUSM B
Le parti constitutionnel se recrutait principalement dans les
grands centres et avait comme partisans les bourgeois, les
nommes de loi et les ouvriers.' Il avait pris pour règle de sa ligne
de conduite : leprogrhs par la liberté.
Aussitôt que ces deux politiques antagonistes s'affinnèrenti
la lutte s'engagea entre elles pour le pouvoir et la direction à
donner à la société.
Les absolutistes, nous l'avons dit, voulaient que le roi fût
maître souverain. Louis XVIII, dans un esprit de transaction,
consentit à octroyer une Constitution, mais sans que l'Assemblée
eût à se prononcer sur elle, ni eût le droit de la modifier en quoi
que ce soit.
Le parti libéral, de son côté, réclamait une Constitution
écrite, des Chambres élues par des électeurs, la liberté de la
presse, etc.
C'était, en un mot, un régime identique à celui qui avait
été en vigueur de 17 15 à 1760 en Angleterre que réclamait la
bourgeoisie libérale. Dès 1760, les rois d'Angleterre essayèrent
de revenir au régime antérieur et de régner efiectivement, c'est-
à-dire de gouverner directement ; mais ils furent finalement
vaincus et les droits du Parlement reconnus. L'Angleterre fut le
premier pays qui entra résolument dans la voie des réformes
politiques, et elle accentua encore cette évolution après 1830.
En France, la lutte fut ardente pendant la Restauration. Il
se constitua alors une véritable oligarchie composée de la grosse
bourgeoisie. Pour être électeur, il fallait payer 300 francs de
contributions directes à l'Etat et 1,000 francs pour être éligible.
Il en résulta que pour une population de 35 à 30 millions d'âmes,
il n'y avait que 1 10,000 électeurs.
La moyenne et la petite bourgeoisie, exclues du droit électo-
ral et souffrant d'un gouvernement aristocratique et d'argent,
n'acceptèrent pas cette situation et protestèrent contre ce
régime.
Elles organisèrent des sociétés secrètes et des conspira-
tions, publièrent des journaux et des pamphlets, firent appel au
peuple ouvrier pour l'intéresser à leur cause qui, disaient-elles,
était celle de la nation.
V »•**• V V »-
•^lia^iljQUE DE 1830 A 1848
••
que son prédécesseur, n'admettait le
'5f'fi& ^^'^ WW .'. ^^!^ R ^PT VU
^|i-MJ*i^^JlfiÉpt^iï5'/aimerais mieux, disait-il, scier du bois
roi d'Angleterre. »
droits battus en brèche, il prit des
•;t-*
^■^iP «^^^ ^^î «j-si^ *jpm t^sg^ f^^
8 fllSTOIRB DB LA D^.»IOCRATlS BT DU 80CIAU8MB
18381 la majorité réactionnaire est renversée. Le roi constitue
le ministère Polignac, qui recommença l'œuvre de réaction. La
Chambre vote alors une adresse au roi, et, par sai voix
contre 181, refuse sa confiance au ministère. Le roi, furieux,
dissout la Chambre.
De nouvelles élections ont lieu et la majorité libérale qui
sort de ces élections, est composée de 378 membres contre 158.
Charles X se révolte à nouveau contre le c pays légal », et
répond aux électeurs insoumis par les fameuses Ordonnances du
26 juillet, renvoyant uue seconde fois les députés. Il suspend la
liberté de la presse, enlève le droit de vote aux électeurs à titre
de patentés, et réduit le nombre des députés de 436 à 263.
Le lendemain, la Révolution éclate à Paris, et le roi prend
le chemin de l'étranger...
De 18 15 à 1830, la politique de l'Allemagne ressemble
beaucoup à celle de la France.
La réaction politique et religieuse y bat son plein. Puis la
lutte s'engage entre les libéraux et les réactionnaires. La jeunesse
universitaire professe des idées avancées, démocratiques. Le
pouvoir réprime ces tendances déclarées révolutionnaires et
funestes. La liberté très relative de la presse et le droit d'asso-
ciation et de réunion sont vinculés, empêchant ainsi tout progrès
politique ou intellectuel.
En Prusse et en Autriche, on vit sous un régime de monar-
chie absolue avec des mœurs et des institutions féodales.
Les idées de la Révolution française, importées en Italie
par les armées de Napoléon, y font beaucoup de prosélytes.
Bientôt comme conséquences de cet état d'esprit, les idées
d'unité nationale et les principes de la révolution font des progrès
sérieux. Pour résister au pouvoir, le Carbonarisme, les sociétés
secrètes, les conspirations se répandent partout.
Après i8ai, la politique de la Restauration triomphe en
Italie comme en Allemagne.
Mais revenons en Belgique.
La constitution, en 18 15, du royaume des Pays-Bas, par la
réunion de la Belgique à la Hollande, avait été l'œuvre de la
diplomatie étrangère.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848
L'auteur anonyme d'un travail remarquable intitulé Revue
politique de l'Europe en 182s (i), appelle la Belgique la «seconde
tej^re de la liberté en Europe ». Il fait l'éloge du roi Guillaume
et déclare qu'aucun roi contemporain ne possède plus de vertus
que lui.
Cependant, dit encore cet écrivain, ce roi si digne de l'être,
ne fait point le bonheur de la nation. Elle succombe sous le
fardeau des impôts ; son système d'administration est vicieux.
Il ajoute : « Il serait digne du sage roi des Belges de ne
point laisser à son successeur la douceur et la gloire de fermer
les plaies de son pays, et de faire cesser ce triste concert de
plaintes qui doit souvent troubler le repos d'un roi si vertueux. »
Rappelons-le, cela s'écrivait au début de l'année 1825.
Louis Blanc, dans son Histoire de dix ans, parlant de la
situation de la Belgique vers 1830, dit que la nation vivait dans
un état d'agitation extrême. Au point de vue matériel, dit-il,
jamais elle n'avait été plus heureuse que depuis sa réunion à la
Hollande. Les colonies hollandaises fournissaient à ses produits
d'importants et nécessaires débouchés. Le monarque qui. les
gouvernait était, d'ailleurs, une bonne tête, et, sans contredit,
l'un des souverains les plus remarquables de l'Europe. Profon-
dément versé dans la science économique, ayant le goût des
spéculations, parce qu'il en avait le génie, Guillaume avait donné
à l'industrie hoUando-belge une impulsion sinon .très morale, au
moins très vive. Parmi les plus riches négociants de son royaume,
les uns étaient ses associés, les autres ses débiteurs, et c'était
lui qui avait fondé à Bruxelles la Société générale pour favoriser
^Industrie nationale qui existe encore aujourd'hui.
Mais le roi Guillaume était hollandais et il se souvenait trop
de ce qu'en 1815, la Belgique n'avait été réunie à la Hollande que
comme un accroissement de territoire. De là des préférences
injurieuses et, dans la distribution des emplois, une partialité
révoltante.
Il faut ajouter que les Belges étaient quatre millions contre
deux millions seulement de Hollandais et que, dans la représen-
(1) Cet écrit, publié h Paris on «Tril 18J5, est attribué k Benjamin Constant. , .
lO HI8TOIRB DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSMB
tation aux Etats généraux de La Haye, ces quatre millions ne
comptaient pas plus que les deux millions de Hollandais. Puis
venait la question des langues : une bonne partie des Belges
parlaient le français seulement, alors que la langue imposée était
le néerlandais. Puis encore la question de religion : les Delges
étaient catholiques et les Hollandais, protestants. L'établis-
sement à Louvain d'un collège philosophique avait soulevé con-
tre le gouvernement du roi Guillaume la puissance du clergé
catholique, puissance jalouse et qui ne pardonne pas I
Enfin, le ministre de la justice Van Maenen, instrument trop
fidèle des volontés de son maître, avait fait poursuivre des écri-
vains belges et, contrairement aux lois établies, les avait fait
condamner et emprisonner aux Petits-Carmes.
Le pouvoir du gouvernement de La Haye était ombrageux.
Pour des bagatelles, pour de simples plaisanteries parfois, on
était arrêté et poursuivi. C'est ainsi qu'en 1828, deux jeunes
irançaiSf JBallat et Jadon, habitant Bnixelles, voulant critiquer
rimpOt sur la mouture et le projet de Code pénal, avaient publié
dans t Argus une chanson dont voici le refrain :
Pauvre peuple^ on vous pressurera, on vous pondra ;
Voilà la Uberté,
Biribi ;
A la façon de barbari.
Mon ami !
Ils furent arrêtés, firent plus de trois mois de prison préven-
tive, et furent ensuite traduits devant la Cour d'assises du Bra-
bant méridional qui les condamna à un an de prison !
Le roi les gracia, il est vrai, mais à condition qu'ils seraient
reconduits à la frontière.
Edouard Ducpétiaux, pour avoir critiqué cet acte et cette
condamnation, fut poursuivi à son tour et condanmé à un an de
prison. L. De Potter, lui aussi, fut condamné plusieurs fois pour
délit de presse.
C'est dans le but de mettre fin à ce régime que les libéraux
et les cutholiques belges s'unirent. Le mouvement de méconten-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 II
tement alla en augmentant et .à révolution du 27 juillet 1830 à
Paris, accentua la résistance ici, pour aboutir finalement à la
révolution de septembre.
CHAPITRE II
l!#a Révolution belge de 1830
APRÈS LA RÉVOLUTION DÉ PARIS. — MÉCONTENTEMENT DES BEL-
GES. — LA « MUETTE DE PORTICI » AU THÉÂTRE DE LA
MONNAIE. — ÉMEUTES Et PILLAGES. — ATTITUDE DES DÉIUTÉS
BELGES AUX ÉTATS GÉNÉRAUX. — - LES NOTABLES. — LA GARDE
BOURGEOISE. — HÉSITATIONS ET POURPARLERS DURANT UN
MOIS. — ATTITUDE DU ROI GUILLAUME. — LA SITUATION,
s'aggrave. — LES ÉMEUTES EN PROVINCE ET A BRUXELLES.
— l'anarchie. — LA LUTTE CONTINUE. — QUATRE GOUVER-
nements provisoires. — charlier la jambe de bois. —
ce sonr les ouvriers qui se battent. — les quatre
journées de septembre. — la victoire. — jugement sur
l'œuvre de 1830.
Le 29 juillet 1830, au soir, les insurgés de Paris étaient
maîtres du Louvre et des Tuileries et le roi s'enfuyait en Angle-
terre. Dix jours plus tard, le duc d'Orléans était élu roi des
Français, sous le nom de Louis-Philippe P'.
Les événements qui venaient de se produire en France
eurent certainement pour effet d'encourager ceux qui, en Bel-
gique, luttaient pour le redressement des griefs contre le gouver-
nement hollandais. Cependant, personne ne songeait à renverser
le gouvernement, sauf peut-être les quelques hommes qui souhai-
taient de voir réunir notre pays à la France*
Tel est l'avis des principaux historiens de la Révolution
X LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
omb (i), De Potier (2), Th. Juste (3),
aiLcls(5).
le roi nuillaunie vint à nmxellcs, afin de
[^11 atte.^tnit les progrès immenses nccomplis
chaleiircnsenient accueilli par le peuple.
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^llition (le l'impôt sur la mouture, la
ioccsains, etc.
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«(^
• I
14 HISTOIRE DE 1^ DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
moins, que les chefs du mouvement contre la Hollande eussent
fait des tentatives pour le soulever.
Il n'en fut rien.
Un mois s'écoula, depuis la chute de Charles X, dans une
tranquilité parfaite et ce ne fut que le 25 août, à la représenta-
tion, au théâtre de la Monnaie, de la Muette de Portici, que des
groupes de spectateurs applaudirent à tout rompre les passages
saillants de cet opéra, et firent répéter plusieurs fois le duo
fameux : Amour sacré de la patrie /..•
Après le spectacle, quelques centaines de personnes se
formèrent en groupe place de la Monnaie, Des orateurs impro-
visés firent des discours, dénonçant les ennemis de la patrie, les
Hollandais. La foule se porta vers Thôtel du ii)inistre Van
Maenen, qui était très impopulaire, puis se rendit rue de la
Montagne, où habitait un journaliste officieux, l'italien Libri.
L'hôtel du ministre et la demeure du publiciste furent mis à sac ;
les meubles furent jetés dans la me et brûlés.
('es troubles continuèrent pendant plusieurs jours. La bour-
geoisie, effrayée, forma une garde civique chargée de veiller à
l'ordre public et d'empêcher le renouvellement des scènes de
désordre de» jours précédents. Des notables de la ville se réuni-
rent et nommèrent des délégués chargés d'aller trouver le roi à
I^a Haye, afin de lui demander quelques concessions, seul
moyen, croyaient-ils, d'arrêter les émeutes.
('ette démarche n'aboutit pas. Le roi déclara ne pas vouloir
céder aux menaces de la me, phrase qu'on nous a souvent
resservie depuis...
(Guillaume se contenta, pour en imposer aux rebelles,
d'envoyer Kon (ils, le prince Frédéric, à la tête d'un corps
d'armée. (*elui-ci entra à Bruxelles par la porte de I^eken,
le 1*' septembre.
Depuis la porte de Laeken (actuellement place d'Anvers)
jusqu'à la (jiand'I^liice, le cortège du prince fut reçu très froide-
ment. ICn route, on remarquait de nombreuses barricades prou-
vant que Ton s'apprêtait à la résistance. A un moment donné,
entouré par une foule qui paraissait hostile, le prince prit peur
et gagna au galop le Palais royal, situé en face du Parc.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I5
La délégation des notables, revenue de La Haye dans la
soirée du 1" septembre, rendit compte de l'entrevue qu'elle
avait eue avec le roi ; mais la réponse de celui-ci, loin de calmer
le peuple, l'excita davantage. Jusque là le mouvement n'avait
pas eu un but bien précis ; ce fut seulement alors que l'on se mit
à crier : A bas les Hollandais / et que le mot de séparation fut
prononcé.
Les Etats-Généraux, c'est-à-dire le Parlement des Pays-Bas,
étaient en vacances. Les députés de Belgique aux Etats-Généraux
se rendirent auprès du prince Frédéric pour lui exposer les
dangers de la situation. Ils firent connaître le résultat de leur
démarche dans une proclamation dont voici les passages princi-
paux :
4c Nous avons affirmé au prince qu'au milieu de l'exaltation
des esprits, la famille de Nassau n'a pas perdu un seul instant
Tamour des Belges. En conséquence, si elle veut mettre un
terme aux difficultés qui l'assiègent en ce moment, mettre
d'accord les opinions, les usages et tant d'intérêts divergents,
la maison d'Orange pourra toujours compter sur le dévoûment
et la fidélité de chacun de nous.
» Le prince a accueilli nos raisons avec bienveillance, et il
a promis de transmettre en personne, à son auguste père, l'ex-
pression de nos vœux. »
Le 3 septembre, le prince Frédéric, ne se sentant plus en
sûreté à Bruxelles, quitta la ville et donna l'ordre aux troupes
de le suivre à Vilvorde. Il avait, avant de partir, déclaré à la
Commission administrative (1) qu'il prierait le roi de mettre fin
à la crise, en accordant la séparation demandée par les Belges.
L'attitude du prince fut vivement blâmée à La Haye.
l^u 3 au 19 septembre, ]îruxelles fut tranquille. Chacun
avait repris ses occupations habituelles. La garde bourgeoise
veillait sur la cité, empêchant les excès tout en se donnant une
organisation plus stable.
Pendant ce temps, le désir de la séparation faisait ^ des pro-
grès et le conseil communal de Bruxelles lui-même, dans une
(i) On appelait ainsi radminisl ration de la ville de JinixcUes.
l6 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
adresse envoyée au roi, fit connaître son sentiment à cet
égard.
Le mouvement de Bruxelles, depuis le 25 août, n'avait pas
laissé la province indifférente, au contraire.
A Liège, le peuple s'était assemblé sur la place Saint-
Lambert et avait parcouru les rues du centre de la ville, en récla-
mant des armes et des munitions. Les emblèmes de la maison
d'Orange avaient été arrachés et jetés dans la boue, et l'on avait
repris les insignes liégeois. Deux partis divisaient la ville : le
parti modéré, qui détestait la révolution et voulait des réformes
par les voies légales, et le parti révolutionnaire, qui ne voyait
qu'une duperie dans les mesures pacifiques et désirait combattre
pour conquérir les droits du peuple et son indépendance vis-à-vis
de la Hollande. La Commission administrative et la régence se
déclarèrent pour la séparation, et elles envoyèrent des hommes
et des armes à Rnixelles. Charles Rogier se mit à la tête de
l'expédition.
A Louvain, même mouvement d'opinon. Le peuple se rend
à l'hôtel de ville pour réclamer des armes. De là, il se dirige
vei*s la caserne où on lui avait dit que des fusils étaient cachés.
Malgré la déclaration du commandant de la place, le major
Gaillard, qui lui affirme sur l'honneur qu'il n'a pas d'armes en
dépôt, il envahit la caserne ; il y trouve deux caisses de vieux
fusils et crie à la trahison 1
Le major Gaillard est obligé de se cacher, puis il gagne
Anvers avec sa famille. Informé de ces événements, le prince
Frédéric dépêche un bataillon d'infanterie, deux escadrons de
cavalerie et quatre pièces de campagne, aiin de faire rentrer les
Louvanistes dans l'obéissance. Le peuple court aussitôt aux
armes et barricade les rues. La régence, effrayée, prie le général
Tripp de renoncer à la bataille et celui-ci se retire avec ses
hommes. Deux jours après, le major Gaillard quitte Anvers et
revient à Louvaia. La foule, irritée, se jette sur lui, le lie comme
un malfaiteur, le traîne dans les rues, lui arrache les yeux, lui
brise le crâne, et finalement pend son cadavre à l'arbre de la
liberté I...
L'effervescence grandit dans tout le pays à la nouvelle des
événements de Bruxelles, de Liège et de Louvain.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I7
A Mons, une garde bourgeoise se constitue et envoie des
délégués à Bruxelles promettant des secours. A Verviers, mêmes
événements : on dévaste les ateliers et les fabriques. A Anvers,
le peuple s'étant insurgé, les bourgeois s'annent et dans des
bagarres tuent et blessent plusieurs émeutiers. A Charleroi, à
Tournai, à Namur, à Leuze, à Dinant, les mêmes scènes se pro-
duisent. Tout le peuple est debout, réclamant la délivrance du
joug hollandais et Tindépendance du pays. Beaucoup de gens,
cependant, ne réclament la séparation d'avec la Hollande que
dans le but de voir la Belgique s'unir à la France.
Pendant que ces événements se produisaient ici, on se
montrait à la fois furieux et inquiet en Hollande. Le Parlement
fut convoqué pour le 13 septembre. Au début, les membres des
Etats-Généraux présents à Bruxelles déclarèrent ne pas vouloir
se rendre à La Haye. Plus tard, ils décidèrent d'y aller, afin d'y
faire connaître l'état des esprits et de demander la séparation.
Des semaines se passèrent ainsi au milieu de l'incertitude
et de l'indécision. Visiblement, les députés, les chefs de la bour-
geoisie désiraient une entente et la fin de la crise. Aucun d'entre
eux n'osa parler de révolution à faire, de gouvernement à consti-
tuer en lieu et place de celui des Hollandais. La régence de
Bruxelles, c'est-à-dire l'administration communale, vaincue par
les circonstances, prit le parti de battre en retraite et de laisser
le champ libre à la révolution. Le gouverneneur hollandais
quitta Bruxelles pour La Haye, suivi bientôt du bourgmestre,
d'autres magistrats et des députés qui se rendaient aux Etats-
Généraux.
Une nouvelle Commission administrative fut nommée. Elle
publia une proclamation disant qu'elle allait prendre les mesures
nécessaires pour assurer la sécurité, le maintien de la dynastie et
l'ordre public. Bruxelles, au milieu du peuple armé, surexcité
et menaçant, redevint tranquille.
Mais les partisans de la révolution, très mécontents, firent
appel au peuple, afin de compléter l'œuvre commencée et de
travailler au salut de la patrie :
« Belges, disait leur manifeste, notre avenir est dans vos
mains et dans votre courage. Que la séparation et la gloire de
2.
iB HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
notre pays soient notre drapeau ; c'est là qu'est notre salut, la
garantie suprême de nos droits et de nos libertés si longtemps
méconnus et opprimés. »
Ce qu'ils voulaient, c'était la liberté et l'indépendance.
Le discours du roi à l'ouverture des Etats-Généraux mit le
comble à la fureur publique. Ce discours fut connu en Belgique,
le 14 au soir. Jusque là, certains espéraient encore une solution
satisfaisante à la crise. Cet espoir s'évanouit et le salut n'apparut
plus que dans la lutte. Aussi, l'on cria : Aux armes ! toute la
soirée. Dès ce moment, le mouvement sembla prendre une
tournure fenne, décidée.
Mais les notables de la bourgeoisie tergiversaient encore.
Ils envoyèrent une adresse aux députés à La Haye, dans le but
d'obtenir du gouvernement des mesures immédiates et définitives,
seules capables de faire renaître le calme et la confiance.
Cette démarche déplut au parti révolutionnaire, qui accusa
les notables et répondit à leur attitude louche en fondant à la
hâte des associations politiques ou des clubs, dans le double but
de combattre les modérés et d'encourager l'élément révolu-
tionnaire.
Charles Rogier fîit un des premiers à entrer dans cette voie.
Il fonda une association politique, qui prit le titre de Réunion
Centrait^ et tint une séance dans la salle Saint-Georges, à
Bruxelles.
A La Haye, pendant ce temps, les dirigeants s'endormaient
dans une douce sécurité et lorsque les députés belges récla-
mèrent des réformes, on les insulta et on leur répondit qu'il
fallait avant tout songer à dompter les rebelles et punir les
révoltés.
Dès ce moment, les événements se précipitèrent, non
seulement à Bnixelles, mais en province. A Liège, le peuple
armé attaqua et emporta la Chartreuse. A Mons, les troupes
royales furent obligées de se retirer dans les forts et, après une
résistance peu sérieuse, contraintes, d'abandonner leur position.
Mêmes faits à Namur, à Louvain, à Diest et à Tongres.
A Bnixelles, les membres de la commission et les chefs de
la garde bourgeoise, seule autorité constituée, espéraient
||i^b1|.gique de 1830 A 1848
f^ ^ -m^
^9
pacifique. C'étaient le baron d'Hoogh-
4, Vande Weyer, Roiippe, A. Gende-
avaient tout d'abord accepté de diriger
ui appartenaient en majorité au parti
■'l^^âjA^ jI^II^*^^ céder la place au peuple
' iim^V^'^'UW Rruxelles. Dans la nuit
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30 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
qu'une lettre avait été écrite au prince Frédéric pour dénoncer
cette violation de la trêve et lui promettre une réparation.
L'effet de ce manifeste fut déplorable. La foule assemblée,
s'écria : Nous sommes trahis / A bas la commission / A bas la
garde bourgeoise l
Dans la soirée, des groupes se formèrent en face de l'Hôtel
de ville où siégeait la Commission. Vers minuit, une forte bande
de manifestants, composée en grande partie de Liégeois, pénétra
de force dans THôtel de ville et mit les membres de la
Commission en fuite I
L'effervescence était à son comble. Sur la place, un incident
inattendu mit le feu aux poudres. Une patrouille de la garde
bourgeoise, maltraitée et attaquée par le peuple en fureur, tira
sur la foule: quatre hommes tombèrent, Tun frappé mortellement,
les trois autres grièvement blessés. Dès ce moment, la rage
populaire ne connut plus de frein. On cria vengeance et, à quatre
heures du matin, plus de dix mille hommes armés se déclarèrent
prêts à venger le sang bruxellois, à défendre la patrie et à
combattre l'ennemi.
La révolution était enfin déchaînée.
Dans ces circonstances, la conduite des modérés fut déplo-
rable. Les magistrats restés à Bruxelles se retirèrent pour la
plupart. D'autres se résignèrent aux événements, mais certains,
plus nombreux, appelèrent ouvertement les forces ennemies...
Le 20 septembre, un lundi, l'agitation fut extrême. Les
journaux disaient que la Commission de sûreté publique s'étant
dissoute, la Réunion Centrale devait se former en gouvernement
provisoire.
A propos de gouvernement provisoire, rappelons un fait
peu connu, c'est qu'il y eut au moins quatre gouvernements
provisoires en deux ou trois jours I
D'après une pièce affichée à Bnixelles, dans la matinée du
30 septembre, on disait qu'un gouvernement provisoire s'organi-
sait, composé de la manière suivante : MM. Raikem, de Liège;
Félix de Mérode, Gendebien, Van de Weyer, de Potter,
d'Oultremont, de Liège; de Stassart.
Le lendemain, une grande affiche portait ces mots :
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 21
€ Gouvernement provisoire : De Potter, d'Oultremont, de
Liège, Gendebien. » Mais, pas plus que le premier, ce gouver-
nement ne fonctionna. Dans ses Etudes historiques sur la révo-
lution, de B'igiquc^ publiées à la fin de 1830, M. Wargny raconte
que l'on était persuadé, à tort ou à raison, que le gouvernement
provisoire désigné ci-dessus allait s'installer, mais qu'il n'en fut
rien ; les personnes choisies pour le composer reculèrent devant
une responsabilité effrayante (i).
Dès le 23, la situation s'aggrava. Le sang coula dans les rues
de Namur, de Nivelles, de Gand, de Bruges et de Louvain;
Liège surtout lutta avec frénésie contre les soldats du roi
Guillaume.
C'est alors que le prince Frédéric donna l'ordre à ses
troupes de se concentrer autour de Bruxelles et que la lutte
décisive s'engagea.
Le jeudi 23 septembre, au matin, les troupes hollandaises
s'avancèrent par les quatre chaussées de Gand, de Laeken, de
Schaerbeek et de Louvain. Bruxelles en fut informé à la pointe
du jour par quelques paysans et par des vedettes.
Dès que la nouvelle fut connue, on se mit à renforcer les
barricades et on se prépara à la lutte. Depuis sept heures, on
sonna le tocsin, et à huit heures, le premier coup de canon fut
tiré.
Huit cents fantassins, trois cents cavaliers et quatre pièces
d'artillerie, après avoir repoussé les postes avancés des Belges,
arrivèrent à la porte de Flandre, où le combat s'engagea. La
lutte fut ardente, terrible. Les soldats hollandais furent reçus à
coups de fusils, pendant que du haut des fenêtres et des toits.
(1) « La veille du jour où Bruxelles fui attaqué, écrivait Félix do Mérode au
0)un'ier des Vays-ffas, lo 15 <»ctobrc 1830, je n'aUundais aucune résistance^ utile cl. iKjr-
suadé qu'il n'cxi<tail plu» de moyen actuel d*agir iwur rindc|)endance belge, je m'étais
décidé à cliercluM- un refuge sur le sol français. »
« Le matin du 23 (septembre), i)enJant que l'armée hollandaise, vainement
harcelée par la fusillade des volontaires, pénétrait le long des boulevards dans le Parc,
Rofricr cl phtsicws de SCS amis que menaçait tout ptrticuliérement la proclamalion du
prince Frédéric aux Bruxellois, vout, comme Félix de Mérode, chercher un n/it(re en
France. »
(Cité par Discailles dans son livre sur Otaries Rogier.T. II, p. 4-5.)
22 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
on leur lançait des pierres, des meubles, de la chaux, des cendres
chaudes et de Teau bouillante I
Le combat continua ainsi de divers côtés à la fois. Des
femmes et des enfants firent le coup de feu et se montrèrent
aussi courageux et aussi intrépides que les hommes. Le 24, la
bataille n'avait pas cessé. Des renforts étaient arrivés de Rraine-
TAUeud, de Genappe, de Nivelles et de Waterloo.
Pendant ce temps, un troisième gouvernement provisoire
avait été constitué. Il y avait deux jours déjà que le peuple
combattait et que la ville restait sans organisation civile et
militaire. « Les autorités, dit M. Carlo Gemelli, dans son
Histoire de la Révolution belge de 1830^ une partie de la
garde bourgeoise et bon nombre de chefs, effrayés du danger,
avaient pris la fuite laissant au peuple le soin de défendre la
liberté et la révolution. »
Le gouvernement provisoire publia enfin un manifeste rédigé
en ces tenues :
« PROCLAMATION
» Depuis deux jours, Bruxelles est dépourvue de toute
espèce d'autorité constituée : l'énergie et la loyauté populaires
en ont tenu lieu, mais tous les bons citoyens comprennent qu'un
tel état de choses ne peut durer sans compromettre la ville et le
triomphe d'une cause dont le succès dès hier a été assuré.
» Des citoyens, guidés par le seul amour du pays, ont
accepté provisoirement un pouvoir qu'ils sont prêts à remettre
en des mains plus dignes aussitôt que les éléments d'une autorité
nouvelle seront réunis. Ces citoyens sont : MM. le baron Van-
derlinden d'Hooghvorst, de Bruxelles ; Ch. Kogier, avocat, de
Liège ; Jolly, ancien officier du génie.
» Ils ont pour secrétaires MM. de Coppin et Vanderlinden,
de Bruxelles.
» Bnixelles, le 24 septembre 1830. »
Cette proclamation fut accueillie avec enthousiasme par la
population, qui reprit courage en voyant que l'Hôtel de ville
était occupé de nouveau et qu'il donnait une direction au mouve^
ment révolutionnaire.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 23
Mais ce troisième gouvernement provisoire ne dura que
deux jours...
Dans les rues, on continuait à se battre. Le combat com-
mençait le matin et finissait le soir, pour reprendre le lendemain
de bonne heure.
L'attaque des Hollandais prit peu à peu un caractère plus
violent. Le 24, au commencement de la soirée, des batteries
placées sur les hauteurs, derrière le palais du prince d'Orange,
commencèrent à lancer une grêle de boulets et de bombes qui
mirent le feu à plusieurs quartiersi La terreur des habitants fut à
son comble. Presque tous fuyaient ou se cachaient. Pendant ce
temps, le feu faisait disparaître de superbes hôtels, des monu-
ments et aussi des habitations dans les quartiers pauvres.
La nuit du 24 au 25 fut consacrée à la préparation de la
lutte du lendemain. Des proclamations furent lues en public,
d'autres furent placardées sur les murs. Toutes invitaient les
habitants à se défendre courageusement, leur disant que la liberté
était à ce prix.
Une de ces proclamations émanait du gouvernement pro-
visoire ; elle se terminait comme suit :
« ... Bruxellois 1 redoublez de bravoure et de vigilance.
A vos barricades, à vos retranchements, ajoutez de nouveaux
retranchements et de nouvelles bai'ricades. Ce qui a presque
décidé du triomphe de la révolution à Paris, c'est l'énorme
quantité de pavés et de meubles lancés par les fenêtres. Munissez
donc vos maisons de ces formidables projectiles, et que l'ennemi
écrasé et vaincu apprenne combien il est dangereux et fatal de
se battre contre un peuple qui veut être libre et indépendant. »
Durant cette même nuit du 24 au 25 septembre, le gouver-
nement provisoire pourvut au remplacement de l'ancien magistrat
de la cité qui s'était enfui, et à celui du comte Vandermeeren,
chargé de la défense de la ville, qui, lui aussi, avait quitté
Bruxelles.
Un réfugié espagnol, dont la famille était d'origine flamande,
don Juan Van Halen, fut désigné en qualité de commandant
suprême des Belges.
La lutte recommença le 25 . Le peuple fut appelé aux armes
24 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
par le son des cloches et le roulement incessant des tambours.
Les Hollandais occupaient le parc depuis plusieurs jours déjà,
et il s'agissait de les en déloger.
Jusque-là, c'étaient surtout des ouvriers qui avaient fait le
coup de feu. A partir du 25, on vit airiver dans les rangs des
combattants « des hommes d'un rang élevé, annés de fusils, et y
affronter vaillamment les dangers et la mort ». M. Carlo Geinelli,
auquel nous empruntons ces détails, fait à ce sujet les judicieuses
réflexions suivantes : « Il semblait que la certitude de la victoire
appelait sur le terrain les tièdes et les timides, afin d'être prêts
à récolter les fniits de la liberté, ainsi qu'il arrive d'ordinaire
dans les révolutions (0- ^
Il en fut effectivement ainsi en 1830. Au début du mouve-
ment, les dirigeants ne voulaient ni de la révolution ni de la
séparation. Ils se contentaient de demander le redressement de
leurs principaux griefs, parmi lesquels le partage des emplois, des
grades et des honneurs comptait pour beaucoup. Ils firent tout
ce qui était possible pour éviter la révolution. L'opuscule Lch
journées de Septembre i8jo ou Mémoires de yean-J-oseph
Char lier ^ dit la ^ambe de bois (2), dans lequel Charlier raconte
comment se fit l'expédition des Liégeois et comment ceux-ci
furent traités à Bruxelles, en dit long à cet égard.
I-rCS Liégeois avaient quitté leur ville le 3 septembre, à
dix heures et demie du soir, par la porte Sainte-Marguerite, se
dirigeant vers Saint-Trond. Vers trois heures du matin, ils arri-
vaient à Oreye, où ils firent un repos. Pendant cette halte, le
plus grand nombre des volontaires disparurent, si bien que de
1,500 qu'ils étaient en arrivant, ils ne se remirent en marche
qu'à 123.
A Bruxelles, ils furent logés à l'ancien couvent de Sainte-
Elisabeth, transformé en caserne, et la régence les laissa pendant
deux jours sans pain et sans solde...
Mais le 18 septembre, elle publia une proclamation
invitant la population à rentrer dans l'ordre et déclarant « que
(1) Histoire de ia RévoluUon betfçe, p. 158.
(2) Liège, typographie de J. -G. CUirmanoe, 1833.
E DE 1830 A 1848
25
d^'S^P^IK» Wv «M^ CHs ■■ «18»* ûé w»
9m ^ft^- 9^- m-' Ww fi •'^ "^
S les armes à la main, serait jugé
btte mesure, dit Charlier, s'adressait
^//0 ^^''A ij^'fl^
26 HISTOIRE DB LA dAmOCRATIB BT DU SOCIALISME
La journée du 25 septembre fut meurtrière. On combattit
toute la journée. Le nombre des Hollandais tués s'éleva à 300
et le nombre des blessés fut considérable. Les insurgés, de leur
côté, perdirent 120 hommes, presque tous pères de famille.
Le dimanche 26 fut un jour décisif et mémorable. Les
insurgés avaient décidé de diriger une attaque vigoureuse sur le
Parc, où Tennemi se tenait réfugié. Les généraux Vandermeeren
et Mellinet devaient attaquer les Hollandais d'un côté, tandis
que Charlier allait continuer, d'un autre côté, la lutte qu'il avait
engagée la veille. Mais les Hollandais avaient quitté leurs posi-
tions pendant la nuit, et la révolution se trouva victorieuse !
Ce même jour, une nouvelle modification se produisit au *
sein du pouvoir naissant. I^ victoire acquise, le gouvernement
provisoire fut de nouveau changé et cette nouvelle fut annoncée
au peuple dans les tenues suivants :
» Vu l'absence de toute autorité, tant à Bruxelles que dans
la plupart des villes et communes de la Belgique ;
» Considérant que dans les circonstances actuelles un centre
général d'opérations est le seul moyen de vaincre nos ennemis
et de faire triompher la cause du peuple belge ;
» Le Gouvernement provisoire demeure constitué de la
manière suivante :
» MM. le baron Vanderlinden d'Hooghvorst, Ch. Rogier, le
comte Félix de Mérode, Gendebien, J. Vande Weyer, Jolly ;
J. Vanderlinden, trésorier; baron F. de Coppin, J. Nicolay,
secrétaires.
« Bruxelles, le 26 septembre 1830».
Le Gouvernement ainsi établi s'adjoignit M. De Potter. Le
29 septembre, il constitua dans son sein un Comité central de 3
membres, qui peut être considéré comme le cinquième et dernier
gouvernement provisoire.
Cette nouvelle fut portée à la connaissance du public, par la
proclamation que voici :
» Le Gouvernement provisoire de Belgique, considérant que
ce qui im|)orte le plus dans les circonstances actuelles, est la
prompte expédition des affaires, a nommé dans son sein un
Comité central, chargé de rexéculioii de toutes les mesures prises
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 27
sur le rapport des Comités spéciaux. Le Comité central est com-
posé de trois membres, savoir : MM. De Potter, Cli. Kogier et
J. Vande Weyer.
» Bnixelles, le 29 septembre 1830.
» (Signé) : F. de Mérode, Jolly, F. de Coppin, J. Vander-
linden, J. Nicolay, baron Em. Vanderlinden d'Hooghvorst,
Gendebien. >
Pendant les quatre journées de septembre, les Belges eurent
quatre cent cinquante hommes tués et douze cent-soixante et dix
blessés. De leur côté, les Hollandais enregistrèrent cinq cent-
vingt morts, huit cent- trente blessés et quatre cent-cinquante
prisonniers.
Parmi les Belges morts pour la liberté et l'indépendance,
le nombre d'ouvriers, d'humbles hommes du peuple, est consi-
dérable (i).
Mais la victoire remportée par Bruxelles sur les troupes du
roi de Hollande ne mit pas fin à la guerre. Le champ de bataille
de la révolution belge ne se restreignit pas, comme en France, à
une seule ville. Si les troupes hollandaises avaient quitté
Bruxelles, elles n'avaient pas abandonné les autres villes du pays
et la lutte dut continuer dans ces dernières. Cependant le succès
des insurgés de la capitale encouragea la population de la pro-
vince, qui se leva comme par enchantement. Les soldats hollan-
(1) Ouvriers tués du 21 au 27 septembre 1830, d'après une liste publiée à
l'époque :
Ouvriers, journaliers, manœuvres, sans autre distinction de profession . . 102
Ouvrières 3
Menuisiers, tourneurs, ébénistes, charpentiers, vanniers, scieurs ... 18
Tailleurs, chapeliers, teinturiers, fileurs, tisserands 28
Caissiers, employés, géomètres 8
Charrons, tonneliers, selliers, cordonniers, tanneurs 20
Serruriers, fondeurs, ramoneurs 8
Imprimeurs, typographes, peintres 14
Domestiques, cochers, voituriers 10
Vitriers, tapissiers, doreurs 3
Maçons, plafonneurs, tailleurs de pierres 8
Capitaines, sous-oflicicrs, soldats, |)ompiers 9
Sans professions déterminées 7
Marchands, culotiers, horlogers, jardiniers 12
Particuliers, propriétaires 7
Total 257
28 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
dais qui occupaient la forteresse d'Ath se rendirent, le 27 sep-
tembre, au baron Van der Sinissen, qui occupa la ville au nom
du gouvernement provisoire.
Puis, tour à tour, et à quelques jours de distance, les villes de
Mons, Cliarleroi, Tournai et Ostende, les citadelles de Liège, de
Namur, de Gand, d'Ypres, de Menin, de Courtrai, de Bruges,
d'Audenaerde et de Philippeville furent également conquises.
La révolution était victorieuse sur toute la ligne.
Que faut-il penser de cette révolution ?
Assurément, les Helgcs avaient des griefs et se voyaient faire
la loi par une minorité de Hollandais ; mais une séparation admi-
nistrative aurait donné satisfaction à la population qui, sauf quel-
ques < meneurs » qui rêvaient de réunir à nouveau la Belgique à
la France, ne voulait pas autre chose, au début du mouvement.
Si le roi Guillaume avait fait cette concession le 13 sep-
tembre, à l'occasion de l'ouverture des Etats-Généraux, la révo-
lution ne se serait pas produite. Mais il s'entêta ; il déclara
fièrement ne pas vouloir discuter avec des révoltés, tout comme
certains patrons se refusent à discuter avec leurs ouvriers en
grève.
Le 4 octobre, Guillaume porta un décret annonçant la nomi-
nation d'une commission chargée de préparer la loi de séparation
et la forme de statuts nouveaux, mais il était trop tard !
Le mouvement de protestation aboutit donc à la révolution
et, une fois de plus, se vérifia le mot profond de Cromwell : « On
ne va jamais aussi loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va ».
Si on examine la question au simple mais important point de
vue de l'intérêt matériel, la constitution du royaume des Pays-Bas
avait été incontestablement une œuvre puissante. La Hollande,
avec ses ports, sa navigation étendue et ses capitaux énormes ; la
Belgique, avec ses mines, ses usines, ses industries variées, pos-
sédaient unies, un ensemble d'instruments de bien-être, qui
devaient leur faire atteindre le plus haut degré de prospérité.
Le grand jurisconsulte Laurent, a qualifié de crime politique
cette révolution de 1830, qui sépara les deux pays.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 29
Emile de Laveleye, sans employer une expression aussi
sévère, a été non moins dur pour caractériser Toeuvre de 1830.
€ La révolution de 1830, a-t-il écrit, fut une grosse erreur, de
même que le serait la séparation de Tlrlande et de TAngleterre.
L'érection du royaume des Pays-Bas, réalisant le but poursuivi
autrefois par les ducs de Bourgogne, avait été la meilleure œuvre
du Congrès de Vienne. Les provinces du Nord, de sang germa-
nique, formaient un obstacle à la conquête de la part de la
France ; celles du Midi, de langue latine, s'opposaient à la con-
quête par l'Allemagne. La Belgique apportait à la communauté,
son agriculture, son industrie, ses fers et son charbon, la Hollande
apportait ses colonies, ses vaisseaux, son commerce. Un Etat
ayant 9 à 10 millions d'habitants et un budget de 400 millions de
francs, était aussi fort que la l^russe en 1815, et se trouvait en
état de se défendre lui-même. Actuellement, la Hollande regarde
avec inquiétude du côté de l'Est, et la Belgique du côté du Sud,
et il n'y pas de sécurité pour aucun d'eux ».
Le jugement que porte Adolphe Bartels, dans son livre : Les
Flandres et la Révolution Bclgc^ est également intéressant à
reproduire :
4c La révolution belge, dit-il dans l'introduction de son ouvrage,
n'est pas comprise à l'étranger, et moins encore en France que
partout ailleurs. Peu de Belges, à commencer par les auteurs, ou
plutôt les acteurs de l'insurrection, la comprennent eux-mêmes.
La force des chosrs a cn^é une série d'événements auxquels les
volontés particulih es nont contribué qu'à F aventure : personne^
ou peu s en faut ^ ne voulait de la révolution et tout le monde a
préparé celle qui s'est accomplie.
4c Nous ne savions pour la plupart où nous allions ^ et c'est
pourquoi nous sommes allés si loin ».
Plus loin Adolphe Bartels dit encore :
€ Nous ne sommes point les auteurs de la révolution belge ;
elle fut, à nos yeux, légitime, mais prématurée. Quoi qu'il en
soit, elle était devenue inévitable à la suite des événements du
dehors et, dès ce moment, tous nos efforts tendirent à l'accélérer
afin de la tirer du bourbier, tandis que plusieurs de ceux qui
avaient provoqué l'acte d'insurrection, ne cherchèrent, une fois
3-
30 HISTOIRE DE LA DEMOCRATIE ET DU SOCIAUSMB
nantis de places et repus d'argent, qu'à faire la paix avec les
puissances, aux dépens de leur pays ».
CHAPITRE m
Le Gouvernement provisoire. — Le Congrès national.
La Constitution.
L'Élection du Roi. — La Paix avec la Hollande.
le gouvernement provisoire. — hommes, opinions et carac-
tères. — attitude de louis de potter. — le congrès. —
assemblée censitaire. — les catholiques y sont en
majorité. — la constitution. — le peuple est sacrifié.
— l'Élection du roi. — grand nombre de candidats. —
le duc de nemours, élu, refuse. — conseils aux
belges. — chanson de béuanger. — le prince léopold
de saxe cobourg. — ses conditions. — révélations de
félix de mérode. — les traités imposés par la confé-
RENCE DE LONDRES. — LA CAMPAGNE DU MOIS d'aOUT 1831.
— TRAHISON. — INTERVENTION ÉTRANGÈRE. — LA PAIX
EST FAITE.
Le gouvernement provisoire installé le 26 septembre, alors
que la révolution triomphait, s'adjoignit, le 28 du même mois,
le très populaire Louis De I^otter. Celui-ci se trouvait en exil
en France, à la suite d'une condamnation au banissement (i).
La plupart des membres du gouvernement provisoire étaient
des modérés. Ils avaient à résoudre trois grandes questions :
( I ) V«i:ci l'j ic\tcilc la prujlMinuiitm du gouvernemcni pro\ i^iire : « Un de nos meil-
leurs ciiuyens, M. De Potier» que le vœu natioiuil rappelai! h grands cris depuis )o cc»in-
niencemeni de notre glorieuse révolution, est entré dans nos murs. Le gouvernement
provisoire s'est empressé de se l'adjoindre. En conséquence, à |iartir du t8 septembre i8^,
M. DePuttcr fait |»ariîedu gouvernement provisoire.
» Bruxelles, le a8 septembre 1830. »
(Suivent les signatures.)
•#:M#M
• I
- ..^'/^M^-'^M?^^ ^^ ^^30 A 1848 31
lll!^^HJi^M<ll>'M4fi'iB9^^4^'^> ^^ séparation avec la Hollande,
33 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
qui avait prit l'initiative de la mesure, Rogier, F. de Mérode,
Van de Weyer et plus tard, Gendebien.
Au début, le plus parfait accord régna au Comité.
Seul, M. de Mérode faisait parfois de l'opposition, surtout
quand il s'agissait d'idées émises par De Potter. L'entente fut
moins complète après l'entrée de Gendebien, qui fut pour De
Potter non seulement un contradicteur, mais surtout un
adversaire.
De Potter et Gendebien étaient partisans, en principe, de
l'organisation républicaine. Lorsqu'il fut question de la forme à
donner au nouveau gouvernement belge, Gendebien se déclara
partisan de la monarchie, parce que, prétendit-on, il ne voulait
pas contribuer à faire de son rival le président d'une république
belge (I).
Les trois problèmes de la séparation, de l'indépendance et
de la forme du gouvernement auraient pu être tranchés par le
gouvernement provisoire, émanation de la révolution. Il ne le
voulut point et réserva la solution de ces questions au Congrès
National, dont la convocation fut ordonnée, par un décret du
4 octobre. Cependant, pour donner satisfaction à l'opinion
publique, le gouvernement provisoire déclara que les provinces
belges, détachées de la Hollande, formaient un Etat indépendant.
Il faut répéter que tous les membres du gouvernement
provisoire n'étaient pas d'accord sur cette résolution. De Potter
avait insisté pour la proclamation immédiate de la république.
Gendebien voulait faire décider la réunion de la Belgique à la
France. Quant à Van de Weyer, qui préconisait une monarchie
tempérée, il se déclaniit prêt à accepter le prince d'Onmge, s'il
s'offrait à être le chef du peuple belge.
Finalement, on se mit d'accord pour nommer une commis-
sion chargée de préparer un projet de constitution à soumettre
au Congrès National.
(i) Théodore Juste. — Loui» De Poiter, p. 85.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 33
Comment seraient élus les membres du Congrès ?
La législation électorale en vigueur, depuis le 24 août 1815,
était une législation censitaire, avec cens variable, d'après les
circonscriptions. Le cens variait de 13 florins, dans certaines
parties du Luxembourg, jusque 150 florins, dans les campagnes
du Hainaut et des deux Flandres, ainsi qu'à Bruxelles.
Le gouvernement provisoire voulut aller vite et, dans ce
but, il décida de faire élire les membres du Congrès National
par les mêmes électeurs censitaires que ceux qui avaient élu les
députés des Etats-Généraux.
Dans le préambule de son arrêté du 10 octobre 1830, il
s'exprime cependant comme suit :
> Considérant que le Congrès, appelé à décider des intérêts
de la Belgique, doit être une véritable représentation nationale ;
qu'il est donc nécessaire d'adopter, dès à présent, un système
d'élection directe et libérale...
» Considérant néanmoins que les circonstances exigent la
prompte réunion du Congrès ; qu'un système d'élection où ne
serait conservée aucune des bases de l'ancien système électoral
entraînerait des lenteurs ; que, d'ailleurs, le mode d'élection
d'après lequel on procédera pour cette fois n'est que transitoire.»
Cependant, le gouvernement provisoire devança le régime
appelé depuis régime capacitaire, en disant dans l'article 7 de
son arrêté :
€ Sont également électeurs, sans qu'il soit exigé d'eux aucun
cens électoral Çit pourvu qu'ils remplissent les deux premières
conditions de l'art. 3 (être né, ou naturalisé, ou avoir six ans de
domicile en Belgique ; être âgé de vingt-cinq ans) les conseillers
des cours, juges des tribunaux, juges de paix, les avocats, avoués,
notaires, les ministres des différents cultes, les officiers supérieurs
jusqu'au grade de capitaine inclusivement, les docteurs en droit,
en science, en lettres et philosophie, en médecine, en chirurgie
et accouchements. »
Le Congrès National, dans sa grande majorité, fut composé
de catholiques, de prêtres et de nobles (i).
(1) Tel est du moins Tavis de plusieurs historiens, parmi 1csc|ue1s Thonissen. L'idée
34 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Tous les membres du gouvernement provisoire en faisaient
partie à l'exception de De Potter, qui refusa toute candidature,
même celle qui lui fut offerte, chose bizarre à coup sûr, par un
groupe de dix-neuf ecclésiastiques du Hainaut.
Le projet de constitution fut déposé le 37 octobre. I^
Commission qui l'avait élaboré était composée de MM. van
Meenen, E.-C. de Gerlache, du Bus atné, Lebeau, C. Blargnies,
Cil. Zoude, Mathieu, Paul Devaux et Nothomb.
En ce qui concerne la forme du gouvernement, la Commis-
sion se prononçait en faveur du système monarchique. Elle
proposait deux Chambres et préconisait deux systèmes pour la
désignation des sénateurs : ou bien leur nomination par le chef
de TEtat, ou bien leur élection dans un corps d'éligibles payant
au moins i ,000 florins d'impôt foncier sur des biens situés en
Belgique.
Pour être élu député, aucune condition de cens n'était
exigée.
Le régime électoral était défini dans, les termes suivants :
« La loi électorale fixera le nombre des députés, qui toute-
» fois ne pourra s'élever au-delà de cent. Elle déterminera
» également les conditions requises pour être électeur, et la
» marche des opérations électorales. »
Quand il fut donné lecture du projet de constitution au
gouvernement provisoire. De Potter se récria et dit à ses
collègues, avec tristesse et une pointe de découragement : « Ce
n'était pas la peine de verser tant de sang pour si peu de
chose ! » (i).
Le 31 octobre. De Potter publia un manifeste dans lequel
il déclara refuser de siéger au Congrès, et où il appela de ses
vœux la fondation de la république belge. Voici ce document :
« PROFESSION DE FOI POLITIQUE
» Mes collègues du Comité central, éligibles comme moi
cuoirairea été soutenue aussi, nolainment à la Chambre, par M. Paul Hymans, qui, à
l'appui de son opinion, signalait que le bureau du Congrès était en majorité composé de
libéraux.
(1) Rapporté |iar Nothomb dans son tMoi historique ei poiitique sur U RévoiuiioH
*«<r*. p- 77.
I^ HELGIQUE DE 1830^ A 1848 35
au Congrès, sont décidés à accepter la mission que la nation,
sans aucun doute, leur confiera ; en le déclarant, ils saisissent
l'occasion, qui s'oflfre si naturellement à eux, de faire leur pro-
fession de foi politique.
» Et, quand même ils ne la feraient pas, membres du Con-
grès, ils pourront à chaque heure manifester leurs opinions et
leurs principes.
» Je ne partage pas (ils me le pardonneront) leur manière
de voir à cet égard.
» Je me crois obligé à n'accepter aucun poste et à demeurer
jusqu'au bout à celui où les circonstances m'ont placé : jusqu'au
bout, c'est-à-dire jusqu'à ce que les circonstances m'y rempla-
cent. Je me bornerai donc à cette seule mission.
» Mais, privé par là de m'expliquer sur les intérêts les plus
graves, les plus vitaux de ma patrie, soit comme candidat au
Congrès, soit comme membre de cette assemblée, je dois cepen-
dant à mes concitoyens, je me dois à moi-même, de dévoiler le
fond de ma pensée, sans ménagement comme sans restriction,
franchement et entièrement.
» Je le dois d'autant plus que le projet de constitution tel
que l'a arrêté la Commission, a été publié, et que cehii du
Comité central, s'il juge convenable d'en représenter un autre
au congrès, sera soumis à la discussion sans que je puisse,
d'aucune manière, émettre mon opinion sur un acte d'où dépen-
dent la liberté et la prospérité futures de ma patrie.
» C'est là ce que j'ai entendu par V opposition dont j'ai parlé
dans ma lettre du 19 octobre, par laquelle je répudiais toute
possibilité de contact entre moi et le prince d'Orange, avant
même que l'incendie d'Anvers lui eût ôté le peu de chance qu'il
croyait conserver encore de se faire proclamer chef des Belges.
C'est là ce que j'ai entendu par un gouvernement et im pouvoir
qui me déplairaient^ en d'autres termes, qui serait honteux et
désastreux pour la Belgique. Je me suis cru des droits à être
compris dans ce sens.
» Les Nassau, que j'ai alors repoussés, comme citoyen, de
tous mes vœux, je m'engage maintenant à les repousser de tous
mes efforts. Je repousserai de même tout prince étranger, tout
étranger que Ton voudrait placer à la tête de l'Etat.
36 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» J'ai la conviction intime que les Belges peuvent rester
neiges, et qu'ils n'ont pour cela besoin de qui que ce soit. Et,
s'ils le peuvent, ils le doivent.
» La république, sous une dénomination quelconque, celle
de V Union belge, par exemple, est à mes yeux la forme de
gouvernement qui leur convient le mieux. Simples, laborieux,
économes, ils se passent volontiers du faste des cours ; et leurs
propriétés, divisées à l'infini, ont depuis longtemps rendu
national chez eux le principe démocratique.
» y'rti dit que la révolution faite par le peuple devait
tourner tout entière au profit du peuple : cela naura licu^ et ne
peut avoir lieu que lorsque^ après lui avoir rendu la nomination
de ses magistrats, on aura fixé t assiette vraiment populaire des
impôts, et que leur diminution réelle sera devenue une consé-
quence directe de celle des dépenses publiques.
» Or, point d'économie possible sous la royauté.
» Donc, pas de royauté.
» C'est-à-dire point d'hérédité.
» Le chef de l'Etat, si on le veut absolument, sera nommé
i\ vie. Mais, il faut pour cela qu'on le veuille absolument, et qu'il
soit impossible d'obtenir, des préjugés encore dominants aujour-
d'hui, un président à terme, savoir pour trois ou cinq ans.
» A ceux que cette forme de gouvernement effraye, et
qui voient déjà arriver en Belgique, pour y substituer la monar-
chie constitutionnelle, les années des anciens membres de la
sainte-alliance, je répondrai sans hésiter : Vous en avez déjà
fait assez ; vous n'en avez même que trop fait, pour vous attirer
toute leur colère et toute leur vengeance. Avoir chassé le roi
de Hollande qu'ils vous avaient imposé ; avoir séparé la Hollande
et la Belgique, qu'ils avaient réunies, ce sont là des crimes qu'ils
ne vous pardonneront jamais ; et s'ils ne les punissent pas, c'est
que leur politique et la situation intérieure de leurs Etats le
leur défendent. Que vous y ajoutiez maintenant celui de fonder
la république, forte de liberté, de prospérité et d'esprit national,
ce sera un crime de plus, qui ne vous rendra pas plus coupables
aux yeux des rois, et qui vous mettra à la tête des peuples.
» Ou érigez-vous en république ; ou, si, par crainte des
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]5E DE 1830 A 1848
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3S HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
crainte, la domination hollandaise et la dynastie souillée de
sang, que vous pouvez, que vous devez aujourd'hui déclarer
déchue, dans sa progéniture la plus reculée.
» Et souinettez-vous à être de nouveau exploités au profit
d'une seule famille, qui ne pourra januiis être puissante que de
votre faiblesse, riche que de votre misère, fière que de votre
servilité.
» Mais non, nous pouvons, nous devons, par conséquent,
donner un exemple sublime à l'Europe. Klle nous doit déjà celui
de l'entière émancipation de l'intelligence et de l'union patrioti-
que de toutes les opinions et de toutes les doctrines, dans
l'intérêt de la liberté : qu'elle nous doive encore celui du
triomphe d'une liberté civile, sage et durable, fondée sur les
bases de l'égalité et de l'économie.
» Un gouvernement à très hou marché est le lot que les
plus heureuses circonstances nous ont préparé ; ne le répudions
pas. Seul, il peut fixer à jamais la liberté de notre belle patrie.
Seul, il peut nous délivrer à jamais de la bassesse et de la vileté
des coui^s, de la prodigalité des rois et de la corruption des
peuples, c'est-à-dire de tous les vices et de tous les maux.
» Belges, nos voisins ont les yeux sur nous : la France et
l'Angleterre saluent déjà la république qui va s'élever sous leurs
auspices. Ne nous rendons pas la risée de riùirope et de la
postérité, en ne répondant à cette noble attente que par une
copie froide et décolorée de ces chartes modernes, de ces consti-
tutions illusoires, au moyen desquelles on n'a jusqu'aujourd'hui
réussi qu'à amortir temporairement les généreuses révolutions des
peuples, et à nécessiter des révolutions nouvelles.
» Peuple, soyez attentif ! L'attitude que vous allez prendre,
pendant que vos mandataires délibéreront sur le pacte qui doit
vous régir, en déterminera la nature. Montrez-vous calme et fort.
Que les intrigants de salon ne puissent arguer ni de votre indif-
férence, pour prouver qu'il est facile de vous réduire, ni de votre
violence, pour prouver qu'il est nécessaire de vous enchaîner.
Ne voulant que ce qui est de droit, vous serez sftr de l'obtenir ;
car la juste volonté des peuples est toujours la loi suprême : sous
les rois, ce sont les révolutions qui l'exécutent ; sous la républi-
que, elle comble l'abtme des révolutions.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 39
» Union, constance, nationalité, voilà notre devise ; liberté,
économie, égalité, notre but ; justice, force, ordre public, les
moyens pour l'atteindre. »
Le congrès était convoqué pour le lo novembre.
Dès le matin, une foule immense se porta au Palais, où
rassemblée s'ouvrit avec une grande solennité.
Au nom du gouvernement provisoire. De Potter déclara
qu'il était heureux de pouvoir, en ce moment solennel, faire
connaître aux représentants du peuple les premières négociations
entamées avec les grandes puissances de l'Europe.
Après l'installation du Congrès national, le gouvernement
provisoire déposa son pouvoir, mais le Parlement après l'avoir
remercié des services .qu'il avait rendus, le confirma dans son
autorité. Seul, De Potter n'accepta pas la continuation de son
mandat. Il se retira, parce que, disait-il, il ne lui était plus pos-
sible de faire prévaloir le principe républicain au Congrès.
Celui-ci se mit à l'œuvre. Le i8 novembre, il adopta à l'una-
nimité le principe de l'indépendance, en réservant les rapports
du Luxembourg avec la Confédération germanique. Le 22, par
174 voix contre 13, il vota en faveur de la monarchie constitu-
tionnelle héréditaire. Le 23, le député Rodenbach proposa
l'exclusion à perpétuité de la famille d'Orange-Nassau. La discus-
sion dura jusqu'au lendemain soir et l'exclusion fut adoptée
par 151 voix contre 38.
La Constitution adoptée par le Congrès, paraissait très libé-
rale pour l'époque. Elle proclamait de grands principes : Téga-
lité des Belges devant la loi, l'émanation des pouvoirs de la
nation, etc., etc. En fait, par l'article 47, instituant le régime
censitaire, elle établissait une véritable oligarchie bourgeoise ;
elle excluait le peuple des droits électoraux, ce peuple qui venait
de verser son sang... Déplus, au-dessus de la Chambre censi-
taire, elle instituait un Sénat, auquel seuls étaient éligibles ceux
qui payaient au moins i ,000 florins de contributions 1
C'était évidemment le cas de répéter avec De Potter, que
«ce n'était vraiment pas la peine de verser tant de sang pour abou-
tir à si peu de chose I»
Pendant que les élus de la bourgeoisie censitaire complé-
40 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
taient ainsi leur œuvre et escamotaient, au profit d'une caste de
privilégiés, les droits et les intérêts du peuple travailleur, la
diplomatie européenne s'occupait aussi de la Belgique.
Une conférence réunie à Londres, reconnut, le 20 décembre
1830, l'indépendance et la neutralité du pays et proposa, en ce
qui concerne la séparation des deux parties de l'ancien royaume
des Pays-Bas, que le Luxembourg et la Flandre Zélandaise
seraient cédés à la Hollande; de plus la Belgique prendrait à sa
charge la moitié de la dette hollandaise.
I^ Congrès national, saisi de cette dernière proposition,
refusa de l'admettre et réclama la réunion à la Belgique du Lim-
bourg, du Luxembourg et de la Flandre Zélandaise.
Le Congrès avait à désigner l'homme qui serait le premier
roi des Belges. Un nombre considérable de compétiteurs se
présentaient, parmi lesquels : le duc de Nemours, fils de Louis
Philippe, le duc de Leuchtenberg, l'archiduc Charles, le duc de
Reichstadt, le prince de Capoue, frère du roi de Naples, le prince
Othon de Bavière, le duc de Lucques, le duc Jean de Saxe, le
prince de Salm, le prince de Carignan, le prince de Ligne, Surlet
d% Chokier, Félix de Mérode, Charles Rogier, Lafayette,
Chateaubriand, etc., etc.
I^ jour de la discussion des candidatures, ce fut M. Lebeau
qui prit le premier la parole. Il débuta ainsi :
€ Il n'y a que trois combinaisons possibles : le prince
d'Orange, le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg. Avec
le prince d'Orange, nous avons la guerre civile et, de plus,
l'approbre national. Avec le duc de Nemours, la guerre est
immédiate et générale. Avec le duc de Leuchtenberg, la guerre
est tout aussi possible... »
La discussion dura de longs jours, jusqu'à ce que la lutte
finit par se circonscrire entre le duc de Nemours et le duc de
Leuchtenberg. Au premier tour du scmtin, aucun des deux
candidats n'obtint la majorité absolue. A la seconde épreuve, la
candidature du duc de Nemours passa à une seule voix.
A cette nouvelle, déclarent plusieurs auteurs, la joie fut
générale... Une délégation partit pour Paris. Le 17 février, elle
fut reçue par le roi Louis-Philippe.
• «
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 4I
Le roi était assis sur son trône, entouré de sa famille, de
ses ministres et des hauts dignitaires de TEtat. Ce fut le baron
Surlet de Chokier qui, au nom de la délégation belge, oflfrit la
couronne de Belgique au duc de Nemours.
Louis Philippe déclara que s'il n'écoutait que son cœur, il
serait heureux d'accepter la couronne pour son fils. Mais des
raisons politiques s'opposaient à ce qu'il fît bon accueil à l'offre
qui lui était faite au nom du Congrès belge.
Celui-ci fut fort désappointé de cette décision. L'incertitude
recommençait et avec elle, les intrigues des factions.
De leur côté, les républicains espéraient encore. Pendant
que les délégués belges se rendaient à Paris, un mouvement
intense se produisait dans le pays en faveur de la République.
L'Association de t Indépendance^ qui avait son siège princi-
pal à Bruxelles et qui comptait des groupes dans plusieurs villes
du pays, faisait une propagande active pour la forme républicaine.
Le 15 février. De Potter, président, Lesbroussart et
Feignant, vice-présidents, Toussaint et Bayât, secrétaires de
l'Association de Bruxelles, avaient envoyé au Congrès une
adresse en faveur de la République, adresse qui se terminait par
ces mots : Vive la liberté ! Vive l'indépendance I Vive la
république !
Le 24 février, le Congrès résolut de nommer un régent ; le
baron Surlet de Chokier fut désigné pour occuper cette fonction,
par 108 voix sur 165 votants.
Dès ce moment, l'Association de l'Indépendance, qui tenait
ses séances, rue de la Bergère, dans un cabaret portant pour
enseigne : « A la Bergère », cessa de se réunir. Depuis quelque
temps déjà, les fidèles de l'Association remarquaient, dans leurs
réunions, la présence d'individus qui semblaient y venir surtout
pour les troubler et faire du tapage.
A une réunion qui devait se tenir le 22 février, un véritable
guet-apens avait été préparé contre De Potter, et celui-ci n'y
échappa que parce qu'il s'abstint, dit Th. Juste (i), de se rendre
à la séance.
(1) Louis De Potier, par Théodore Juste, page 113.
42 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Des individus en blouse et armés de masses plombées diri-
geaient le mouvement. Des imprécations et des menaces étaient
lancées contre Thomme qui, naguère encore, était Tidole du
peuple. Les uns prétendaient qu'il était un prêtre juif qui, sous
prétexte d'établir la république, n'avait d'autre but que de détrô-
ner le pape et de protestantiser les Belges. D'autres soutenaient
qu'il était un saint-simonien et qu'il prêchait la communauté des
femmes. D'autres encore le signalaient comme igalitaire^ « qui
forçait les ouvriers de travailler et dispensait les patrons de les
payer 1 I I ». Les plus malins déclaraient tout bonnement que
De Potter était un orangiste. Quoique le 22 février De Potter
fût absent, les assommeurs se nièrent sur l'assemblée et la disper-
sèrent. On remarqua que la police laissa faire et l'on se demanda,
avec raison, si elle n'avait pas instigué cette affaire. C'est ainsi
que commençait le régime de la liberté d'opinion, d'association
et de réunion 1
Quelques jours plus tard, découragé, Louis De Potter partit
pour Paris. Il expliqua son exil volontaire, en dénonçant l'incurie
de l'autorité dans les faits que nous venons de rapporter.
Lucien Jottrand, dans son livre sur Louis De Potter, accuse
le chef de la police d'avoir ameuté les gens, à diverses reprises,
pour troubler les réunions populaires.
Dans une lettre que De Potter adressa, le 24 février 1831, au
journal Le BtlgCy il dit avec amertume : « Quand on est arrivé à
ce renversement de toute idée d'ordre, et que les honnêtes gens
se trouvent en contact avec d'aussi ignobles adversaires ; quand
le peuple se laisse aveugler et mener, au point de servir ses plus
cruels ennemis contre ceux précisément qui se dévouent pour
assurer au moins une partie du bonheur auquel il a droit, l'homme
qui se respecte, affligé et découragé, laisse le champ libre aux
intrigants, et, plaignant les dupes, se retire. C'est ce que je
fais ».
L'attitude de De Potter, dans la Révolution de 1830, a été
diversement appréciée. Il n'était pas un homme d'action et ne
possédait pas les qualités que doivent avoir les hommes d'Etat. Il
était aussi dépourvu de connaissances pratiques.
Il était très aimé, très populaire et c'est à ce titre que le
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44 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Après Téchec de la candidature du duc de Nemours, l'incer-
titude recommença. D'un côté, les orangistes, c'est-à-dire les
partisans du régime hollandais ou de la désignation du prince
d'Orange comme chef du gouvernement, manifestaient en faveur
de ce dernier. D'autre part, les journaux catholiques de Bruxelles,
ceux des Flandres, le Courrier de la Sambre^ le Courrier de
l'Escaut et le Courrier de la Meuse^ proclamaient qu'il n'y avait
qu'un moyen de sauver le pays et de faire renaître la tranquillité :
c'était de proclamer la République.
Des troubles sérieux éclatèrent en province. A Malines, à
Ypres, à Mons, on saccagea impunément des maisons en plein
jour. A Namur, une poignée de volontaires tenta de proclamer
la République. A Anvers, on rompit l'armistice et un conflit
surgit entre soldats belges et hollandais. A Gand, on dévasta
des fabriques.
U Emancipation publiait dans son numéro du 6 avril 1831 :
€ M. J. Voortman vient d'être victime de ses opinions anti-
nationalistes ; ce matin vers 8 heures, le peuple, accompagné de
miliciens, se porta à ses fabriques pour y réclamer des canons
qu'on disait devoir s'y trouver. Voortman, qui se rendait à la
même heure à sa fabrique, fut instruit par les habitants de la rue
des Meuniers, de ce mouvement. On lui conseilla de rebrousser
chemin, mais il eut la témérité de pousser en avant, se reposant
sur ses armes, pour dissiper l'émeute. Arrivé sur les lieux, il fut
assailli et désarmé ; alors on lui demanda de remettre les pièces
de canon qui causaient l'objet des recherches, et, sur son refus,
il fut amené par deux soldats de la garde urbaine et le peuple le
promena par la ville. Anivé au pont de l'Ecluse, un poignard
s'échappa de sa redingote. Ce fut le signal de l'exaspération popu-
laire : une femme lui asséna un coup de sabot sur la figure, qui
fit répandre son sang ; les militaires qui le conduisaient, essayè-
rent, en vain, de le protéger contre la fureur du peuple ; l'un
d'eux reçut plusieurs coups, qui étaient destinés au malheureux
fabricant, qui, parvenu au Marché du Vendredi, fut promené trois
fois autour de l'Arbre de Liberté qu'il ne voulut pas embrasser et
sur lequel on lui froissa la figure de la manière la plus horrible.
» Mutilé comme il Tétait, on le promena ensuite, au milieu
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 45
des huées populaires, par la rue Longue- Monnaie, le Marché-aux-
Grains. Parvenus à la place d'Armes, M. le baron Ch. Coppens
empêcha qu'il ne fut massacré, et le fit conduire au Miimdoker^
pour le soustraire à une mort inévitable : mais ce secours lui sera
probablement arrivé trop tard, en entrant dans la prison, un coup
de sabre lui fut appliqué.
» Le médecin qui Ta pansé a reconnu onze coups de baïon-
nettes et deux coups de sabre. On désespère de sa vie. Le bruit
court que cette vengeance populaire provient de ce que Voortman
aurait dit à ses ouvriers, qui lui avaient demandé du travail : « Si
vous n'avez plus à manger^ allez sucer t arbre de la liberté que
vous avez planté.
» M. Paul De vos, à la poursuite duquel la populace s'atta-
chait, a eu le temps de s'échapper par les remparts.
» De la fabrique Voortman, il ne reste plus que les miirs.
Il était trop tard quand le général Vauthier est arrivé ; il a haran-
gué le peuple. »
Cependant la nomination de M. Surlet de Chokier comme
régent n'était qu'une solution provisoire. Comme lé Congrès ne
voulait pas de la République, il dut se remettre à chercher en
Europe un prince acceptant de devenir roi des Belges et ayant
des chances d'être accepté par les puissances.
Cette situation dura de longues semaines. Elle suggéra à
Béranger une chanson qui eut beaucoup de succès et qui mérite
d'être reproduite :
CONSEILS AUX BELGES (1831).
Air: de la Riptihliquc.
Finissez-en, nos frères de Belgique,
Faites un roi, morbleu, finissez-en I
Depub huit mois, vos airs de république
Donnent la fièvre à tout bon courtisan.
D'un roi toujours la matière se trouve :
C'est Jean y c'est Paul, c*est mon voisin, c'est moi.
Tout œuf royal éclot sans qu'on le couve.
Faites un roi, morbleu ! faites un roi 1
Faites un roi ! Faites un roi !
46 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Quels biens un prince sur tous ya répandre !
D'abord viendra l'éiiquette aux grands airs ;
Puis des cordons et des croix à revendre,
Puis ducs, marquis, comtes^ barons et pairs ;
Puis un beau trône, en or^ en soie, en nacre,
Dont le coussin prête à plus d'un émoi,
S'il plait au ciel, vous aurez même un sacre !
Faites un roi, etc.
Puis vous aurez baise mains et parades,
Discours et vers, feux d'artifice et fleurs ;
Puis force gens qui se disent malades
Dès qu'un bobo cause aux rois des douleurs.
Bonnet de pauvre et royal diadème
Ont leur vermine : un Dieu fit cette loi.
Les courtisans rongent l'orgueil suprême.
Faites un roi, etc.
Chez vous pleuvront laquais de toute sorte,
Juges, préfets, gendarmes, espions ;
Nombreux soldats pour leur prêter main forte ;
Joie à brûler un cent de lampions.
Vient le budget !... nourrir Athènes et Sparte
Eût, en vingt ans, moins coûté sur ma foi,
L'ogre a diné, peuple, payez la carte !
• Faites un roi, etc.
Mais, quoi ! je raille, on le sait bien en France ;
J'y suis du trône un des chauds partisans.
D'ailleurs, l'histoire a répondu d'avance :
Nous n'y voyons que princes bienfaisants.
Pères du peuple, ils le font pâmer d'aise,
Plus il s'instruit, moins ib en ont d'effroi ;
Au bon Henri, succède Louis-treize
Faites un roi, morbleu ! Faites un roi.
Faites un roi ! F^aites un roi !
Vers la fin du mois d*avril, il fut sérieusement question de
la candidature du prince Léopold de Saxe-Cobourg, mais elle
fut fortement combattue par la plupart des journaux et, chose
piquante, ce furent les journaux catholiques qui s'en montrèrent
les adversaires les plus acharnés.
LA BELGIQUE DE 1 83O A 1848 47
L' Emancipation y journal catholique paraissant à Bruxelles,
écrivait dans son numéro du 29 avril, sous le titre Le Prince
Lèopold :
« Que si le prince Léopold n'était pas un germe de guerre,
son élection serait toujours fatale à nos commerçants, à nos
industriels, en ce sens que, repoussé par des provinces entières,
dociles à leurs intérêts privés, et par de nombreux citoyens
exprimant leur veto sous Tempire d*un sentiment de nationalité,
le nouveau roi n'apparaîtrait que comme un germe incessant de
discorde, blessant tout à la fois les opinions les plus divergentes.
Lorsque la méfiance s'attache à celui qui ne doit être que le
premier citoyen d'un pays, elle opère une puissante réaction,
non seulement sur l'opinion publique, mais encore sur les
transactions commerciales et sur l'industrie qui, pour leurs déve-
loppements, ont besoin d'un air pur et dégagé de tous miasmes
délétères.
» Le prince Léopold, considéré sous le rapport de son
caractère assez connu pour qu'il puisse être justement apprécié,
considéré comme une vivante antipathie à deux nations, comme
une cause de méfiance pour le présent, de crise révolutionnaire
pour l'avenir, est donc contraire aux intérêts non seulement de
la Belgique en général, mais encore de Bruxelles en particulier,
puisqu'il nous présage plus de tempêtes que de jours calmes. »
Le même jour, le journal des Flandres, dirigé par M. de
Robiano, publiait un manifeste du parti catholique repoussant le
nouveau candidat.
Le journal d Anvers, organe très modéré de ton, s'expri-
mait ainsi sur ce qu'on appelait alors « La question de Saxe-
Cobourg » :
« La question de la candidature royale du prince de Saxe-
Cobourg agite les journaux et les esprits. L'opposition est forte,
parce qu'elle se compose du parti catholique et du parti français,
et que celui de l'indépendance de la Belgique a beaucoup
d'adversaires parmi les hommes politiques et attachés aux inté-
rêts matériels de la société. D'un autre côté, cette candidature
est favorisée par cette masse qui, fatiguée de la révolution et
soupirant après le retour de l'ordre et de la paix, se jettera dans
48 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
les bras du premier prince agréé par le Congrès et qui lui rendra
les biens qu'il a perdus. »
Le Courrier de la Sambrc, du 13 mai, donnait à son tour
son avis sur la candidature du prince de Saxe-Cobourg :
« On nous dira peut-être, dit-il, qu'avec une bonne consti-
tution, un roi ne peut rien par lui-même ; mais Guillaume aussi
ne pouvait rien sans le concours des Chambres et du ministère,
et tout le monde sait combien était paternel le gouvernement
de Guillaume I
» On nous objectera encore que notre monarque devra
prêter serment de fidélité à la Constitution ; mais Guillaume
avait également juré de maintenir la loi fondamentale ; Charles X
avait prêté serment de suivre religieusement les dispositions de
la Charte. Et qu'étaient ces serments ? Des paroles de roi..., du
vent.
» Il nous semble donc que, dans l'intérêt des libéraux autant
que des catholiques, il faut écarter du trône un homme dont la
religion est essentiellement hostile aux principes de notre révo-
lution, à la hbfrté en tout et pour tons^ sans laquelle il n'est pas
de patrie ni de félicité durables. »
IJ Etnaucipation revenait à la charge dans son numéro du
26 avril, sous le titre La logn/ue des faits et celle des phrases :
« Il y a deux logiques : celle des diplomates, des rhéteurs,
des charlatans, enfin de tous ceux qui veulent tromper, c'est la
logique des phrases ou des protocoles ; et la logique des faitSy
la seule qui réduise toutes les théories et tous les raisonnements
à leur juste valeur. Les peuples commencent à ne goûter que la
première et à se dégoAter de plus en plus de l'autre.
» Le champ des discussions dans la première est immense,
illimité : aussi voyez comme des flots d'encre coulent sous la
plume de ses adeptes, sans nous amener à une solution.
» Dans la logique des faits, la discussion est bientôt épuisée,
car, une fois le fait reconnu pour constant, tout est dit : on ne
discute pas contre un fait.
» La marche de notre révolution, l'intervention de la diplo-
matie dans nos affaires, la combinaison anglo-saxonne, l'influence
française sur le sort de la Belgique, etc., deviennent tous les
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50 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
» En novembre, lu diploniutie se mêla de nos aflfaires ; nos
négociations eurent lieu au moyen de notes verbales ; on nous
apprit la valeur d'une institution de protocoles ; quelques Talley-
rands en herbe surgirent de nos guérets féconds ; Chassé garda
la citadelle d'Anvers ; Dibbets fut ravitaillé à Maestricht ; les
Prussiens occupent seuls la forteresse de Luxembourg ; les
Hollandais insultent nos avant-postes dans la Flandre ; nos
embarras augmentent ; les intrigues vont leur train, la révolution
est arrêtée et nous faisons une halte dans la boue, grâce à la
diplomatie, tant nationale qu'étrangère.
» Au bout de trois jours de combats, la France secoua en
juillet la branche atnée des Bourbons, détruisit la restauration
de 1814 et 1815, ébranla les traités de la Sainte-Alliance des
rois, rallia à elle les vœux de toutes les nations et pouvait fonder
sur le continent la Sainte-Alliance des peuples.
» Nicolas l'entendit autrement : il lit la grosse voix, et les
doctrinaires français de trembler ; les besoins de la nation furent
méconnus, les intérêts perpétuels de la France, sacrifiés à
l'intérêt actuel de quelques individus ; Talleyrand partit pour
Londres et l'on diplomatisa la révolution de juillet.
» Dès lors, la Belgique devint un foyer d'intrigues de cour,
et resta abandonnée aux entreprises des protocolistes de Londres;
les libéraux espagnols furent traqués ; l'Italie tendit en vain ses
bras chargés de chaînes vers la France ; le sabre autrichien
trancha les têtes et la question sans beaucoup de phrases et des
murmures désapprobateurs, des imprécations unanimes poursui-
virent la lâcheté de cabinet de Louis-Philippe.
» En novembre, la Pologne se soulève ; elle sollicite
l'appui de la France, mais elle s'arme, combat, dissipe ses
ennemis et triomphe du vainqueur du Balkan. Elle se passe de
diplomatie, poursuit ses succès, soulève toute l'ancienne Pologne
et menace à son tour son superbe ennemi. Sa révolution conti-
nue, sa marche n'est point arrêtée par des protocoles dont les
Polonais n'ont que faire, et la liberté sera le prix de leur sublime
patriotisme, de leur courage admiracle.
» Quelle est, d'après la logique des faits, la solution de la
première question que nous avons posée ?
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 51
» Qu'il faut toujours avancer en révolution ; et que, lors-
qu'on a fait la faute de s'arrêter, on doit se hâter de rentrer dans
la voie du mouvement. Le Congrès a. voté de l'argent et des
hommes ; le peuple belge vide ses poches dans les coflFres du
trésor, il vole aux armes, les cadres de l'armée se remplissent.
Qu'attend-on encore pour repousser les Hollandais derrière
l'Escaut, pour chasser Chassé ; pour délivrer Maestricht, pour
aflfranchir Luxembourg du gouvernement de cet autre prince
saxon, que nous tenons des mains libérales de nos restaurateurs
de 1815 ? »
Le 19 mai, V Emancipation publiait un article sur les Repu-
hlicains. En voici un extrait :
« ...Assurément, il y a des républicains, et il n'y a pas de
doute que la turpitude des rois, qui nous ont refusé le duc de
Leuclitenberg et le duc de Nemours, qui nous ont fait croupir
huit longs mois dans le provisoire, et qui, maintenant toujours
le Luxembourg, Maestricht et Anvers en la possession de nos
ennemis, nous laissent au bout de ce long espace, à peine entre-
voir l'espoir d'obtenir pour roi un Saxe-Cobourg, aux opinions
mille fois plus illibérales que l'ex-roi Guillaume, la turpitude
des rois a singulièrement augmenté le nombre des républicains.
» Après tant de déceptions, quel parti reste-t-il à prendre
aux hommes généreux pour lesquels patrie et liberté ne sont pas
un mot ? Imites ! Quel fruit les Belges ont-ils recueilli de tant de
sotte docilité ? De se voir placés entre le prince d'Orange et
Saxe-Cobourg.
» Les puissances voudraient, en rendant le résultat de notre
révolution le plus désavantageux, et, tranchons le mot, le plus
ignomineux possible, nous punir d'avoir brisé un trône qu'elles
fondèrent, et dégoûter à jamais des révolutions.
» Tout en établissant qu'il faudrait être fort fat, pour songer
à la possibilité du retour du prince d'Orange, avouons que Saxe-
Cobourg remplirait encore dans toute sa plénitude, le but des
puissances.
» Le prince Léopold, autrefois adversaire de l'émancipation
catholique, maintenant anti-réformiste, ultra tory, par son éduca-
tion et sa vie tout entière, appartenant à cette église anglicane si
53 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
intolérante ; quelles espérances pourrait-il faire concevoir pour
nos libertés politiques, civiles et religieuses ? Nous sentons le
besoin de le dire tout haut : son règne serait mille fois plus
désastreux pour elles que celui de Guillaume ; il le serait égale-
ment pour notre prospérité matérielle. D'abord, entièrement
étranger aux nucurs belges, accoutumé à la morgue, caractère
distinctif de tout aristocrate anglais, il serait en Belgique, seul
au milieu de tous, et son gouvernement sans appui, dans
Topinion publique, hors de laquelle il n'y a désormais plus de
force ; son gouvernement céderait au moindre choc, et ouvrirait
ainsi de nouveau Tantre des révolutions et des perturbations
industrielles et commerciales, leurs compagnes ordinaires. »
Dans son numéro du 28 mai, l'Emancipation faisait un
parallèle entre ce qu'elle appelait la monarchie élective et la
monarchie héréditaire.
Pour le journal catholique bnixellois, la régence de
M. Surlet de Chokier était une monarchie élective. Il resterait en
fonctions le temps que la N«ition le déciderait, et il serait rem-
placé quand il aurait cessé de plaire.
Voici maintenant comment il apprécie la monarchie hérédi-
taire en la personne du prince Léopold de Saxe-Cobourg :
« Le prince de Saxe-Cobourg est d'origine anglo-saxonne
et tient à ce que l'oligarchie a de plus arriéré par sa naissance,
son éducation, ses principes, ses relations, sa religion, par sa vie
tout entière.
» La vie d'un gentilhomme oisif, riche et plus qu'économe,
voilà son passé.
» Saxe-Cobourg a refusé le trône de la Grèce, parce que les
affaires de ce malheureux pays étaient trop peu brillantes.
» Lorsque, à la première élection d'un roi, on a parlé de la
candidature du prince de Saxe-Cobourg, on l'a rejetée bien loin,
jugeant qu'Othon de Bavière, que le Bourbon napolitain, que
Charles d'Autriche, qu'Auguste de Leuchtenberg et que le duc
de Nemours devaient lui ôire préférés de beaucoup.
» Or, on ne peut pas à pn'*sent songer à lui que comme un
pis-aller, et le subir comme un roi imposé.
» Le prince de Saxe-Cobourg a déclaré ne vouloir accepter
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 53
que pour autant que nous renoncions au Luxembourg et au
Limbourg, ou que tout au moins les chefs-lieux de ces deux
provinces fussent occupés par les Prussiens, pour garantie de
notre obéissance ; pour autant que nous consentions à payer les
16/31™* de la dette, à ne point élever de prétentions sur la rive
gauche de T Escaut, et en exigeant notre adhésion à tous les
protocoles ; à la condition de notre déshonneur et de notre
ruine financière. En un mot, Saxe-Cobourg est l'homme de la
Sainte- Alliance et de l'Angleterre. »
Et l'article de r Emancipation se termine par ces mots :
^€ Celui-ci (le prmce Léopold) coûtera des millions qu'il entas-
sera.
» Celui-là (le régent Surlet) nous coûtera quelques milliers
de florins dont il ne gardera rien.
» Lequel préférez-vous ? »
Cela s'écrivait le 28 mai, au moment où des pourparlers
étaient engagés et où des démarches étaient faites à Londres
auprès du prince de Saxe-Cobourg, à l'effet de lui demander si,
éventuellement, il accepterait le trône de Belgique.
Dans une première entrevue qu'eurent à Londres, le
22 avril 183 1, les délégués belges MM. F. de Mérode,
Vilain XIIII, H. de Brouckère et Jules Van Praet, avec le
prince de Saxe-Cobourg, celui-ci demanda « si, dans le cas où il
jugerait convenable de faire quelques changements à la Constitu-
tion, cela rencontrerait des obstacles. » Les délégués répondirent
qu'il serait peut-être imprudent d'en proposer en ce moment,
mais que la Constitution avait prévu le cas et indiqué la marche
à suivre.
Le 24 avril, une nouvelle entrevue eut lieu et le prince de
Saxe-Cobourg fit une nouvelle objection, au sujet des limites du
territoire et du protocole du royaume.
Ici, un mot d'explication est nécessaire.
La conférence de Londres, où l'Angleterre, la France, la
Prusse, l'Autriche et la Russie étaient représentées, avait arrêté,
le 20 janvier 1831, que la Belgique devait céder une partie du
Limbourg et du Luxembourg à la Hollande.
Or, la Constitution belge, votée quinze jours plus tard,
5-
54 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
disait dans son article premier que la Belgique est divisée en
provinces qui sont : Anvers, le Brabanti la Flandre occidentale,
la Flandre orientale, le Hainaut, Liège, le Limbourg, le Luxem-
bourg, Namur, sauf les relations du Luxembourg avec la Fédé-
ration germanique.
D'un autre côté, l'article 80 de la Constitution obligeait le
roi à prêter le serment suivant : « Je jure d'observer la Constitu-
tion et les lois du peuple belge, de maintenir l'indépendance
nationale et Vintégrité du territoire. »
Léopold avait un scrupule. Il ne croyait pouvoir jurer de
maintenir Vintégrité d'un territoire dont la conférence de
Londres voulait amputer une partie.
Il revint à la charge dans une audience qu'il accorda aux
délégués belges quelques jours plus tard. « Il nous demanda,
disent ceux-ci dans leur rapport au gouvernement, s'il n'y aurait
pas moyen de différer le serment ou d'en modifier la formule.
Nous répondîmes que nous pensions que la Constitution s'y
opposait. »
M. Lebeau, ministre, écrivit alors aux délégués :
« ...Je suis enchanté que le prince reconnaisse la nécessité
politique de prêter le serment sans restrictions et d'accepter la
Constitution sans réserves ; sa popularité sera dès lors immense. »
M. Paul Devaux, après une nouvelle entrevue avec le prince
de Saxe-Cobourg, écrivit au ministre que le prince lui avait dit
qu'il « pouvait y avoir dans la Constitution quelques dispositions
qui pourraient donner lieu à des inconvénients, mais qu'il ne les
regarderait pas comme un obstacle. »
Ces dispositions étaient celles relatives à un sénat électif et
au droit d'enquête non limité des Chambres, mais M. Devaux le
rassura à cet égard (i).
Le prince Léopold de Saxe-Cobourg fit donc de sérieuses
objections avant d'accepter de devenir le roi des Belges. La
Constitution, pourtant si oligarchique et donnant tant de droits
et de pouvoirs au roi, ne lui suffisait point.
Il eût voulu avoir le droit de nommer liii-uiême les séna-
teurs.
(1) Théodore Justb, VEiection de l^pold f, p. 59-60.
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«
56 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» M. DE MÉRODE. — Si VOUS ne voulez pas m'entendre, je
ferai imprimer mon discours.
» Plusieurs membres. — Passez cette partie du discours.
» M. DE MÉRODE. — Je ne puis passer une partie du dis-
cours. Du reste, ce qui me reste à dire ne concerne que moi.
» Nous reconnûmes l'impossibilité de la modifier, mais
nous assurâmes le prince que, dans les lois organiques, nous
ferions nos efforts pour que Tautorité royale obtint tout ce que la
loi fondamentale permettait de lui attribuer ; la même assurance
lui fut donnée par la députation plus nombreuse qui vint lui
porter le décret d'élection de sa personne par le Congrès.
» Je n'ai pas deux paroles, messieurs, j'ai tenu loyalement
la mienne. »
Ces messieurs tinrent parole, en effet, comme nous le verrons
plus loin.
Le 4 juin, Léopold de Saxe-Cobourg fut nommé roi des
Belges par 152 voix sur 196 votants.
L* Emancipation du 6 juin se montra fort mécontente de ce
résultat. « Le roi Saxe-Cobourg, dit-elle, ne montera jamais sur
le trône de Belgique. Léopold est nommé roi des Belges ; il a
même obtenu une assez grande majorité, mais jamais il ne mon-
tera sur le trône. »
Le lendemain, nouvel article disant :
« Enfin l'œuvre est consommée : le Congrès vient d'accou-
cher laborieusement d'un roi que plusieurs provinces repoussent
et qui ne trouvera nulle part de sympathie. Aussi, jamais nomi-
nation n'a été plus froidement accueillie même, dit-on, au sein
de l'assemblée. Les électeurs ont tristement suivi le dépouille-
ment du scrutin, et il n'a pas fallu moins d'une annonce du
résultat, de la lecture du décret, d'une nomination et d'une
troisième proclamation de la part du président, pour émoustiller
la paresse des claqueurs soldés de M. François et tirer une partie
de l'assemblée de sa stupeur. Partout cette élection a fait le
même effet, on connaissait le résultat d'avance, les voix étaient
comptées et c'est avec la froideur d'une mauvaise nouvelle
longtemps prévue qu'on l'a reçue. »
Une nouvelle députation se rendit à Londres proposer.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 57
officiellement cette fois, la couronne de Belgique au prince
Léopold, au nom du Congrès national. Léopold accepta, mais
conditionnellement. Ses conditions étaient que le Congrès devait
tout d'abord adopter les préliminaires de paix avec la Hollande,
élaborées par les cinq grandes puissances réunies en conférence
à Londres.
Ces préliminaires de paix furent proposés sous la forme d'un
nouveau traité dit des dix-huit articles.
Les deux premiers articles concernaient de la question des
limites de la Hollande et de la Belgique qui préoccupait si fort
Léopold. En voici le texte :
Article premier. — Les limites de la Hollande compren-
dront tous les territoires, places, villes et lieux qui appartenaient
à la ci'devant république des Provinces- Unies des Pays-Bas en
Tannée 1790.
Art. 2. — La Belgique sera formée de tout le reste des
territoires qui avaient reçu la dénomination de royaume des
Pays-Bas dans le traité de 18 15.
L'article 12 stipulait que le partage des dettes aurait lieu de
manière à faire retomber sur chacun des deux pays la totalité des
dettes qui originairement pesaient sur les territoires dont ils se
composent, et à diviser dans une juste proportion celles qui
avaient été contractées en commun.
Le 29 juin, le traité des 18 articles fut présenté au Congrès.
La discussion commença le i'' juillet. Elle dura neuf jours et fut
vive et orageuse. « Chaque appel à la guerre, chaque expression
d'un caractère exagéré, dit M. Carlo Gemelli (i), était accueillie
par des tonnerres d'applaudissements, qu'ils fussent contraires à
la raison et à la politique, ou qu'ils décelassent la plus extrava-
g5»nte forfanterie ; tandis que des murmures, des sifflets- et
d'affreux hurlements ne manquaient jamais de couvrir la voix
de ceux dont le langage était modéré ou qui avaient le courage
d'exposer les dangers dont ils étaient environnés. »
L'opposition prétendit que les dix-huit articles ne différaient
point des résolutions prises par la Conférence. Les ministres et
(i) Livre cité, page 257.
c;S HISTOIRE DE I^ DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
U majorité hésitaient et se taisaient. Le député Van Snick, de
Mous» prît la responsabilité de demander la discussion disant
qu'il croyait faii^ ainsi une bonne action.
Le Congrès ayant décidé de procéder à la discussion géné-
rale, aussitôt des cris de : « Vive la guerre! Les ministres à la
lanterne I Mort aux traîtres!» retentirent dans toutes les tribunes
et ce fut en vain que le président essaya de rétablir Tordre.
La garde civique fut impuissante et les protestataires essayèrent
de ii'intrvHluire dans Tenceinte du Congrès!
La discussion continua cependant et le 9 juillet, par 126 voix
cvMUie 7O1 le traité des 18 articles fut adopté.
Avant ainsi obtenu satisfaction, Léopold quitta l'Angleterre
e( Hi>n inauguration eut lieu quatre jours plus tard, sur la Place
Kovulr. Il pr^ta le serment d'observer la Constitution et les lois
du prnpte belge, de nuiintenir l'indépendance nationale et Tinté-
glitl^ ilu territoire...
Le roi de Hollande refusa son adhésion au traité des
iH articles proposé par la Conférence de Londres et la guerre
rrcounurnva.
Le prince d*()range envahit la Belgique à la tête d'une armée
de pluN de 50,000 hommes.
Cette campagne du mois d'août 1831 fut désastreuse pour le
pdvs. LeN historiens oiticiels en parlent fort peu, mais un ancien
inomhie du gouvernement provisoire de 1830, Alexandre Gende-
hi(M), publia en 1H69 un livre curieux sur ce qu'il appella la
l'aUiHtrof^hê du pnois <faoùt i^ji.
L'arnu^e belge entra en campagne avec le roi Léopold comme
comuuuulant en chef. L'armée de la Meuse était dirigée par le
giMiéiul |)aiiu\
Le roi alla camper A Anvers. Il eut soin de garder conti-
lUirlUMuent auprès de lui, pour la sûreté de sa chère personne,
lew meilleuis rc^giments de cavalerie. D'Anvers, il envoyait cour-
hei hui courrier d ses généraux Daine et de Tieken. Gendebien
Ui luse I«(S)pold 1" d'avoir simulé un plan de défense et ajoute
(|ue tous les ordres adressi^s par lui au général Daine montrent à
r<*ividence que les véritables intentions du roi et de ses courti-
HtMiN i^tauMit de laisser écraser Daine et ses vaillants défenseurs
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 59
de la révolution, à seule fin de satisfaire Torgueil blessé du roi
Guillaume.
€ En présence des actes posés par l'état-major de Léopold,
dit M. Gendebien, il est bien dillicile de le défendre contre le
soupçon de complicité, de connivence dans Texécution d'un plan
occulte, d'un traité secret pour le repos et le plus grand bien de
la Belgique, pour la sécurité des rois menacés de révolution,
pour la réhabilitation du roi Guillaume, qui avait été vaincu,
humilié par ses sujets rebelles. »
En un seul jour, alors que le danger était sérieux, Léopold
expédia au général Daine quatre dépêches contradictoires. Ne
sachant que faire en présence de ces ordres. Daine se contenta
de les suivre tour à tour, et il fut cerné avec ses vingt mille
hommes par plus de quarante mille Hollandais.
Vaincue dans le Limbourg, Tarmée de Daine dut se rejeter
sur Liège. Pendant ce temps, l'autre corps d'armée, commandé
par le Roi, dut également battre en retraite et évacuer Louvain.
Les Hollandais purent continuer leur marche en avant; ils attei-
gnirent Tervueren et Bruxelles se trouva menacé de nouveau...
C'est alors que la France intervint.
Le maréchal Gérard, qui se trouvait à la frontière, se trans-
porta à Bruxelles à la tête de ses troupes et força le prince
d'Orange à se retirer.
La nationalité belge était sauvée à nouveau.
Mais la victoire remportée par le roi de Hollande rendit
impossible aux yeux des puissances, le maintien du traité des
18 articles...
La Conférence de Londres se réunit à nouveau et le
15 octobre elle arrêta le texte d'un nouveau traité, celui qui
dans l'histoire porte le nom de Traité des 24 articles^ qui aggrava
fortement la situation de hi Belgique.
Il stipulait que hi moitié du Luxembourg et hi moitié du
Limbourg resteraient à Guillaume I", que la navigation sur
l'Escaut serait soumise à im droit de péage au profit de la Hol-
lande, et que la part de la Belgique dans la dette hollandaise
serait de 8,400,000 florins de rente annuelle.
Ce traité fut soumis aux Chambres, le 20 octobre et y
6o HISTOIRE DE LA DélfOCRATIE ET DU SOCIALISME
produisit une sensation profonde. Toutefois nécessité fit loi et le
i" novembre — le jour des morts I — le traité des 24 articles
fut adopté par 54 voix contre 38 à la Chambre et par 35 contre 8
au Sénat.
Guillaume I" refusa d'accepter le traité des 24 articles
comme il avait rejeté le précédent, qui lui était cependant moins
favorable. Et comme les Hollandais étaient toujours dans la
citadelle d'Anvers et refusaient de la rendre, il fallut faire appel
à la France et à l'Angleterre pour faire exécuter le traité que la
Belgique avait adopté à la demande des grandes puissances.
Une flotte anglaise bloqua les côtes de la Hollande et une
armée française mit le siège devant la citadelle d'Anvers. Celle-ci
capitula en décembre.
Ce ne fut qu'en 1838 que le roi de Hollande se décida enfin à
accepter le traité des 24 articles et après que celui-ci eût été
modifié en ce sens que la rente à payer pour la dette ne s'élève-
rait qu'à 5 millions de florins.
Le nouveau traité dut être soumis à nouveau aux Chambres
et il y provoqua de violentes discussions. Plusieurs députés pro-
testèrent avec indignation contre le sacrifice des frères Limbour-
geois et Luxembourgeois. Mais il fallut bien passer par ces
conditions, pour avoir la paix et la tranquillité, et ce fut par
58 voix contre 42 que la Chambre adopta le projet, qui fut ratifié
par le Sénat par 31 voix contre 14.
La paix fut donc faite en 1839.
Ces divers événements ne laissèrent point le peuple indiffé-
rent. Un curieux recueil. Le Chanteur populaire^ publié en 1840
chez l)eken,nie des Fabriques (imprimerie du journal le Radical)
contient, sur ces événements, une série de chansons très curieuses,
qui permettent de juger de l'état des esprits de cette époque (i).
(1) Ce petit livre, très rare, ix>rle en face de scm titre :
Religion, — U est un Dieu, devant lui je m'incline,
Pauvre et content, sans lui demander rien.
Morale. -> l.e monde est ma i>atrie. Tous les homnich sont frères.
Economie politique. — ^ue ceux qui jouissent de tout et ne font rien,
l'aient tout.
Que ceux qui ne jouissent de rien et font tout,
Ne paient rien 1
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« -. !ân,'#iiH»QtJE "E 1830 A 1848
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«^ @m 4^
62 HISTOIRE DS LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
déi^ble. £Ue porte pour titre : Le marché de chair humaine.
Kn Yv>ici le couplet le plus caractéristique :
Te souviens-tu qu'un beau jour la Belgique
Vint t'armcher au frimas d* Albion^
Kt qu'elle mit sur ton front germanique
Ihio couronne et un triple million 7
Tu fis serment de garder nos frontières :
Mais aujourd'hui, sans avoir combattu,
A Tètrangor tu viens livrer nos frères !
IMs-mol, Cobourg, dis-moi^ t'en souviens-tu ?
CHAPITRE IV
La Politique belge de 1831 à 1846.
\^ M\U»\>MHNr CONTRK-UlîvOLUriONNAIRE. — LES ORANGISTES.
AVIAUUK» CONTRE LE ROI. — EMEUTES ET PILLAGES A
HHUXKM.KH KT A OAND. — SÉPARATION ENTRE LES CATHO-
I igilIvS IvT I.KS l.UIÉKAUX. — MESURES RÉACTIONNAIRES. —
HKNI^)KiKMKNT DU POUVOIR ROYAL. — LA LOI COMMU-
NAI.K icr LA NOMINATION DES BOURGMESTRES. — LA LOI PRO-
VlNi lAl.K, - LA GARDE CIVigUEj ON EN EXCLUT LES OUVRIERS.
VHlVU.tîiiKS KT FAVEURS ACCORDÉS AU CLERGÉ CATHOLIQUE.
• - LA LOI SUR 1/ ENSEIGNEMENT PRIMAIRE. — IMPOTS DE
CONSOMMATION. — DROITS d'eNTRÉE SUR LE HLÉ ET SUR LE
lIltrAIL. — FAVEURS OCTROYÉES AUX SOCIÉTÉS FINANCIÈRES.
HITUATION MALHEUREUSE DES PAYSANS ET DES OUVRIERS.
INDIFFÉRKNCE DES POUVOIRS PUBLICS.
tV serait une erreur de croire que, la révolution terminée, la
fouhlitution votée et le roi Léopold élu, tout le monde se rallia
K\\\ ntiuvol ordre des choses que Ton déclarait pompeusement être
duMM les vuMix de la Nation.
II y rut, ttu contraire, bien des "protestations et des résis-
Uuurs. I.a Maison d'Orange-Nassau continua à compter un grand
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 63
nombre de partisans, surtout dans la classe bourgeoise, et la
révolution fut blâmée et conspuée par ceux qui Texploitèrent
au profit de leur classe.
Anvers ayant subi un bombardement par les soldats hollan-
dais qui en occupaient la citadelle, quelques députés de cette
ville, très hostiles à la révolution, exploitèrent les éventualités
d'un nouveau bombardement, pour attaquer la révolution et lui
susciter des ennemis et des embarras.
L'un de ces députés, M. Legrelle — qui peu après fut
décoré et nommé vicomte, ce qui le calma tout à fait — s'excla-
mait à tout propos : Malheureuse ville d'Anvers 1
Un incident se produisit à ce sujet à la séance de la
Chambre du 27 novembre 1832. On discutait l'adresse en réponse
au discours du trône, et dans le projet de réponse au roi, il était
question de la révolution de septembre. M. Legrelle se leva et
prit la parole en ces termes :
€ Il est inutile de parler de là Révolution, j'ai toujours été
et je serai toujours ennemi des révolutions et des révolution-
naires. » f Violents murmures^ inter ru f>tions prolongées).
» Plusieurs voix. — A l'ordre 1 à l'ordre !
» M. Gendehien. — Je ne viens pas appuyer l'ordre du jour,
je demande seulement à relever une expression proférée par
M. Legrelle. Il a dit qu'il était et qu'il serait toujours l'ennemi
des révolutions et des révolutionnaires. Messieurs, j'ai pris part
à la révolution, je me suis montré l'ami de la révolution et des
révolutionnaires, je ne me suis jamais déclaré l'ennemi de ceux
qui ne l'ont pas adoptée, ni de ceux qui s'y sont opposés.
» Si M. Legrelle a le malheur de se trouver un jour dans la
position où j'ai été placé pendant la tourmente, je désire qu'il
arrive à la fin de sa carrière sans que sa conscience lui fasse plus
de reproches que ne m'en fait la mienne, mais je déteste et je
méprise souverainement les hommes qui, toujours à genoux,
devant tous les pouvoirs, montrent tant d'empressement à saisir
toutes les occasions d'accabler des hommes qui ont quitté le
pouvoir, sans jamais avoir rien stipulé pour eux.
» M. Legrelle. — Je demande la parole pour un fait
personnel. Je dois donner des explications.
64 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» M. Gendebien. — Je n'en ai pas besoin.
» M. Legrelle. — Messieurs, j'ai le droit de m'expliquer.
Je n'ai fait allusion à personne, je n'ai voulu blesser personne.
J'ai parlé en termes généraux et nullement de M. Gendebien. Il
est d'ailleurs, en tout, des exceptions honorables.
» M. Gendebiln. — Vous avez dit une sottise, enfin 1 » (i).
Un grand nombre de pamphlets contre-révolutionnaires
furent imprimés au début du nouveau règne. Sous le titre : La
mora/e des facticttx on abrégé de. la doctrine des rcvolution-
liait es (2), un anonyme publia une espèce de catéchisme très
curieux. En voici les premières pages :
« Demande, — A quoi est bon celui qui n'est bon à rien ?
» Réponse. — Celui qui n'est bon à rien est toujours bon
à faire une révolution.
i D. — Pourquoi celui qui n'est bon à rien est-il encore
bon à faire une révolution î
» y?. — Parce que pour faire une révolution, il ne faut pas
avoir les qualités d'un honnête homme et du bon chrétien ; il
suffit de ne les avoir pas... %
Le chapitre XIX est intitulé : « Besogne d'un roi révolu-
tionnaire. » Reproduisons-le, il est d'ailleurs très court :
« Demande. — Que doit faire un roi révolutionnaire ?
» Réponse. — Il doit récompenser les hommes qui ont fait
la révolution et tâcher de gagner ceux qui ne veulent pas de lui.
» /?. — Pourquoi faiit-il récompenser les honunes qui ont
fait hi révolution ?
» /?. — Parce que c'est à eux qu'il doit sa couronne et sa
souveraineté.
^ D. — Comment doit-il récompenser les hommes qui ont
fait la révolution ?
(i) Kapix)rtc par Alexandre (vendubicn dans La Liberté de BruxeUeSi numéro du
25 décembre 1867.
(2) Liège, septembre 1833. — Imprimerie de Jeunehomme frère, Derrière le
Palis, 33V.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 65
» /?. — En les nommant ministres, ambassadeurs, gouver-
neurs, etc.
» Z?. — Quels moyens doit employer un roi révolution-
naire pour gagner ceux qui ne veulent pas de lui ?
» jR. — Qu'il leur fasse beaucoup de belles promesses et
qu'il engage ses ministres et ses gouverneurs, à donner souvent
des dîners, afin que du moins la bonne chère en gagne quelques-
uns à son parti.
» Z?. — Que faut-il faire de ceux qui n'écoutent pas les
promesses révolutionnaires, mais qui demeurent fidèles à leur roi
légitime ?
» -/?. — Il faut les faire jeter en prison, d'abord pour les
empêcher de crier, puis pour faire la leçon aux autres. »
Un autre pamphlet portant comme titre : « Un petit caté-
chisme politique », (i) était plus curieux encore :
» Demande. — Qu'est-ce qu'une révolution ?
» Réponse. — Une révolution est un moyen que certaines
gens emploient pour attrapper de l'argent et des places.
» Z?. — Comment fait-on une révolution ?
» /?. — On fait une révolution, en répandant d'abord en
secret et sourdement, ensuite publiquement et par les journaux,
des mensonges et des calomnies contre les pouvoirs qui gou-
vernent, on fait accroire au peuple que ses princes sont des
tyrans qui veulent le ruiner et le rendre esclave.
» Z?. — Qui a fait la révolution belge ?
» /?. — La révolution belge a été faite par des gens qui
n'avaient pas le sou, par des avocats sans cause, des faiseurs de
gazettes, criblés de dettes et sur le point de faire faillite, des
grands seigneurs imbéciles qui donnèrent leurs écus, des comé-
diens, des intrigants, des fripons, des banqueroutiers et des
dupes.
» Z>. — Quels étaient ces dupes ?
» /?. — Ces dupes étaient de braves gens égarés par leurs
idées généreuses, d'honnêtes ouvriers, de bons paysans et
quelques négociants de bonne foi que les révolutionnaires
avaient séduits par de trompeuses promesses. »
(i) Liège, 1832. — Imprimerie P.-J. Collardin.
66 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Plus loin, l'auteur de ce « Petit catéchisme politique » dit
qu'on avait promis la liberté au peuple belge et qu'il est moins
libre qu'avant ; que le jury devait être établi et que personne ne
veut en faire partie, que les Belges seuls devaient avoir les places
et les emplois et qu'il n'en est rien, que la vie devait devenir
à bon marché et que ceux qui touchaient 30 sols avant la révo-
lution n'en reçoivent plus que 20 depuis.
Enfin, il déclare que « le Pape, chef de l'Eglise catholique
et représentant de Dieu sur la terre, a publiquement blâmé les
prêtres qui ont provoqué, appuyé et soutenu la révolution belge,
et qu'il a, par une lettre encyclique adressée à tous les évéques,
condamné leur conduite... »
Plusieurs conspirations militaires furent organisées dans le
but de donner le trône de Belgique au Prince d'Orange. En 183 1,
le général Vandersmissen se mit à la tête de l'une d'elles. Il
était d'accord, déclarait-on alors, avec le régent Surlet de
Chokier, le duc d'Ursel, le marquis de Trazegnies et d'autres.
Les villes de Liège, d'Anvers et de Gand furent surtout des
foyers de propagande orangiste et contre-révolutionnaire.
A Anvers, le journal du Commerce faisait ouvertement cam-
pagne contre le roi Léopold et en faveur du prince d'Orange.
A Gand, c'était le Messager de Gand ; à Bnixelles, le Lynx et
le Knout.
Le langage de ces journaux était d'une violence inouïe.
Pour le Messager^ la représentation nationale était « une
assemblée d'idiots, nommée par des idiots, à charge de repré-
senter la partie idiote de la nation ». Les ministres étaient des
laquais impudents, des faquins subalternes. Léopold P' était un
« usurpateur fainéant ».
En 1833,1e roi s'étant rendu à Gand, il fut invité à assister à
une représentation au théâtre. La plupart des loges avaient
été louées par les familles les plus influentes, mais elles restèrent
vides pendant la représentation ; le lendemain elles furent, au
contraire, garnies d'une foule élégante et parée.
Le jour du départ de Léopold, le Messager publia une chan-
son intitulée: Le Départ du Lion Cobourg^ dont voici le premier
couplet :
LA BELGIQUE DE 1 83O A 1 848 6^
Celui qui charmait la canaille
De la ruelle du faubourg,
Le roi cher à la valetaille,
Et qu'on nommait le roi Cobourg,
Après maint tour de passe-passe,
S'éloigne enfin, peu regretté^
Mais puisqu'il part; faisons lui grâce,
Bon voyage à sa majesté ! (i)
Le jour où cette chanson fut publiée, quelques officiers, qui
se considéraient comme insultés dans la personne de leur chef,
coururent aux bureaux du Messager pour provoquer en duel son
éditeur et ses rédacteurs, pendant que d'autres se rendaient dans
les cafés et même dans des sociétés particulières pour y déchirer
et brûler les numéros du journal.
L'éditeur du Messager de Garni y M. Van Loocke, ayant
dénoncé au général Mignon la conduite illégale de ces officiers,
reçut une réponse dont voici le début :
« J'ai reçu votre lettre du 13 de ce mois, par laquelle vous
me demandez protection pour vous et les rédacteurs du Messager
de Gand. Je ne pourrais, sans faiblesse et sans trahison, vous
l'accorder, et je n'ai jamais connu ni Tune ni l'autre. Vos rédac-
teurs et vous, vous vous êtes mis au-dessus des lois par vos provo-
cations continuelles à la révolte et à la désobéissance au gouver-
nement établi en Belgique, et les lois ne peuvent rien pour
quiconque les brave... »
Cette lettre fut vivement blâmée et avec raison, du reste.
A Anvers, un Almanach anti-révolutionnaire publié en 1833,
contenait des attaques violentes contre le roi.
Une chanson le fait parler comme suit :
Je donne aux Anglais l'industriC;
Combats et périls aux Français,
Aux Belges, la bigoterie,
Et le commerce aux Holintulais.
Je retiens un po^te honorable
Pour chaque mauvais garnement.
Pour moi, bon lit et bonne table
Afin de vivre longuement.
(i) Me$sager de Gand, du 27 avril 1833.
68 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Mais de tous les événements qui se produisirent alors, celui
que nous allons raconter fut certes le plus grave.
Sous le régime hollandais, on avait établi un haras à Tervue-
ren. Les chevaux en furent vendus au début du mois de mars 1834.
C'est alors que deux journaux orangistes, le Lynx^ de Bru-
xelles, et le Messager^ de Gand, ouvrirent une souscription
publique pour payer le prix de quatre chevaux et pour en faire
hommage au prince d'Orange. Ces chevaux furent conduits à la
frontière allemande où un aide de camp du prince vint les rece-
voir.
Le Messager publia une liste de souscripteurs du Lynx^ en
disant que cette souscription natiofiale se couvrait des noms les
plus illustres et les plus honorables du pays, et était une protes-
tation contre la révolution.
Parmi les souscripteurs bruxellois, on relevait les noms sui-
vants : le duc d'Ursel, Jones, carrossier, Tilmont, le prince de
Ligne, le marquis de Trazegnies, le comte de Béthune, le baron
d'Overchie, le baron de Vinck de West Wezel, le comte d'Oul-
tremont, le comte de Mamix.
Un manifeste adressé au Peuple Belge et se terminant par le
cri de : « Vive Léopold I Vive la Belgique 1 Guerre d'extermi-
nation aux ennemis de la patrie », et donnant les noms et adresses
des € infâmes souscripteurs », fut distribué le samedi soir dans les
cabarets de Bruxelles.
Des bandes se formèrent et allèrent saccager dix-sept mai-
sons et hôtels princiers. Elles pénétrèrent dans les demeures, en
jetèrent les meubles par les fenêtres, puis y mirent le feu. Ces
scènes se perpétrèrent au cri de : Vive le roi! et sous la protec-
tion de la police et des soldats 1
Septante-huit personnes, parmi lesquelles beaucoup de
jeunes gens de 13 a 16 ans, tous ouvriers, furent arrêtées et pour-
suivies devant la Cour d'assises du Hainaut, sous l'inculpation de
pillage et dégâts commis en bandes et â force armée. La plupart
des accusés établirent qu'ils n'avaient pas pris part aux violences;
d'autres avouèrent leur culpabilité, mais invoquèrent pour
excuse que c'était pour le roi qu'ils avaient agi de la sorte.
Tous furent déclarés non coupables et acquittés. A leur
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 69
retour à Bruxelles, ils firent une entrée triomphale I Des
centaines de personnes allèrent à leur rencontre jusque Hal.
*
« «
A la suite de ces désordres, le gouvernement expulsa
plusieurs étrangers qui, à tort ou à raison, étaient accusés d'avoir
provoqué ou participé aux troubles. Cette mesure donna lieu à
une discussion fort vive à la Chambre. M. le comte Vilain XIIII,
dans la séance du 27 avril 1834, déclara approuver les expul-
sions. « Peu importe, dit-il, qu'elles soient légales ou non. Un
acte peut être nécessaire et bon sans être légal. » Cette thèse
défendue avec chaleur, produisit une vive sensation.
Voici le passage le plus curieux de son discours :
€ La légalité est un vieux manteau que je ne saurais respec-
ter ; endossé et rejeté tour à tour par tous les partis, porté, usé,
par tout le monde, composé de mille pièces de mille couleurs,
il est troué par les uns, raccommodé par les autres; il porte les
souillures de tous ses maîtres. La féodalité s'est assise dessus et
lui a laissé une odeur de bête fauve que nos codes respirent
encore, la royauté l'a foulé aux pieds et traîné dans la fange, la
république l'a tout maculé de sang, car la guillotine fonctionnait
légalement en 1793. Napoléon l'a déchiré partout avec la pointe
de son sabre ou le talon de sa botte, et voilà ces lambeaux qu'on
élève aujourd'hui que tout tombe en poussière, religion, mœurs
patrie, famille! Voilà ces lambeaux qui doivent sauver le monde I
L'ordre légal est le dernier mot de la civilisation I... Ah ! c'est
une amère dérision. Oui, le mensonge, la fraude, le vol, la
spoliation, l'injustice ont besoin de la légalité pour s'introduire
chez une nation et s'y faire obéir matériellement; mais la vérité
et la justice fussent-elles toutes nues, sauront bien toujours se
faire respecter par tous les peuples. »
Il ressort de ce qui précède que les débuts du nouveau
régime ne furent point faciles, car pendant plusieurs années
les partisans du roi de Hollande essayèrent d'anéantir l'œuvre
de la révolution.
Voyons maintenant quelle fut l'attitude des nouveaux diri-
70 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
géants et comment ils organisèrent TEtat sorti des barricades
de 1830.
Dès le lendemain du vote de la Constitution, De Potter
s'écria, on le sait, que ce n'était vraiment pas la peine d'avoir
versé tant de sang pour aboutir à si peu de chose. Combien plus
sévère eût été son jugement quinze ans plus tard I
Depuis la réunion du Congrès National jusqu'en 1839, ^'^st-
à-dire jusqu'au moment où la paix fut conclue avec la Hollande,
les deux partis qui s'étaient coalisés pour nous séparer des
Pays-Bas, continuèrent l'union gr&ce à laquelle ils avaient si
bien réussi dans leur œuvre révolutionnaire.
Mais une fois que l'indépendance de la Belgique fut consa-
crée, ces gennes de division se manifestèrent et celle-ci
s'accentua jusqu'en 1846, année où la déchirure se fit bruta-
lement.
Les catholiques firent cependant les plus grands efforts
pour maintenir le plus longtemps possible l'union avec les libé-
raux, dont ils retiraient les plus larges prolits, et il en fut de
même du côté des libéraux modérés, qui résistèrent tant qu'ils
purent à leurs amis les plus jeunes et les plus décidés.
Mais ces résistances furent vaines. Le parti de l'union se
fractionna en deux camps hostiles, et le corps électoral, se
prononçant en faveur d'une politique nouvelle, fit de la minorité
libérale de 1830 la majorité de 1847.
I^'ailleurs, le libéralisme avait conquis des auxiliaires parmi
les orangistes qui, une fois la paix conclue avec la Hollande,
s'étaient assagis tout à fait. De plus, les radicaux et les démo-
crates avaient apporté au parti libéral le concours de leurs forces
et l'extension croissante des loges maçonniques lui avait assuré
l'appui de recrues sérieuses.
Nous avons dit que cet effort vers la constitution d'un parti
libéral indépendant était loin de laisser les catholiques indiffé-
rents.
C'est ainsi qu'en 1845, au moment où les libéraux poussaient
vivement à la séparation, ils firent un vigoureux effort pour
maintenir l'union qu'ils disaient indispensable dans l'intérêt de
la conservation sociale.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 Jl
« Eh I mon Dieu, s'écria Tiin d'eux, le député De
Decker, ne sait-on pas que pour des libéraux à courtes vues et à
vieux préjugés, le pouvoir est censé dépendre du clergé aussi
longtemps qu'il ne le persécute pas î Que pour eux, la seule
garantie de l'indépendance de l'Etat et de l'Eglise, c'est leur
hostilité systématique ?
» Leur hostilité I Quel est l'homme politique digne de ce
nom qui oserait la conseiller, la provoquer ?
» Et quel moment clioisirait-on pour inaugurer ce système
au moins aventureux î
» Quoi 1 de tous les points de l'horizon soufflent d'étranges
tempêtes; les trônes tremblent sur leurs antiques bases ; les
peuples attendent pleins d'angoisses la révélation de leurs mysté-
rieuses destinées, et l'on irait briser ce levier religieux qui seul
peut soulever le poids de toutes les misères et de toutes les
calamités que l'avenir nous réserve peut-être 1
» Quoi 1 chez les nations les mieux assises, les hommes
d'Etat consacrent leurs talents et leurs, veilles à chercher quel-
ques expédients qui puissent remplacer les principes religieux
oblitérés ; ils se consument en efforts pour arrêter l'anarchie qui
dévore les esprits, le découragement qui s'empare des âmes les
plus fortement trempées. Et la Belgique, nation de quinze ans,
irait sacrifier à d'injustes exigences ces derniers éléments d'ordre
et de stabilité qu'elle a le bonheur de posséder encore et que,
si elle les avait perdus, elle devrait s'estimer heureuse de
pouvoir racheter au prix des plus grands sacrifices. »
Et plus loin :
« .11 existe, dit-il, au sein de notre grande société, si affai-
blie, si énervée par l'anarchie et le désordre, deux sociétés, deux
institutions qui seules ont conservé quelque force et quelque
vie : L'Eglise et l'armée. Là régnent l'ordre et la discipline
dans leur expression la plus énergique, — là, l'autorité a conservé
son prestige et l'obéissance sa noblesse, — là on pousse le
dévouement jusqu'au fanatisme, le sacrifice jusqu'à la mort, —
là se sont maintenus l'esprit de corps et la fidélité aux tradi-
tions, c'est-à-dire l'unité et la perpétuité d'action. Ces deux
sociétés, immuables dans les principes qui les constituent et
72 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
jusque dans les costumes qui les distinguent, — étrangères, par
le célibat et Tinterdiction du négoce, à ces affections qui raino-
lissent les caractères, à ces intérêts qui rapetissent les idées, —
s'imposent au monde qui méconnaît souvent leur utilité et leur
importance, qui les subit comme une gène ou une charge, et qui
ne s'étudie qu'à se passer d'elles. »
Il ajoutait encore ces paroles que l'on a souvent répétées :
« Les rois, oubliant la solidarité qui lient tous les pouvoirs,
avaient sacrifié à d'étroites jalousies l'autorité de l'Eglise, et
l'autel qu'on avait toujours accusé de compromettre le trône
le sauve aujourd'hui. La religion est la seule garantie de l'ordre.
» Les peuples avaient un instant consenti à se faire les aveu-
gles instruments du despotisme usurpateur, et aujourd'hui ces
mêmes peuples ne trouvent d'appui, de défense qu'auprès de ce
vieillard auguste, sans finances, sans armes, mais dont l'œil
paternel veille urbi et orbi. — La religion est la sauvegarde de
la liberté I »
Rien n'y fit, la séparation eut lieu, mais le but que la grande
masse des libéraux voulait atteindre, était bien plus la possession
du pouvoir et de ses avantages, que la réalisation de réfonnes
sérieuses.
Dès le lendemain de l'avènement au trône de Léopold P',
le peuple, qui avait fait la révolution et qui pouvait espérer en
retirer des droits et l'amélioration de sa condition matérielle,
fut profondément déçu. Les nouveaux dirigeants le sacrifièrent,
l'injurièrent même 1 Le pouvoir n'eut qu'un but : affermir la
situation de la grosse bourgeoisie, augmenter les privilèges de la
royauté, du clergé et de la propriété.
Nous avons vu plus haut, d'après le témoignage de M. de
Mérode, que le prince Léopold, pressenti sur la question de savoir
s'il accepterait le trône de Belgique, avait fait des objections
graves sur l'insuffisance des pouvoirs accordés au chef de l'Ëtat
et nous avons vu également que les délégués du Congrès lui
avaient déclaré que s'il n'était pas possible de lui donner satisfac-
tion par la modification de la Constitution, il serait très facile de
le faire dans le vote des lois organiques. Les dirigeants libéraux
et catholiques tinrent parole, comme on va le voir.
m
II
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74 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
plus libéral, plus démocratique que ne le firent les législateurs
qui lui succédèrent.
En ce qui concerne les droits et les privilèges de la royauté,
il est certain que la Constitution avait créé une royauté d'un
caractère spécial, qui contrastait avec les droits et les avantages
accordés aux autres chefs des monarchies de Tépoque.
Le principe général qui s'y trouve affirmé, c'est que la nation
est maîtresse souveraine et que le roi doit se borner à régner.
Tout orgueil personnel ou toute ambition de maison lui étaient
interdits en fait. Il devait renoncer à faire prévaloir sa volonté,
renoncer à toute ingérence propre dans le gouvernement du
pays, en un mot, renoncer à toute politique personnelle.
Voilà ce que voulaient les constituants, voilà quelle fut
leur volonté formelle, inscrite dans le pacte fondamental.
Mais qu'arriva-t-il ?
Dès le début du règne de Léopold P', les dirigeants s'efforcè-
rent d'introduire dans la législation l'idée et la forme d'une monar-
chie toute différente de celle conçue par le Congrès national,
d'un pouvoir monarchique procédant de lui-même, gardant pour
lui une autorité et des prérogatives qui légalement devaient
appartenir aux élus de la nation. En d'autres termes, alors que
la Constitution avait organisé, en principe du moins, le gouver-
nement du pays par le pays, le roi, avec la complicité de ses
ministres et des Chambres, émit la prétention, et y réussit souvent,
de mettre certaines autorités émancipées sous sa tutelle.
Par une série de mesures, par des modifications à des usages
admis précédemment, on essaya d'habituer les esprits à admettre
pour la monarchie nouvelle des idées et des droits qui avaient
cours dans les monarchies anciennes (i).
La liste civile, établie par la loi du 28 février 1832, fut fixée
à la somme énorme de 2,760,000 francs.
L'article 76 de la Constitution donne le droit au roi de
conférer les ordres militaires. Or, dès 1832, les ministres propo-
(1) Lorsque Léopold I*' ouvrit la première session parlementaire, il s'était découvert
devant les représentants do la nation.
Kn ouvrant la socondu session, il garda son chaiHMU sur la tcio, ce i\u\ fut remar-
qué, et U ne se trouva personne pour lui crier : Chapeau bas I
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 75
sèrent la création d'un ordre civil, Tordre de Léopold. Une
première fois la majorité de la Chambre se prononça contre
cette institution, évidemment contraire à la Constitution. Mais
le gouvernement revint à la charge et la proposition fut admise,
on ne saura jamais à la suite de combien d'intrigues, à 2 voix
de majorité seulement I
Pendant les premières années, on décora à tour de bras, à
tort et à travers, sans même dire pour quels motifs ces faveurs
étaient octroyées, alors que la loi instituant TOrdre de Léopold
obligeait de préciser la raison de la distinction accordée.
Le roi peut conférer des titres de noblesse en vertu de
l'article 75 de la Constitution. Il fut fait abus également de la
distribution de ces titres.
Mais ce qui devint plus sérieux, ce fut l'atteinte portée à
l'autonomie communale, aux droits des électeurs, en ce qui
concerne la nomination des bourgmestres et des échevins.
Par décret du 11 octobre 1830, le gouvernement provisoire
avait donné le droit aux notables de chaque commune d'élire
les bourgmestre et échevins, et il avait déclaré qu'il y avait
nécessité de « réorganiser les administrations communales
d'après les principes d'une révolution populaire dans son
origine et dans son but. »
Peu de jours après. De Potter, aux acclamations enthou-
siastes du Congrès, avait invoqué ce décret comme un titre
d'honneur pour le gouvernement provisoire.
Un projet de loi déposé le 2 avril 1833, proposa de faire
nommer les bourgmestres par le roi, même en dehors du Conseil
et de la commune I Quant aux échevins, le gouvernement proposa
de les faire désigner par le roi, dans les communes de plus de
3,000 habitants et par les gouverneurs dans les autres.
Le secrétaire communal devait être nommé et pouvait être
révoqué par le roi I
Ce projet était évidemment une œuvre de réaction. Il
constituait une première et grave concession faite à la royauté ;
il dénaturait l'esprit de la Constitution et le but démocratique
de la révolution, et cela deux ans et demi à peine après les jour-
nées de septembre.
76 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
I.^ section centrale de la Chambre, saisie du projet , le
modifia dans un sens démocratique, mais elle s'arrêta en route.
Elle proposa d'attribuer au roi la nomination des bourgmestres,
mais dans le sein du Conseil. Elle lui accorda également le droit
de nommer les échevins, mais sur une liste triple présentée par
le Conseil communal.
Ce premier projet n'eut aucune suite, les ministres du
roi étant mécontents des modifications apportées à leur œuvre
par la majorité de la section centrale.
Le 4 août 1835, le ministre de Theux déposa un nouveau
projet. Dans celui-ci, le gouvernement proposait de rendre
obligatoire la nomination des bourgmestres en dehors des Conseils
communaux et de les investir de la présidence de l'assemblée
communale, avec voix consultative. Les échevins, eux, seraient
nommés par le corps électoral.
Ce nouveau projet ne plut pas davantage à la section centrale
de la Chambre. La discussion fut longue et animée. Des dissen-
timents se produisirent entre la Chambre et le Sénat et finale-
ment, trois années après la présentation du projet primitif, la
loi communale fut votée le 10 mars 1836 (i).
Cette loi, produit d'une transaction entre les partisans du
pouvoir central et les défenseurs de l'autonomie communale,
accordait au roi la nomination du bourgmestre et des échevins,
mais restreignait son choix aux membres du Conseil, élus direc-
tement par leurs concitoyens. Elle exigeait un cens d'éligibilité,
mais refusait au gouvernement le pouvoir de dissoudre les
Conseils, pouvoir qu'il réclamait avec beaucoup d'insistance. Elle
attribuait à la commune la nomination des agents purement
communaux.
Pour montrer combien la Chambre était divisée sur toutes
ces questions, il nous suffira de rappeler que le droit reconnu au
roi de nommer les bourg^nestres, mais dans le sein du Conseil,
(1) M. duThcux avait pn}|M»s6 d'auioriser les (Àtnscils communaux à iiilcrdire les
rcprcsen la lions lhè.4iralci contraires aux nuuur'i. l)c violcnics proicsiatKms se tirent jour.
A Bruxelles, le public réclama la rcprcM:niaii4in do Tartufe, et ce s|KXtacle eut un succès
considérable 1
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 77
ne fut adopté que par 41 voix contre 34 et que le droit de nommer
les échevins ne lui fut reconnu que par 49 voix contre 42.
La loi communale de 1836 fut une Joi de réaction ; elle
porta atteinte à l'autonomie des communes et créa un privilège
nouveau pour la royauté.
Pour la loi provinciale, la même tendance se fit jour de la
part du pouvoir central.
Les principes qui présidèrent à la rédaction définitive de
cette loi peuvent se résumer ainsi : le pouvoir provincial est
placé au-dessous du gouvernement, mais au-dessus de la com-
mune et sert d'intermédiaire entre les deux ; le gouverneur,
nommé par le roi, représente le gouvernement ; le Conseil pro-
vincial, élu directement par le corps électoral, représente le
pouvoir populaire ; la députation permanente, nommée par le
Conseil, représente celui-ci pendant son absence et concourt,
avec le gouvernement, à l'exécution des mesures administratives
et au contrôle des administrations communales.
Ici encore l'esprit réactionnaire du gouvernement et sa
tendance autoritaire lui suggérèrent l'idée de réclamer le droit
de dissoudre le Conseil provincial. Mais cette proposition fut
vivement combattue et fut rejetée par la Chambre, par 50 voix
contre 15.
En 1841, la question de la nomination des bourgmestres fut
remise à l'ordre du jour par une circulaire du ministre de l'Inté-
rieur, M. Liedts, qui consulta les gouverneurs sur les consé-
quences pratiques du mode de nomination des bourgmestres et
des échevins consacré par la loi communale de 1836. Sept
gouverneurs sur neuf déclarèrent qu'il était urgent d'accorder au
roi la faculté de choisir les bourgmestres en dehors du Conseil.
M. Nothomb, ministre de l'Intérieur, présenta un projet
dans ce sens, le 24 janvier 1842. Cette nouvelle proposition
réactionnaire souleva une longue et orageuse discussion. Dix-huit
séances y furent consacrées et finalement, elle fut admise par
5 1 voix contre 35 à la Chambre et par 34 voix contre 7 au Sénat,
mais avec cette restriction que le roi ne pourrait choisir le
bourgmestre en dehors du Conseil que pour motifs graves et
après avoir entendu la députation permanente.
7-
78 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
L'organisation du jury devait également faire l'objet d'une
loi spéciale. ïm loi du 15 mai 1838 consacra que le cens néces-
saire pour faire partie du jury serait plus élevé que par le passé
et donna ainsi à cette institution un caractère antidémocratique.
Et non content de cette restriction , elle décida que les listes
des jurés passeraient par deux épurations successives 1
Le pouvoir eut la même attitude réactionnaire en ce qui
concerne l'institution de la garde civique.
Le décret du Congrès national du 31 décembre 1830, qui
créait la garde civique, en avait fait une institution populaire :
l'uniforme des gardes comportait le port d'une blouse que le
Régent lui-même endossa publiquement. Il divisait la garde
civique en trois bans, composés, le premier, des célibataires ou
veufs sans enfants, qui n'avaient pas atteint 31 ans ; le second,
des célibataires ou veufs sans enfants de 31 à 50 ans ; le troi-
sième, de tous les autres gardes.
Cette organisation, très démocratique, créait, à vrai dire, la
nation armée.
Son article 55 portait :
€ Les gardes s'habillent à leurs frais. Ceux qui n'ont pas
les moyens de s'équiper, le sont aux frais de la commune par
décision du Conseil communal. »
Puis l'article 60 :
€ Les familles aisées n'ayant point dans leur sein d'hommes
appelés à faire partie active de la garde civique, sont tenues de
payer à la caisse communale la valeur d'une journée d'ouvrier
par tour de rôle de service.
» Le Conseil communal arrête chaque année la liste des
familles assujetties à la contribution et fixe le montant de
celle-ci pour chaque jour de service. »
L'article 62 affectait une partie de ces deniers « à couvrir
les frais d'équipement faits par la commune, à indemniser les
gardes lésés par le service dans leurs moyens d'existence et à
solder les tambours. »
Le 27 décembre 1834, le ministre de Theux présenta un
projet de réorganisation de la garde civique. Renvoyé d'urgence
à une commission, il fut mis en discussion dès le 29, sans
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 79
même qu'il eût fait Tobjet d'un rapport I On protesta, mais il fut
passé outre, car on faisait ressortir l'urgence du projet, par la
nécessité qu'il y avait de faire marcher la garde civique, d'accord
avec l'armée, pour éviter des désordres semblables à ceux de 1831 .
Le projet supprimait le port de la blouse dans certaines
villes.
Il excluait les ouvriers par l'ingénieuse innovation du double
contrôle, l'un dit de service ordinaire et l'autre dit de réserve.
Les hommes portés sur le contrôle de réserve ne devaient faire
partie de la garde civique que dans les circonstances extraordi-
naireSy c'est à dire lorsqu'il s'agirait de se battre contre les
troupes hollandaises ; les gardes qui pouvaient s'habiller à leurs
frais devaient seuls concourir au service ordinaire et constituer
les compagnies.
MM. Gendebien et de Brouckère protestèrent énergique-
ment contre le caractère anticonstitutionnel de cette proposition.
Le Congrès n'avait exclu personne de la garde civique,
soutenaient-ils, alors que la loi nouvelle ne voulait y admetre
que ceux qui avaient le moyen de s'équiper.
De plus, le gouvernement proposait d'attribuer au roi la
nomination d'une partie du corps des officiers, alors que c'est aux
gardes qu'il devait appartenir de choisir tous leurs chefs. Cet
article fut rejeté par 43 voix contre 16.
Enfin, le projet comportait un article donnant au roi le
droit de dissoudre la garde civique, article dont la commission
proposa le rejet et qui aurait été rejeté si le ministre de l'inté-
rieur n'avait consenti à l'ajournement de cette disposition.
On le voit, le gouvernement ne laissait échapper aucune
occasion pour faire œuvre réactionnaire, pour enlever au peuple
des droits qu'il croyait avoir conquis en 1830 et pour accorder
au roi des privilèges et un pouvoir que le Congrès national
n'avait pas voulu inscrire dans la Constitution.
Le clergé ne fut pas oublié non plus.
L'Université de Louvain était une institution de l'Etat. La
loi du 27 septembre 1835 la supprima comme telle et la remit au
clergé catholique représenté par les évoques. Les établissements
religieux furent autorisés à accepter des dons, legs et fondations
8o HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
en biens immeubles, ce qui ouvrit la porte à la constitution d'une
main-morte puissante, frustrant TEtat d'une partie des ressources
qu'il est en droit de tirer des mutations de la propriété.
La loi du 9 janvier 1837 mit à la charge du trésor public le
traitement des vicaires du culte catholique, dont la rémunération
avait été laissée jusque là à la discrétion des communes et des
fabriques d'église.
Enfin, la loi de 1842 sur l'enseignement primaire vint inscrire
la religion panni les branches obligatoires du programme et
investir les ministres du culte d'une autorité considérable et
injustifiée dans les écoles publiques.
Cependant l'œuvre réactionnaire des premières années du
règne de Léopold I" ne se borna pas aux mesures que nous
venons de rappeler. Ayant vinculé la puissance populaire, accordé
au roi des pouvoirs exorbitants, gorgé d'argent et de privilèges
le clergé catholique, il lui restait à satisfaire la grande propriété.
Par un décret du 16 novembre 1830, le gouvernement pro-
visoire avait autorisé la libre entrée des grains. Une loi du
18 mars 1833 vint l'abolir, et ce au grand profit des propriétaires
terriens.
L'année suivante, l'impôt foncier fut diminué dans la pro-
portion de trois millions et demi, et cela à une époque où le
gouvernement avait besoin d'argent pour se défendre contre les
Hollandais et où le peuple payait de lourds impôts de consom-
mation sur le pain, le sel et la bière.
En 1834 et 1835, les Chambres votèrent des droits d'entrée
sur le bétail et sur les tissus de lin, et aggravèrent encore la loi
sur les céréales.
Enfin en 1838, par une loi du 7 avril, le gouvernement
augmenta les droits d'entrée sur les tissus de laine, la bonnete-
rie, etc. Ainsi pendant que les pauvres se voyaient frappés
dans leurs moyens de consommation, le gouvernement appelait
à la curée les gros propriétaires et les capitalistes.
Les chiffres ci-après caractérisent les résultats de cette
politique.
Valeur des terres à l'hectare Taux des fermages
1830. — 2,180 francs 57 francs
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 Si
1846. — 2,421 francs 68 francs
1856.-3,171 » 82 »
1866. — 3,946 » 103 »
Sans que les propriétaires eussent dépensé un centime, sans
qu'ils eussent remué une pellettée de terre, ils voyaient, en
trente ans, doubler leur capital et leurs revenus.
•
Examinons maintenant comment les dirigeants de 1831 à
1846 se comportèrent à Tégard de la finance et de la haute
banque.
La Société générale pour favoriser t Industrie nationale
ayant son siège à Bruxelles, avait été constituée en 1822 et dès
le premier jour avait eu, comme principal actionnaire, le roi de
Hollande. Elle était le caissier de TEtat. Lorsqu'après l'expul-
sion des troupes hollandaises, le gouvernement provisoire lui
demanda des fonds pour pourvoir aux dépenses des services
publics, elle refusa nettement et ne voulut même pas se dessaisir
des fonds appartenant à TEtat. Le gouverment provisoire et plus
tard les divers ministères eurent beau insister, ils n'obtinrent
point satisfaction, et ils ne prirent d'ailleurs aucune mesure effi-
cace pour faire rembourser ce qui revenait légitimement au
trésor.
Chose plus grave, la Société n'eut aucun scrupule de fournir
de l'argent au roi Guillaume, pour faire la guerre à la Belgique.
Elle faisait aussi des avances de fonds à des sociétés industrielles
et charbonnières. A un moment donné, cette société fit l'acquisi-
tion de plusieurs charbonnages dans le Hainaut, afin de rentrer
dans les avances de fonds qu'elle avait faites à ses propriétaires.
Ce n'est qu'en 1837 que le Gouvernement belge fit avec la
Société générale une convention réglant enfin le différend créé à
la suite de la révolution. Cette convention fut vivement combat-
tue, car elle était trop favorable à cette société financière qui,
pendant sept années, avait refusé de rembourser ce qu'elle devait
au trésor et qui, selon l'expression de M. Dumortier, s'était
8d HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
emparée d'une partie de la presse, afin d'amener ainsi à elle et
l'opinion publique et les faveurs des corps de l'Etat (i).
Pour contrebalancer son influence, le Gouvernement belge
favorisa, en 1835, la création de la Banque de Belgique, en
accordant à celle-ci comme à l'autre le droit d'émettre des billets
de banque. Alors, la lutte s'engagea. La Société Générale fonda
deux sociétés filiales, la Société Nationale et la Société du Com-
merce^ au capital de 35 à 35 millions.
Ces deux puissances financières, la Banque de Belgique et
la Société Générale^ ne tardèrent pas à patroner des sociétés
industrielles. Au bout de fort peu de temps, trente-deux sociétés
au capital de 102 millions fonctionnèrent sous l'égide de la
Société Générale^ et vingt-deux autres, au capital de 54 millions,
souH le patronage de la Banque de Belgique.
(''était l'époque où les sociétés anonymes se fondaient en
grand nombre. La fièvre de la spéculation s'était emparée des
diverses branches de l'industrie, et toutes les richesses du sol
comme toutes les opérations du commerce étaient mises en
actions.
L'État favorisa ce mouvement d'entreprise et de spécu-
lation, en accordant des concessions de mines, de minières et de
chemins de fer et en encourageant les compagnies concession-
naires pur des garanties d'intérêt.
Sous des dehors très rassurants, ces entreprises cachaient
souvent des abus et des manœuvres regrettables. Les apports
étaient fortement grossis; des chefs de file recevaient des appoin-
tements énormes et des hommes incapables étaient appelés à
diriger des affaires que leur inexpérience conduisait rapidement
& la ruine. Puis, comme toujours, l'agiotage s'en mêla.
En 1839, une crise survint et la Banque de Belgique fiit
obligée de suspendre ses payements. L'Etat intervint pour la
tirer d'affaires et lui accorda un prêt de 4 millions de francs.
En 1845, l'Etat vint au secours d'une autre institution
financière, la Banque de l'Industrie à Anvers, à laquelle il fit
(1) Lire à ce tujec un curieux volume intitulé : Un Peuple voii par am Roi, par une
■ociété de patriotes belges, Bruxelles 1838, H. François, éditeur, rue aux Laines, 9.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 83
une avance d'un million et demi, sous prétexte de défendre
rintérêt de l'industrie cotonnière dans laquelle cette banque
était engagée.
Les faits que nous venons de rappeler brièvement et ceux
nombreux que nous laissons dans Tombre, montrent comment
de 1831 à 1846 TEtat bourgeois se fit la providence des classes
riches, en les aidant à fonder des industries et en les sauvant de
désastres financiers dus à leur incapacité et trop souvent à leur .
malhonnêteté, alors qu'il eût été plus juste de poursuivre ceux
qui causaient la ruine de quantité de citoyens.
Examinons maintenant ce que firent ces mêmes dirigeants
pour les ouvriers.
Dès le mois de décembre 1831, MM. Seron et de Robaulx
déposèrent à la Chambre un projet de loi en vue de l'organi-
sation de l'instruction obligatoire. Cette proposition fut appuyée
par plusieurs orateurs, notamment par M. de Brouckère, qui la
déclara justifiée et urgente en présence du dépérissement de
l'instruction primaire et de l'inertie des pouvoirs publics, qui ne
faisaient rien pour empêcher ce désastre. Par 53 voix contre 24,
la prise en considération de cette proposition fut repoussée et le
gouvernement attendit jusqu'en 1842 — onze ans I — pour faire
voter une loi sur l'instruction primaire 1
En décembre 1833, ^^ Chambre fut saisie d'une pétition
émanant de 12,000 ouvriers gantois, qui sollicitaient Tinterven-
tion des pouvoirs publics pour remédier à la crise dont souffrait
l'industrie cotonnière.
Un député se leva et émit la crainte que la Chambre en se
h&tant ne fut accusée d'agir par peur ! (i) et il ajouta que la
pétition pouvait bien être une manœuvre des orangistes gantois I
La pétition fut renvoyée à une commission qui conclut au
renvoi au ministre de l'intérieur et à la Commission de l'indus-
trie, et ce fut tout I
Cependant, la condition des ouvriers et des paysans était
fort précaire, pour ne pas dire malheureuse.
L'ouvrier rural de 1830 gagnait i fr. 8 c. par jour, sans la
(i) M. Pirson, séance du 13 décembre 1833.
84 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
nourriture et en 1846, son salaire ne s'élevait qu'à i fr. 13 c.
C'était là la rémunération non d'enfants, mais d'ouvriers adultes,
ayant charge de famille. Aussi, la population ouvrière était mal
logée, mal vêtue, mal nourrie. La base de son alimentation était
la pomme de terre et le pain noir.
« La nourriture, dit un recueil de 1846 (i), influe puissam-
ment sur le moral des populations rurales. Les forces vitales,
dépensées par le paysan, rien que pour digérer les aliments gros-
siers dont il se leste l'estomac, le sont au détriment de l'action
du cerveau. La lenteur de la digestion entraîne la lenteur des
mouvements et la lenteur de la pensée. »
La situation des paysans de l'époque était exprimée par un
refrain populaire flamand, qu'on entend parfois encore dans la
bouche des enfants des villes :
Koêy pataten en pellen van visch
Eten de boeren ali 't kermU is ! (2)
Une enquête faite en 1842, avant la crise alimentaire des
Flandres, sur la condition des ouvriers industriels, révéla des
choses vraiment douloureuses.
Voici ce que déclarèrent les docteurs Heymans et Mareska
au sujet du régime alimentaire des ouvriers de l'industrie coton-
nière à G and :
« Leur nourriture est dépourvue de deux éléments essen-
tiels : les substances animales et les graisses. La conséquence
qui en découle est celle-ci : la taille de l'ouvrier cotonnier est
inférieure à celle de l'homme normal à toutes les époques de la
vie, mais surtout à l'époque de la puberté. Son poids comparé à
celui de l'homme fait, difl*ère en moyenne de cinq kilogrammes.
Sur 100 miliciens appartenant à la ville de Gand, on en réfonne
43 pour défauts physiques. Dans les autres villes des Flandres,
cette proportion n'est que de 37... La phtisie et la laryngite sont
environ deux fois aussi fréquentes parmi eux que parmi les
ouvriers des autres industries... Ils y sont prédisposés par leur
(1) Revue démoctatique, 1846, page 181. Wautcrs frères, imprimeurs à Bruxelles.
(2) Des iximmes de terre |x>ur vaches et des |)caux de |KiisMjns, voilà le régal des
paysans les }Ours de kermesse.
i^m-it^è
^È^P^M^Êf^^ DE 1830 A 1848
85
km m '1m
^^wt ■HïP^É'^^i ^lil^-il^ alimentation, d'air vicié, par la vie
|i^&||,|jj§ iij||^ê6èM,îiiet aussi par le défaut d'exercice
SO HISTOIRE DS LA DÉMOCRATIB 8T DU SOCIALISME
iKiucnt. Cette assertion est trop générale. Mais elle est radica-
Iciucut l^usse quant au besoin le plus indispensable de la vie :
lu uutiîtion^ »
M« Charles de Brouckère, bourgmestre de Bruxelles, dans
UsemK<»du Conseil communal du 1 6 janvier 1855, déclarait à
^\m tvHir : « Nous ne pouvons nous le dissimuler, la position des
vmviîc^i^ devient chaque jour plus dure. Le nombre de ceux qui
vUÙYt>ut recourir à l'assistance publique augmente avec une
irtpidité inouïe. Les monts-de-piété regorgent de gages. En un
uuU les ouvriers se trouvent dans une situation défavorable.
(\X état de choses ne peut durer. »
L'Knquête de 1843 fut publiée seulement en 1845 et 1846.
KUe fut pour bien des gens, une révélation. Rien ne fut fait
ct^pendunt pour remédier à l'état des choses qu'elle signalait.
Alors que l'Angleterre légiférait dès 1802, pour protéger les
oulunti employés dans l'industrie et la France en 1841, rien de
Mtimbluble ne fut non seulement voté, mais même proposé en
Belgique 1
Alors que dès 1835, l'Angleterre reconnaissait aux ouvriers
\c (h oit de se coaliser dans le but d'améliorer leurs conditions de
tniviiil en Belgique les ouvriers étaient condamnés à la prison,
N'ilM te permettaient de refuser de travailler pour des salaires de
famine.
Alors qu'en Angleterre le payement des salaires en nature
(truck-system), était interdit par une loi de 1831, en Belgique,
pareille loi ne fut adoptée qu'en 1887, et encore n'est-elle pas
appliquée sérieusement partout.
Alors qu'en Angleterre, dès 1842, on réglementait le travail
dcH femmes dans l'industrie, et on leur interdisait le travail dans
les charbonnages, chez nous, en Tan de grâce 1905, il y a encore
des femmes qui « descendent à fosse » comme on dit en pays
minier.
En 1843, l'archevêque de Rouen disait : On lira au front du
XIX* siècle, si fier de sa civilisation: « Dans ce temps-là, il fallut
une loi pour empêcher les industriels de tuer les enfants par
l'excès du travail ». Aucun évêque belge ne tint ce langage et
les dirigeants libéraux et catholiques ont refusé à diverses repri-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 87
ses de légiférer en faveur de l'enfance, sous prétexte que la loi
n'a pas le droit d'intervenir dans ce domaine.
Est-il nécessaire de parler longuement de la terrible crise de
1845 ^ Ï847, dont les Flandres souffrirent surtout? Nous préfé-
rons renvoyer les lecteurs aux écrits spéciaux et à ce que nous
avons écrit nous-même dans notre Histoire de la Coopération en
Belgique.
Qu'il nous suffise de dire que la misère fut atroce, que des
milliers de malheureux moururent littéralement de faim, que les
dépôts de mendicité et les prisons regorgèrent de gens affamés.
Vers 1845, il y avait en Flandre 280,000 fîleuses à la main,
gagnant 16 centimes par jour, et 7,500 tisserands à la main, tra-
vaillant dur pour un salaire journalier de 60 centimes au maxi-
mum.
La Flandre Occidentale fut la plus éprouvée.
A la fin de l'année 1846, sur une population de 642,660 habi-
tants, 226,110 étaient indigents; plus d'un tiers des habitants
étaient inscrits sur les registres des bureaux de bienfaisance, qui
leur accordaient des secours de quelques centimes par jour I
Et pendant ce temps, les ministres, les sénateurs, les dépu-
tés, les classes dirigeantes en un mot, ne songeaient qu'à une
chose : augmenter le pouvoir royal ; réduire les droits, môme
ceux de la classe censitaire ; accorder des privilèges au clergé ;
favoriser la grande industrie, la haute Banque et la propriété
foncière, tout en négligeant les intérêts des classes pauvres et en
continuant à prélever sur le maigre budget de celles-ci, par des
droits d'etitrée, par des impôts de consommation, de quoi aug-
menter les rentes des propriétaires du sol, les bénéfices des indus-
triels, ou les dividendes des actionnaires de sociétés anonymes.
Karl Marx a déclaré un jour que la Belgique était le paradis
des riches; il eût pu ajouter que notre pays était en même temps
un enfer pour les pauvres gensl
88 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
CHAPITRE V
Lpe Mouvement des idées de 1830 à 1848.
LA REVANCHE DES IDÉES DE I789. — LE CATHOLICISME LIBÉRAL.
— l'encyclique de GRÉGOIRE XVI. — LIBÉRALISME ET
SOCIALISME. — LA SITUATION EN FRANCE, EN ANGLETERRE
ET EN ALLEMAGNE. — LE MOUVEMENT DÉMOCRATIQUE BELGE.
— PH. BUONARROTI, l'HISTORIEN DE LA CONSPIRATION POUR
l'Égalité de babeuf en Belgique. — influence qu'il a
EXERCÉE SUR FÉLIX DELHASSE. — l'hISTORIEN DU SOCIA-
USME : J. THONISSFN.
La révolution de juillet 1830 en France, fut la revanche des
idées de 1789, sur les prétentions de ceux qui voulaient restaurer
l'ancien régime.
C'est à partir de ce moment que la bourgeoisie, la grosse
bourgeoisie s'entend, prend dans la société la place que la
noblesse et le clergé y avaient occupée jusqu'alors, et que le
libéralisme commencée faire des progrès dans l'opinipn.
Mais une fois que la prépondérance de la grosse bourgeoisie
fut établie, bien assise, une fois que la masse de la population
s'aperçut que les nouveaux maîtres ne valaient pas beaucoup
mieux que les anciens, la bourgeoisie libérale fut battue en brèche
à la fois par le cléricalisme qui voulait le rétablissement de l'an-
cien régime, par les éléments avancés de la bourgeoisie, et par le
socialisme.
La bourgeoisie, en occupant le pouvoir, était arrivée au
terme de ses vœux, et sa politique consista dès lors à étouffer
l'éveil de désirs nouveaux, chez, ceux qui l'avaient aidée à con-
quérir la puissance.
C'est en France que la lutte entre tes divers éléments dont
nous venons de parler fut la plus vive, revêtit le caractère le plus
sérieux.
En 1830, les catholiques essayèrent, sous la direction de
Tabbé de I^menais, de Montalembert, de Lacordaire, d'établir
LA RELGIQUE DE 183O A 1848 89
une conciliation entre la foi catholique et les principes de la révo-
tion française. C'est ce qu'on appelait alors le catholicisme libé-
ral. Ler> idées de ce groupe eurent une grande influence sur les
esprits en Belgique, et on peut affirmer avec De Potter que c'est
de là que vint l'idée de l'union de 1830, entre les catholiques et
les libéraux, entre la religion et la démocratie.
En 1832, le pape Grégoire XVI, dans une Encyclique, avait
condamné les principes de la révolution de 1789. Les catholiques
libéraux firent leur soumission, à l'exception de l'abbé de Lame-
nais. Il y eut alors une recnidescence du mouvement religieux.
On organisa de nombreux pèlerinages et Ton constitua des socié-
tés de propagande religieuse et de Saint- Vincent-de-Paul.
Le socialisme arriva à son tour. Comme le libéralisme il est
issu de la Révolution française, et il se développa par la création
de la grande industrie. Mais voici ce qui distingue le libéralisme
du socialisme. Le libéralisme défend les principes de la révolu-
tion, c'est-à-dire la liberté et l'égalité, mais à la surface seule-
ment, et il compte sur les efforts individuels pour réaliser ces
principes.
Le socialisme, plus logique, va au fond des choses et ne
recule point devant les conséquences du principe. Il ne se borne
point, comme le libéralisme, à affirmer les droits de l'individu,
il veut lui procurer \^ pouvoir d exercer ces droits.
Sans doute, le socialisme théorique et pratique, que Ton
pourrait définir : la recherche du bien-être pour tous^ a des racines
plus profondes, et on peut le faire remonter, comme l'ont fait un
grand nombre d'écrivains, à Sparte. Sans doute, de Platon à
Rousseau, en passant par les sectes du Moyen- Age et les utopis-
tes de la Renaissance, il a frappé bien des esprits ; mais on peut
dire que c'est surtout à partir de la Révolution de 1789, que le
mouvement socialiste prit, par la diffusion de l'idée égalitaire,
l'essor qu'on lui connaît. L'égalité civile proclamée alors, devait
aboutir à l'égalité politique et celle-ci à l'égalité sociale, non
plus théorique, mais organique, réelle.
Ce qui favorisa encore l'éclosion et le développement de
l'idée socialiste, ce furient l'individualisme excessif de la Révolu-
tion, la naissance et le développement de la grande industrie,
8.
90 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
réunissant les ouvriers en masses énormes dans des fabriques et
des manufactures, le progrès du machinisme et l'extension du
capitalisme, séparant de plus en plus l'ouvrier de ses instruments
de travail. Ce furent aussi l'accumulation de richesses énormes,
marchant de pair avec le développement du paupérisme et la
concentration de la propriété foncière, faisant échapper la terre à
celui qui la cultive. Et à ces causes essentielles, d'ordre écono-
mique, s'ajoutait l'exclusivisme du gouvernement de la bourgeoi-
sie, qui restait indifférente au sort des classes ouvrières et refusait
systématiquement de leur accorder leur part de droits politiques.
En France, le socialisme s'affirma sous le Directoire par la
Conjuration de Babeuf. Puis vinrent les écoles de Saint-Simon,
de Charles Fourier, de Bûchez, de Cabet, de Pierre Leroux, de
Louis Blanc et de Proudhon.
A Lyon, en 1831, éclate une insurrection. Les ouvriers sont
les maîtres de la ville pendant quelques heures et ils inscrivent sur
leur drapeau : Vivre en travaillant^ ou mourir en combattant I
Cette insurrection est vaincue dans le sang. Puis les émeutes se
succèdent périodiquement. Des sociétés secrètes se constituent
en grand nombre dans les villes. Plusieurs attentats sont dirigés
contre Louis-Philippe.
La Chambre des députés, qui représente surtout la grosse
bourjgeoisie, se trouve très divisée, mais le gouvernement, choisi
par le roi et soutenu par lui, poursuit une politique modérée et
égoïste.
A partir de 1840, l'agitation républicaine et socialiste émeut
le ministère qui, au lieu de faire des concessions, continue une
politique de résistance à toute réforme.
Rien n'est fait en faveur des classes laborieuses et rien ne
vient contrebalancer l'influence grandissante du capitalisme, ni
les abus révoltants de l'industrialisme.
Vers la fin de 1847, le mouvement pour l'extension du droit
de suffrage prend de grandes proportions. Le 22 février J848, le
gouvernement interdit un banquet réformiste et dissout la réunion
par la force. Deux jours plus tard, une émeute se transforme en
Révolution, la République est proclamée et Louis-Philippe est
en route pour l'exil...
•
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ILOIOUE DE 1830 A 1848
91
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|l)rran\ (pii représcnlent principalement la
t^s conservateurs qui ont pour chefs les
^ ,. s landlords.
i^^ occupent le pouvoir, donnent satisfaction
aux ouvriers industriels, en
faisant voler certaines réfor-
UKs protectrices du travail et
en \i\\\ accordant le droit de
coalition.
En T832, une réforme
électorale fut votée. C'est le
svstème de iocciipation, en-
core en vigueur aujourd'lun',
qui sert de base au droit de
vote. Le cens électoral est
abaissé. Les tenanciers dans
les campagnes sont électeurs
s'ils ()ccu[)ent un bien donnant
un levenu de 10 li\ res. Il en
est de même [)our les fcr-
nifffrs payant 50 livres ster-
lîTigH de fermai^es.
Dans les villes, sont élec-
. m[^ AT •■' in mjmm
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93 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Mais le mouvement Chartiste qui, à un moment donné, fut
très puissant, eut également un caractère économique et social.
C'est ainsi qu'il poursuivit la constitution d'associations
ouvrières : syndicats, mutualités, coopératives et réclama
la réduction des heures de travail. En 1842, une pétition revêtue
de plus de 3 millions de signatures fut envoyée à la Chambre des
Communes pour protester contre l'organisation de la propriété et
contre le monopole, aux mains de quelques milliers de gros capi-
talistes, des instruments de production et de travail.
En Allemagne, les réactionnaires féodaux étaient les maîtres
du Gouvernement, et toute tentative démocratique ou simplement
libérale était rigoureusement réprimée.
En Belgique, il est bon de le répéter, la révolution avait été
escamotée par une oligarchie bourgeoise, et la démocratie était
réduite à l'impuissance et au découragement, par l'établissement
du régime censitaire, qui n'avait créé que 40,000 électeurs pour
une population de plus de 4 millions d'habitants.
Une petite minorité de citoyens aisés, était donc seule
appelée à faire la loi à quatre millions de Belges, et cela en
vertu d'une Constitution qui avait proclamé pompeusement que
tous les pouvoirs èinaueut de la Nation.
Le mouvement démocratique et socialiste belge subit certai-
nement l'influence des idées en cours et des événements surgis-
sant chez les peuples voisins.
L'homme qui contribua le premier à la diffusion des idées
socialistes dans notre pays, fut Philippe-Michel Buonarroti, qui
vint s'établir chez nous en 1823. Il y avait été précédé par deux
de ses compatriotes et corréligionnaires politiques : Francinetti
et Fontana.
Né à Florence et non à Pise, comme le disent plusieurs de
ses biographes, Philippe Buonarroti, fut exilé de son pays, à
cause de ses opinions jacobines, par le grand duc de Toscane
Léopold, qui devint plus tard empereur.
Il alla prêcher la révolution en Corse, puis gagna Paris, où
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 93
la Convention lui accorda la naturalisation française et le délé-
gua, en qualité de commissaire, dans les Basses- Alpes. Il orga-
nisa le mouvement révolutionnaire à Oneille, fut arrêté après le
9 thermidor, puis relâché. Il entra alors dans la fameuse conspi-
ration de Babeuf pour TEgalité, et fut condamné de ce chef à la
déportation.
Lors de son séjour en Corse, il avait connu Bonaparte, avec
qui il s'était lié d*amitié et qui, se souvenant de son ancien cama-
rade, le fit sortir de prison, dans Tespoir de se le rallier. Mais le
révolutionnaire refusa de suivre le général ; il quitta Paris, pour
aller à Grenoble, et y organiser un mouvement insurrectionnel.
Ayant été condamné par la haute Cour de Vendôme, il quitta
la France, et se réfugia à Genève. Pourchassé de partout, il vint
s'établir en Belgique (Pays-Bas) en 1823, où il se créa de nom-
breuses relations.
C'est ici qu'il publia, en 1828, l'histoire en deux volumes de
la Conspiration pour l'Egalité, dite de Babeuf {i).
Louis De Potter, qui devint plus tard membre du Gouver-
nement provisoire de 1830, l'aida dans la correction des épreuves
de son livre, qui fut imprimé par MM. Van Geel et Cautaerts.
Thonissen, dans son ouvrage \t Socialisme dans le passif
parlant du séjour de Buonarroti en Belgique, dit qu'il s'installa
à la fin de 1829, ou au commencement de 1830, à Glimes, près
de Jodoigne. A l'en croire, Buonarroti sortait peu de sa retraite,
mais continuait à entretenir une correspondance suivie avec les
républicains français et belges.
Il ajoute que pendant son séjour à Glimes, il poussa les
habitants de cette commune à demander le partage des biens
communaux, mais ne réussit pas dans cette tentative. Il s'en
vengea en accusant les notabilités du village de s'être frauduleu-
sement emparées de certaines terres communales au détriment
du peuple.
L'ancien professeur de l'Université de Louvain déclare,
d'après « une personne honorable qui a particulièrement connu
(i) Conspiration pour V Egalité, dite de Babeuf, suivie du procès auquel elle
donna lieu, et des pièces justificatives, par Ph, Buonarroti, Bruxelles, à la librairie
romantique, rue de la Madeleine, n<* 458, (1828).
94 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
le personnage » que Buonarroti est mort à Gliines, le 17 septem-
bre 1835, et qu'au commencement de son agonie, il réclama les
consolations de la religion, mais que, malheureusement, le curé
de la commune, lorsqu'il arriva, ne trouva plus qu'un cadavre....
Il n'y a pas un mot de vrai dans le récit de Thonissen ;
Buonarroti n'est pas mort à Glimes en 1835, mais à Paris, le
16 septembre 1837, à l'âge de 77 ans. Il fut enterré au cimetière
de Montmartre, où Trélat fit un discours retraçant la vie de l'il-
lustre révolutionnaire (i).
Thonissen a fait évidemment erreur et il a confondu Buonar-
roti avec un autre réfugié politique, Jean-Alexandre de Civilis,
né à Terrare, et décédé à Glimes en 1835 (3).
Quelques mois après la publication de son livre, l'ancien
professeur de Louvain se trouvant dans un salon à Bruxelles, où
était également Félix Delhasse, demanda au maître de la maison
d'être présenté à celui-ci ; Delhasse, au lieu de saluer l'historien
du Socialisêite dans le passif lui refusa la main en déclarant qu'il
avait calomnié la mémoire du grand Buonarroti. Confus, Thonis-
sen déclara que, s'il s'était trompé, il le regrettait beaucoup et
qu'il supprimerait le passage dans une prochaine édition de son
livre, qui ne panit jamais d'ailleurs !
Si nous parlons ici de Buonarroti, c'est parce que l'ami et le
collaborateur de Babeuf, exerça une grande influence sur quel-
ques hommes, et, par suite, sur le mouvement des idées socia-
listes en Belgique. C'est lui qui inspira certainement les deux
frères Alexandre et Félix Delhasse. Ce dernier, qui connut
particulièrement Buonarroti, me raconta quelque temps avant
sa mort, dans quelles circonstances il fit la rencontre du grand
conspirateur.
(i) Ce discours, ainsi que le compte- rendu des funérailles de Buonarroti, fut
publié par le Naihnai de Paris, et reproduit par le Radical de Bruxelles, numéro du
24 septembre 1837.
(2) M. le Secrétaire communal de Glimes, auquel je m'étais adressé pour avoir
des renseignements sur le séjour de Buonarroti, dans cette commune, m'écrivit le
8 juin 1904 : « D'après les dires des anciens, je ne saurais vous renseigner au sujet
d'un nommé Buonarroti, qui aurait habité Glimes, vers 1828-1830. A moins que ce ne
serait un nommé Jean- Alexandre de Civilis, de Ferrare, en Italie, âgé d'environ
60 ans, et décédé à Cilimes, le 17 se|)tembre 1835. Cet individu se promenait la nuit
et devait être un réfugié |Kilitiquc.
LA BELGIQUE DE 1830 A 1848 95
Félix Delhasse, né à Spa en 1809, était employé, en 1828,
dans une maison de commerce à Anvers. Un jour qu'il se prome-
nait près de la cathédrale, il s'arrêta devant la vitrine d'un
libraire et y vit le livre Conspiration pour l'Egalité^ par
Buonarroti. Les deux volumes coûtaient 6 florins ou 12 francs ;
c'était cher pour un petit employé de commerce I Plusieurs jours
de suite, Delhasse se sentit attiré vers la boutique du libraire ;
celui-ci, qui n'était autre que Fontana, et qui avait remarqué les
allées et venues du jeune homme, l'appela et lui demanda s'il
désirait acheter un livre. Delhasse lui répondit qu'il aurait voulu
acquérir l'ouvrage de Buonarroti, mais que ses moyens ne lui
permettaient point pareille dépense. Le libraire lui prêta alors
les deux volumes.
L'ouvrage, à ce qu'il me raconta plus tard, l'enthousiasma
et le convertit aux idées émancipatrices et égalitaires du grand
communiste, qui monta sur l'échafaud pour elles. Il dit au
libraire toute son admiration pour celui qui avait écrit le livre.
— Cela vous ferait-il plaisir de faire la connaissance de
Buonarroti, demanda le libraire à Delhasse ?
— Oh ! oui, s'écria le jeune homme.
— Eh bien, revenez demain, et vous le verrez...
Le lendemain, Delhasse fut exact au rendez-vous et fut pré-
senté à Buonarroti, beau vieillard de 68 ans.
Pendant près de deux ans, il se rencontrèrent régulièrement
et le grand conspirateur, qui aimait beaucoup parler, aux jeunes
surtout, eut vite fait de communiquer à son jeune ami, sa foi
démocratique, républicaine et communiste. Grâce à celui-ci et à
Louis De Potter, il fit la connaissance de plusieurs hommes qu'il
convertit également à ses idées.
Buonarroti habita Bruxelles, me Berlaimont, dans une
modeste chambre au troisième étage. Il fréquentait régulièrement
le Cafi des Mille Colonnes^ et y montrait à Delhasse qui l'y
accompagnait fréquemment, plusieurs conventionnels célèbres,
notamment Barrère, pour qui il professait une vive répulsion, et
auquel il ne pardonna jamais d'avoir causé la mort de Robespierre.
Rentré à Paris, après la Révolution de juillet 1830, il conti-
nua jusqu'à sa mort, à correspondre avec plusieurs de ses amis de
96 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Belgique, et c'est ainsi qu'il exerça une grande influence sur
les idées démocratiques et socialistes, au début de notre natio-
nalité, et que notamment il inspira les principaux rédacteurs
du Radical en 1837.
CHAPITRE VI
La Propagande Saint-Simonienne en Belgique.
LA DOCTRINE DE SAINT-SIMON. — LES MISSIONS SAINT-SIMONIENNES
£N BELGIQUE EN 183I. — PRÉDICATIONS A BRUXELLES,
LIÈGE, HUY, VERVIERS, LOUVAIN, ANVERS, GAND, BRUGES, ETC.
— DÉSORDRES A BRUXLLLhS. — PROTESTATIONS AU CONGRÈS
NATIONAL. — APPEL AUX BELGES. — CURIEUX INCIDENTS.
— LE JOURNAL SAINT - SIMONNIEN : « l/ORGANlSATLUR
BELGE ». ArriTUDE FAVORABLE DES LIBÉRAUX. — LES
CATHOLIQUES COMBATrENT LE SAIN T-SlMuNiSME. — ÉTUDE
CRITIQUE DE M. l'aBBÉ G. MOENS. — INFLUENCE DES
DOCTRINES SAINT-SIMONIENNES EN BELGIQUE.
L'école saint-siinonienne exerça également une influence
sur les esprits en Belgique, dès le lendemain de notre révolution
de 1830.
Claude Henri, comte de Suint-Simon, ou Henri Saint-
Simon comme il signa la plupart de ses écrits, naquit à Paris,
le 17 octobre 1760. Son premier ouvrage date de 1803, ®^ >'
mourut à Paris, rue du Faubourg Saint- Martin, 9, le 19 mai 1825.
L'idée maltresse de sa doctrine fut résumée ainsi par lui-
même :
« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour objet
l'amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse
et la plus pauvre. »
Cette pensée fut développée par ses disciples, dont le plan
de réformes comporte les points suivants :
;f ^f Hi W — - ^•^'H -w^'^^w-^^^'-'
m^w^^^ DE 1830 A 1848
97
'^^t'S^i'^l'll Irw égaux. Ils ont droit aux mêmes
®il^||lÉ Miniîll8*j^'^^^^^^^^^ • '^ société ne doit recon-
$-$
^t
98 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
savant, magistrat, prêtre. La religion nouvelle émancipera la
femme que le christianisme a tenue dans la subaltemité.
» La chair doit être réhabilitée. Les plaisirs des sens sont
choses saintes. Il ne faut pas que l'homme soit tiré à droite par
la chair, à gauche par Tesprit ; l'antagonisme catholique entre
Tâme et le corps doit disparaître.
» L'homme et la femme se réuniront et se quitteront
librement.
» Les trois grands aspects de l'activité sociale sont les beaux-
arts, les sciences et l'industrie.
» Un sacerdoce puissant, une autorité religieuse suprême
sont indispensables à la vie sociale.
» La famille humaine ne doit être qu'une vaste société de
travailleurs, gouvernée par une hiérarchie sacerdotale.
» La propriété et l'héridité sont des privilèges incompatibles
avec l'égalité. Les capitaux de toutes natures ne sont que des
instnnnents de production. Les terres et l'argent doivent être
données aux prêtres de la religion nouvelle qui les confieront
gratuitement aux plus laborieux, aux plus habiles, aux plus dignes.
Ils feront ce que font les capitalistes et les propriétaires, sans
s'attribuer à titre de rente ou de fermage, les fruits du labeur
des travailleurs. L'oisiveté devenant un titre d'exclusion, tous se
mettront à l'œuvre.
» La distribution des instruments de travail étant une fonc-
tion sociale, le prêtre, détenteur de la fortune sociale, en sera
le distributeur.
» Le droit de succession sera transporté de la famille à
l'Etat.
» Le travail deviendra le seul titre de propriété. Ainsi dis-
paraîtront tous les abus dans le domaine du travail. »
C'est ce que Saint-Simon appelait : La cessation de t exploi-
tation de l'homme par t homme.
On le voit, malgré son autoritarisme et sa religiosité, la doc-
trine saint-simonienne a posé le problème social avec une netteté
vraiment remarquable.
Après la mort de Saint-Simon, le caractère religieux de la
doctrine fut développé, amplifié encore. Un des chefs de Técole
termina comme suit un de ses discours :
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 99
« Que manque-t-il donc ?... Une religion qui proclame
l'association universelle, le classement selon la capacité, la rétri-
bution selon les œuvres, et qui introduise cette nouvelle morale
dans la politique. Cette religion, messieurs, dont la destinée est
d'achever de si grandes choses, est la religion que nous
enseignons 1 »
« Il fut donné à cette école, dit Louis Blanc dans son
Histoire de dix ans^ de réhabiliter le principe d'autorité, au
milieu du triomphe du libéralisme, de proclamer la nécessité
d'une religion sociale, alors que la loi elle-même était devenue
athée ; de demander l'organisation de l'industrie et l'association
des intérêts, au plus fort des succès mensongers de la concur-
rence. Avec une intrépidité sans égale, avec une vigueur soutenue
par un talent élevé et de fortes études, cette école mit à nu
toutes les plaies du siècle ; elle ébranla mille préjugés, elle
remua des idées profondes, elle ouvrit à l'intelligence une car-
rière vaste et nouvelle...
» Ainsi que tous les réformateurs, Saint-Simon partit du
principe de la peifectibilité humaine... Après avoir divisé la
société en travailleurs et oisifs, avec cette conviction que l'avenir
appartenait exclusivement aux premiers, Saint-Simon s'était
demandé quelle était la classification la plus exacte à introduire
parmi les travailleurs. L'homme sent, il pense, il agit : Saint-
Simon en avait conclu que tout l'ensemble du travail humain
peut être fait par ceux qui parlent aux sentiments de l'humanité,
par ceux qui cultivent son intelligence et par ceux qui mettent
en œuvre son activité.
» De là trois fonctions sociales qui consistent à émouvoir
les hommes, à les éclairer^ à les enrichir. De là aussi trois
classes de travailleurs : les artistes y les savants ^ les industriels.^
» Restait à trouver le lien de ces trois ordres de fonctions
sociales : La loi du progrès ». (i)
Pour propager sa doctrine, l'école saint-simonienne organisa
des missions.
Au début de l'année 1831, des missionnaires furent envoyés
(1) Histoire de dix ans (1830- 1840). Tome III» paf^es 334 et 235.
lOO HISTOIRE DR LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
dans les principales villes de France, en Angleterre, en|Allemagne
et en Belgique.
C'est en février 1831, que la mission belge débarqua à
Bruxelles. Elle était composée de Hippolite Carnot, Laurent,
Margerin, Dugied et Pierre Leroux, — plus tard Barrault vint
se joindre à eux — tous hommes capables et instruits. Les mis-
sionnaires prêchèrent à Bruxelles, à Liège, à Louvain, à Huy, à
Verviers, à Mous, à Gand, dans le cours des mois de février
à juin.
Chose digne de remarque, les disciples de Babeuf, de Saint-
Simon, de Charles Fourier, c'est-à-dire les initiateurs du mouve-
mens socialiste au xix* siècle, furent la plupart pour ne pas dire
tous, des gens instruits, possédant une certaine fortune. Le
peuple, lui, dans sa grande masse, en Belgique surtout, resta
alors indifférent ou muet, comme si ce mouvement lui était
étranger. Aujourd'hui, au contraire, c'est surtout parmi le peuple,
parmi les ouvriers que l'on trouve principalement les apôtres,
les propagandistes des idées socialistes. Des classes supérieures
et élevées, les idées ont pénétré le peuple et c'est lui qui
s'occupe de les propager aujourd'hui.
Les saint-simoniens avaient recueilli, à la fin de 1830, plus
de 500,000 francs pour leur œuvre de propagande. Nous avons
relevé, dans les Archives Stnnt Sîmoniennes, qui se trouvent à
la bibliothèque de l'Arsenal de Paris, le détail des dépenses
occasionnées par la mission de Belgique. Pour quatre mois, les
frais s'élevèrent à 4,231 fr. 25.
A peine arrivés en Belgique, les saint-simoniens commen-
cèrent leur propagande. Celle-ci avait été organisée méthodique-
ment, ainsi qu'il résulte d'une lettre de Margerin au Père
Enfantin :
» Laurent vient d'arriver, écrit Margerin. Nous avons causé
longuement des prédications à faire. Dans la première, il prendra
énergiquement la crise où se trouve engagée l'Europe, et en
particulier la Belgique ; il fera voir l'impuissance du libéralisme
et du catholicisme, de la royauté et de la république, pour la faire
cesser, et au milieu du désordre universel, il montrera les signes
éclatants, précurseurs d'une religion nouvelle.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 lOI
» Dans la seconde, il commentera la religion nouvelle, le
nouvel ordre social, la transformation de Théritage, Tavènement
de la femme, etc.
» Dans la troisième, il abordera Y utopie ; nous verrons
ensuite. »
Margerin annonçait aussi que Carnot préparait depuis quel-
ques jours un enseignement en quatre ou cinq leçons « qui
concourra, avec la prédication, à donner à la doctrine une
manifestation publique, éclatante. »
Il terminait sa lettre par ces mots :
< J'ouvrirai et clorai la mission ; et quelques préoccupations
qu'aient pu nous donner les relations élevées que nous avons
formées ici, vous pouvez bien penser, très chers pères, que
la manière dont nous nous poserons devant le peuple belge, ne
sera pas le moins du monde de nature à démentir la noble
confiance que vous avez eue en nous. »
Les journaux de Bruxelles annoncèrent les prédications.
U Emancipation du dimanche 13 février 1831 publia à ce
sujet Tarticulet suivant :
« M. Laurent, Tun des plus ardents et des plus habiles
propagateurs du saint-simonisme, exposera publiquement, lundi
prochain, les doctrines de cette nouvelle religion. Le lieu et
l'heure de la prédication seront ultérieurement fixés. Nous
engageons les disciples déjà initiés, à choisir un local très vaste,
car il y aura foule. »
Quels étaient ces « disciples déjà initiés » et que les
missionnaires saint-simoniens allaient grouper en un « degré
préparatoire » ? •
C'étaient : Ed. Ducpétiaux, qui devint plus tard inspecteur
général des prisons ; Chitti, qui en 1834 donna au Musée de
Bruxelles un curieux cours d'économie sociale (i) ; Van Praet,
Chazal, qui devint général et ministre de la guerre ; Lignan,
Emile Vanlinden, Quetelet, l'illustre directeur de notre obser-
vatoire ; Maréchal, Bourson, qui devint directeur du Moniteur
Belge ; Delanes, Hant, Félix Delhasse et Charles Rogier.
(i) Voir Recueil encyclopédique belge, publié par la Société encyclopédique
belge, Bruxelles, 18, rue d'Assaut, 1833.
9-
I02 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Mais Rogier, bien que partisan de la doctrine saint-
simonienne, s'abstint d'assister aux réunions, à cause de sa
»•.-»•
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4rMia* aaf nf iari aa» mlrrH* d aat aftataaa , fi
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traacaa f Mcaal naa Jtwta Icain 4a aaaa a^
4a 4ira ^aaaaa« aa «cawai faial aaaatralanpa Ht'agilWai,.
4ira I -aa , i'andMtalMtat CM ^aiii ^a* «a ntt . |NPar a
a aaïawr^liai ^ a'aac »\mr*kmtm 4a «m aa 4a aaal
u««wf M 4aaMa b fvcric «Mm lica aa aaa . m an a
4« (•raa4-^ic1iC m iaa«tr««il r» raaifa(aa, tk a>4f|
Laataarg faf* aaa itwwM *m ■iliia<a,ti an §
KAC-SIMILK d'un NUMKKO I>K 4 l'oKGANISATKUK BELGE»
situation de membre du gouvernement provisoire. Plus tard,
comme nous le verrons, il se tourna du côté de l'école de
Fourier.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 IO3
La première prédication devait avoir lieu le mercredi,
15 février, à 7 heures du soir, à la salle du Waux-Hall. L'ensei-
gnement devait commencer le lendemain jeudi, 16 février, à
3 heures de l'après-midi, rue de Louvain, 7.
Au dernier moment, le propriétaire du Waux-Hall, qui
avait subi l'influence de quelques malveillants, d'après les uns,
de la police, d'après d'autres, refusa sa salle sous prétexte que
des troubles auraient lieu et que son établissement serait
saccagé et mis au pillage !
Les journaux libéraux se montrèrent favorables à ces prédi-
cations des disciples de Saint-Simon, au nom de la tolérance
et de la liberté. Mais la presse catholique leur fut sévèrement
hostile.
Plusieurs jours de suite, ce fut en vain que les Saint-
Simoniens tentèrent de parler. Ils en furent empêchés par des
cris et des menaces.
Dans une lettre adressée à Paris, Margerin s'exprime ainsi
à ce sujet :
« Les sourdes menées du clergé catholique ont pris depuis
quelques jours un caractère menaçant. Le bas peuple est soulevé
contre nous ; chaque soir, il s'assemble dans les endroits oix
il soupçonne que nous devons prêcher, et il s'y livre à toutes
sortes d'excès. Plusieurs fois de suite, il s'est- porté à la Société
républicaine de l' Indépendance^ et après avoir insulté et chassé
les membres, au nombre desquels se trouve M. De Potter,
il a brisé les chaises, les tables et les vitres : il se môle des
scènes atroces à ces désordres (i).
(1) Dans une lettre adressée par Louis De Potter ù Tavocat Charles-Louis Spilthoom,
de Gand, en date du 25 février 1831, l'ancien membre du gouvernement écrit :
« Le gouvernement s'est effrayé du succès merveilleux qu'obtenait notre Associa-
tion de r Indépendance et des progrès rapides qu'elle semble devoir faire.
» W avait formé le projet de la dissoudre par un coup d'état ; j'en ai la certitude...
» Les missionnaires saint-simoniens avaient affiché la prédication de leur religion
nouvelle.
» M. Plaisant (administrateur de la sûreté publique) en a pris occasion pour faire
répandre par ses agents, dans le public, que la république et le saint-simonisme étaient la
même chose; que Saint-Simon était un nom d'emprunt qui me désignait, moi i pour
renverser en Belgique la religion romaine à laquelle je substituerais la communauté des
biens et des femmes. »
De Potter ajoute que la police fît assurer les disciples de Saint-Simon de toute sa
protection, mais qu'k ses amis k \\\\, (|ui avaient cru devoir se plaindre de ses prficédés,
la ix)lice déclara qu'elle n'interviendrait pas ix>ur les protéger, qu'elle laisserait faire
la foule.
I04 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Lundi dernier, des hommes, revenant de faire des dégâts,
rencontrèrent sur le tard une malheureuse femme ; ils la con-
duisirent sur la place dé l'Hôtel de ville, la dépouillèrent de
ses vêtements, rattachèrent à Tarbre de la liberté, et la
fouettèrent jusqu'au sang. La police ne fait rien pour réprimer
de semblables excès ; il est évident que le clergé n'agit pas seul.
Notre hôtesse a reçu des menaces de pillage et d'incendie ;
heureusement elle s'est attachée à nous, et quoique, au fond, elle
ne soit pas rassurée, elle continue à nous garder. »
Les saint-simoniens, pour calmer la population et lui faire
connaître leur mission toute pacifique et le but qu'ils poursui-
vaient, voulurent faire imprimer des affiches ; ils ne trouvèrent
aucun imprimeur qui consentit à les leur fournir ; tous craignaient
la vengeance populaire. Les imprimeurs Remy, Laurent et Bols
notamment refusèrent catégoriquement.
Margerin se rendit alors chez le ministre de l'intérieur,
M. Tielemans et passa la soirée avec lui. Il causèrent longue-
ment sur les moyens qu'avaient les saint-simoniens de s'établir
en Belgique. « Le ministre laisse voir les dispositions les plus
favorables, dit encore Margerin dans une lettre, à ce point
que, sur son invitation, je déposai entre ses mains une demande
tendant à ce que l'église des Augustins, actuellement sans
destination, nous fut accordée, pour servir au libre exercice de
la religion saint-simonienne. Le lendemain, je vis les plans de
l'église avec l'architecte du gouvernement. Nous ne pûmes
y entrer parce que, pendant la guerre, elle avait été transformée
en ambulance, et le président de la commission des secours,
Ducpétiaux, de qui elle dépend momentanément, se trouvait
à Paris. »
Le lundi suivant, Margerin revit le ministre qui, en présence
des nouveaux désordres qui avaient eu lieu la veille, lui conseilla
de laisser s'apaiser l'effervescence publique et d'attendre quel-
ques jours avant de faire de nouvelles prédications. Il ajouta
que, plus tard, l'église des Augustins serait mise à sa disposition.
Quelques journaux protestèrent énergiquement contre l'atti-
tude des braillards qui empêchaient les orateurs français de se
faire entendre.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 i05
U Emancipation du 19 février 1831, sous le titre : Religion
saint-simoptiepine^ piibliait à ce sujet l'article qu'on va lire :
» La liberté en tout et pour tous^ consacrée par notre
Constitution, la tolérance que prêche le catholicisme nouveau,
l'hospitalité, cette vertu populaire, tout est violé envers des doc-
teurs saint-simoniens, venus parmi nous professer leurs doctrines,
et dont nous avions annoncé les premières prédications pour hier
soir. Nous réclamons pour eux, en vertu de ces principes. Ces
messieurs ont vu successivement se fermer devant eux, les portes
du Waux-Hall, de la salle de la Paix et de la salle Saint-Georges,
dont ils avaient arrêté la location. Une puissance occulte et jalouse
les poursuit et prétend intervenir entre eux et le public. Si la
libre émission de toutes doctrines ne sont pas de vains mots,
nous n'hésitons pas à dire que les fonctionnaires de notre ville,
quels qu'ils soient, qui ont cru devoir faire obstacle aux prédica-
tions annoncées, ont outre-passé leurs devoirs, méconnu les vrais
principes de notre révolution : ils sont coupables.
» Nous apprenons qu'autour de la salle Saint-Georges, hier
soir, quelques hommes* du peuple ont proféré le cri de : A bas
Saint-Simon I » Qui donc a pu inspirer à ces hommes une antipa-
thie si vive et si prompte, pour une doctrine qu'ils ne peuvent ni
connaître, ni comprendre.
» Nous ne doutons pas que l'autorité ne se hâte d'intervenir
pour protéger les principes, et appuyer notre réclamation. »
Dans la séance du Congrès National du 18 février 1831, on
interpella le gouvernement au sujet de ce qui s'était passé les
jours précédents, dans les prédications saint-simoniennes.
Voici le compte-rendu officiel des débats qui eurent lieu à
cette occasion :
» M. LE Président. — Avant de nous séparer, je dois
vous donner lecture d'une proposition qui a été déposée sur le
bureau :
» Les soussignés ont l'honneur de proposer au Congrès, de
requérir la présence de M. l'administrateur-général de la sûreté
publique, pour qu'il donne des explications sur les empêchements
mis par la police, à l'enseignement public d'un culte et à l'exer-
cice du droit d'association.
4c Vicomte Vilain XIIII, l'Abbé Andries »
I06 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Plusieurs voix. — Il s'agit des saints-simoniensl
» M. LE Président. — La proposition est-elle appuyée ?
» Voix nombreuses. — Oui, oui I
» M. le vicomte Charles Vilain XIIII. — J'ai peu de
mots à dire à Tappui de ma proposition. Tous les journaux du
matin ont dit que la prédication saint-simonienne, annoncée plu-
sieurs fois, et qui devait avoir lieu hier, avait été empêchée par hi
police : c'est là une infraction évidente aux principes de liberté
que nous avons proclamés dans notre Constitution. A la vérité,
cette Constitution n'est pas encore en vigueur ; mais à son défaut,
nous avons l'arrêté du i8 octobre, rendu par le Gouverne-
ment provisoire, qui consacre les mêmes principes. Il me semble
que ce ne peut être que par un oubli coupable de ses devoirs, que
la police aura apporté des entraves à l'exercice d'un culte qui,
comme les autres, a droit à la protection de la loi. Je demande
donc que M. l'administrateur de la sûreté publique, soit tenu de
nous fournir des renseignements sur ce qui s'est passé à cet égard.
^^ppuyé^ appuyé) !
» M. Lebeau. — J'entends dire autour de moi, que la doctrine
de Saint-Simon n'est pas un culte, et qu'on ne saurait invoquer,
en sa faveur, le principe qui consacre la liberté des cultes. Quand
cela serait vrai, l'oppression qu'on se permettrait à son égard n'en
serait pas moins illégale ; car il y a, dani; notre Constitution, un
autre principe qui consacre la liberté d'opinions, et si l'on refu-
sait à la doctrine de Saint-Simon, le nom de culte, on serait bien
obligé de reconnaître que c'est au moins une opinion. Ëh bien I
cette opinion, comme toutes les autres, a le droit d'être mani-
festée et elle ne peut être réprimée que pour autant qu'elle dégé-
nérerait en délit. Je ferai remarquer, d'ailleurs, que la question
de la liberté de l'enseignement se mêle à cette question. La doc-
trine saint-simonienne peut être enseignée publiquement comme
toutes les autres doctrines.
Elle a le droit de se produire par la presse, et dans le compte
qu'en ont rendu les journaux, nous n'avons rien vu qui dût porter
le moindre ombrage à qui que se fût. Si la police a mis empêche-
ment à l'enseignement public de la doctrine, elle a transgressé ses
devoirs, et nous ne devons pas permettre qu'on commette sous
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 IO7
nos yeux, une infraction aussi évidente aux principes de liberté
que nous avons proclamés.
» M. Van Snick. — Nous sommes ici des sentinelles
avancées de la liberté, nous devons veiller à ce qu'aucune atteinte
ne lui soit portée. On dit que la police est allée jusqu'à défendre
aux propriétaires des maisons que les saints-simoniens avaient
louées pour l'exercice de leur culte, de leur prêter territoire ; si
cela était, la conduite de la police serait digne de tout notre
blâme. J'appuie la proposition de M. Vilain XIIII.
» M. Alexandre Gendebien, administrateur-général de la
Justice. — Messieurs, je dois annoncer au Congrès que, sur les
rumeurs parvenues jusqu'à moi, ce matin, de ce qui s'est passé
hier au soir, je me suis empressé d'écrire officiellement à
M. Plaisant, pour l'avertir des bruits qui circulaient, et pour lui
demander des renseignements à cet égard {Très bien ! tris bien/).
» M. PiRMEZ. — Il me semble que le Congrès prend ici
une initiative qui ne lui appartient pas. Aucune plainte ne lui est
adressée ; il me semble qu'on aurait dû attendre qu'on se plai-
gnit ou du moins que nous eussions des renseignements certains
sur ce qui s'est passé.
» M. DeRobaulx. — Puisqu'on demande des renseigne-
ments, j'en donnerai. Les journaux avaient annoncé que la prédi-
cation aurait lieu hier dans la salle de Saint-Georges ; déjà elle
avait dû avoir lieu au Watix-Hnll^ mais le propriétaire de cet
établissement avait refusé de prêter un local pour cela. Les disci-
ples de Saint-Simon, avaient immédiatement loué une salle à
V Hôtel de la Paix ; ils avaient même donné des arrhes, lorsque
par une influence quelconque, les propriétaires de l'hôtel leur
renvoyèrent leurs arrhes. En troisième lieu, ils louèrent la salle
Saint-Georges. Je m'y rendis à 7 heures, hier au soir, désireux
d'entendre la prédication ; mais je trouvai la porte fermée, et le
bruit général se répandit aussitôt que la police en avait interdit
l'ouverture. A dix heures, je reçus une plainte de l'un de ces mes-
sieurs, qui me dit que c'était M. Barbier, commissaire de police,
qui avait défendu l'ouverture de la salle Saint-Georges. Messieurs,
voilà un fait de la police que nous ne saurions tolérer, et si,
comme l'a dit M. Lebeau, on ose se permettre une infraction si
I08 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
évidente à la liberté des cultes en présence du Congrès consti-
tuant, qui a proclamé cette liberté, que sera-ce loi^qu'un autre
pouvoir nous aura succédé ? Remarquez, Messieurs, que ce n'est
pas seulement ici une infraction à la liberté des cultes et de l'en-
seignement, mais encore au droit consacré par la Constitution de
s'assembler paisiblement et sans armes.
J'appuie la proposition, qui est un hommage rendu à la liberté
d'opinions, liberté que nous devons tous respecter, car le respect
est dû à toutes les opinions consciencieuses, et aux opinions
saint-simoniennes comme aux autres.
» M. Vande Weyer. — Nous sommes tous d'accord, je
crois, puisque d'un côté, le gouvernement provisoire a fait
demander des renseignements sur cette affaire, et que de l'autre
le congrès, en adoptant la proposition, a pour but d'en obtenir
de son côté. Attendons ces renseignements, et nous prendrons
ensuite les mesures que nous jugerons convenables.
» M. l'abbé Andries. — Messieurs, je suis l'un des auteurs
de la proposition ; je me suis empressé de la présenter, car je me
croirais le plus indigne des homme si, après avoir contribué de
tous mes moyens et de grand cœur à la proclamation de la
liberté des cultes, et toutes les autres libertés, je pouvais laisser
soupçonner que je ne l'ai voulu que pour mon culte : alors les
principes que j'aurais soutenus, je ne l'aurais fait que par une
indigne hypocrisie. Je ne veux pas donner crédit à pareil soupçon,
et c'est pour cela que j'ai souscrit à une proposition qui prouve
que nous voulons la liberté en tout et pour tous. (Bravo, bravo!)
» M. Ci.AES, d'Anvers. — Sans vouloir excuser la conduite
de la police, peut-être n'a-t-clle été portée à prendre les mesures
dont on parle que par des antécédents fâcheux, dont nous trou-
vons la preuve dans V Eviancipatton ? Je lis, en effet, dans ce
journal que la prédication saint-simonienne à Paris a donné lieu
à une scène tumultueuse où 12 à 15 mille personnes se sont donné
des coups de poing. C'est peut être pour prévenir de pareils
désordres que la police a défendu que la prédication eût lieu.
(On rit.)
» M. Le B^r.UK. — S'il est vrai que la police ait mis des
entnives à l'exercice du culte saint-simonien, elle a violé la loi,
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DE 1830 A 1848
109
'^:^ÊÊtW^^^iÈtl^^^^^ pour faire punir les coupables.
W/ilfiliiw^ilM'Tt^ le congrès ; il n'aurait à ^'cn
«W' wii'
I lO HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
mer ceux qui se seraient permis cette infraction, et que s'il
arrivait que l'administrateur de la sûreté générale, vint nous dire
demain qu'il est vrai que des ordres ont été donnés par lui pour
empêcher la prédication, nous ne pourrions prendre aucune mesure
contre lui ; il ne nous appartient pas même de le renvoyer devant
les tribunaux ; nous ne pourrions émettre qu'un vœu pour cela.
Je crois donc qu'il faut rejeter la proposition, et si l'on a des
plaintes à former contre la police, que l'on traduise les coupables
devant les tribunaux.
» M. LE VICOMTE Charles Vilain XIIII. — Il me semble
que la fin de l'allocution de M. Le Bègue réfute son commence-
ment. Notre but n'est autre que d'obtenir des renseignements,
précisément pour que l'infraction aux lois soit réprimée. Quant
à ce qu'à dit M. Claes, que la police avait voulu prévenir des
coups de poing, je lui dirai que la police n'a pas le droit de
prévenir des coups de poing {On rit.) Sous ce prétexte, elle
pourrait empêcher tout rassemblement et paralyser toutes les
libertés. (Oh rit.)
.» M. LE PRÉSIDENT. — Si l'assemblée y consent, j'écrirai à
M. l'administrateur de la Sûreté publique pour qu'il se rende au
sein du congrès demain à l'ouverture de la séance.
» De toutes parts : Oui, oui 1 »
♦
Lé lendemain, 19 février, le président du Congrès, M. de
Gerlache, annonça que MM. Margerin, Laurent, Carnot, Dugied
et Leroux, avaient adressé une pétition au Congrès pour deman-
der, en faveur de leur doctrine, l'exécution de l'article de la
Constitution belge qui garantit la liberté des cultes et de l'ensei-
gnement.
Cette pétition était ainsi conçue :
€ Ah CoHgrhs National^
» Nous professons une religion nouvelle, nous sommes
venus dans votre pays pour l'annoncer.
» Vos lois consacrent la liberté des cultes et la libre mani-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 III
festation des opinions en toute matière. Nous devions donc nous
attendre à pouvoir prêcher librement notre doctrine.
> Il n'en a pas été ainsi. Des influences, qu'il ne nous
appartient pas de qualifier, nous ont empêchés de réunir et
d'enseigner les hommes qui voulaient entendre notre parole.
» C'est aux fondateurs de la liberté de la Belgique que nous
en appelons, pour faire lever les obstacles qui nous environnent.
C'est à vous, messieurs, de faire respecter votre œuvre et de
nous faire jouir du bienfait de vos lois.
» Nous n'invoquons pas l'hospitalité, qu'en des temps bar-
bares mêmes les nations généreuses regardèrent comme sacrée;
car pour nous, et c'est un principe de notre foi, les frontières,
traditions de la barbarie, doivent cesser de séparer les hommes,
et nous ne nous croyons pas étrangers nulle part.
» Nous venons donc vous demander, messieurs, d'inter-
venir près du gouvernement à l'effet d'assurer à notre culte le
libre exercice que l'article de votre Constitution garantit indis-
tinctement à tous.
» Recevez, etc. »
Puis le président revint sur les interpellations faites la
veille et le compte rendu officiel continue ainsi :
» M. Lii PRi.siDENf. — Sur la proposition de Messieurs
Vilain XIIII et Andries, vous avez décidé que l'administrateur
général de la Sûreté publique serait entendu aujourd'hui, pour
nous donner des renseignements sur ce qui s'est passé à l'égard
des prédications saint-simoniennes. M. l'administrateur est
présent, je lui accorde la parole.
» M. Plaisant, administrateur général de la Sûreté publique,
monte à la tribune.
4c Messieurs, le Congrès nationnal m'a fait l'honneur de
m'appeler dans son sein pour lui donner des renseignements sur
les empêchements apportés à l'enseignement d'une doctrine, et
les entraves mises au droit libre d'association. On accuse la
police de ces faits. Cette imputation est grave, et si elle était
fondée, je la considérerais comme devant amener sur la tête des
coupables une punition exemplaire. Empêcher l'enseignement
d'une doctrine, entraver l'exercice du droit d'association, serait
lia HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
en effet se mettre en opposition manifeste avec les principes dont
la révolution a été la conséquence ; ce serait chercher à détruire
dans sa partie la plus importante cette liberté, qui seule peut
donner la vie aux gouvernants nouveaux, et sans laquelle ils
devraient tomber comme ceux qui les ont précédés.
» Je suis heureux de pouvoir annoncer, de prouver même,
que ces imputations ne sont pas fondées. Ceux mêmes qui disent,
ou à qui on ferait dire, que la police leur avait défendu de prêter
des locaux pour les prédications, nient avoir tenu un tel langage.
J'ai fait prendre des renseignements, j'ai interrogé les personnes
intéressées : elles ont nié formellement avoir invoqué la défense
de la police. Au reste, ces dénégations sont consignées dans les
journaux de ce matin. Vous connaissez cette lettre du sieur
Rykere, propriétaire de la salle Saint-Georges, qui est insérée
dans le Courrier et dans V Émancipation ; le sieur Rykere a
désavoué dans cette lettre avoir invoqué la défense de la police
pour appuyer le refus qu'il a fait de la salle à messieurs les prédi-
cateurs saint-simoniens : cela devrait suffire pour répondre aux
accusations dirigées contre la police. En effet, rien ne prouve
qu'elle ait fait la défense à qui que ce soit de se prêter à l'ensei-
gnement de la doctrine de Saint*Simon. Je crois cependant
devoir faire un narré succinct de ce qui s'est passé à cet égard.
» Lorsque la première prédication fut annoncée, je croyais
qu'elle se ferait paisiblement, et je ne dois pas dissimuler que ma
sécurité à cet égard était peut-être déplacée; j'ai appris, en effet,
que quelques perturbateurs se proposaient d'apporter le trouble
dans l'assemblée si la prédication avait lieu. Jeudi dernier, je
fus prévenu à trois heures de l'après-midi, que la première prédi-
cation devait avoir lieu le soir même. Pour empêcher tout
désordre, pour empêcher que les prédicateurs eux-mêmes ne
fussent insultés, j'ordonnai à M. Barbier d'aller à l'adminis-
tration de la police pour prendre les mesures nécessaires au
maintien de l'ordre ; il ne trouva personne à l'hôtel de ville ; il
se rendit à l'hôtel de la Paix, où la prédication devait avoir lieu,
et ayant appris que ce n'était plus là qu'elle serait faite, mais à la
salle Saint-Georges, il s'y transporta, et là il se borna à demander
que l'on vint le prévenir si des troubles avaient lieu à propos
de la prédication.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 II3
» Plus tard, il se présenta beaucoup de monde, et la femme
Rykere, effrayée de cette affluence, refusa d'ouvrir la salle et,
pour motiver son refus, elle dit que la police le lui avait défendu.
Quand elle se vit pressée par plusieurs personnes pour nommer
celui qui lui avait intimé cette défense, elle nomma le sieur
Barbier. Il paraît, messieurs, que cette femme, effrayée, n*a
invoqué le nom de la police que pour se dispenser de tenir
rengagement qu'elle avait contracté de prêter la Salle. Au reste,
je l'ai interpellée à cet égard, et elle m'a dit qu'aucune défense
ne lui avait été faite.
» Cela suffit, j'espère pour prouver que toutes les imputa-
tions adressées à la police, par rapport à cette affaire, étaient
dénuées de tout fondement.
» Je ne quitterai pas cette tribune sans remercier le Congrès
de l'occasion qu'il m'a donnée de protester de nouveau de mon
inébranlable attachement aux principes de la liberté et de tolé-
rance qui ont préparé la révolution et qui seuls peuvent en
assurer le triomphe. S'il pouvait jamais se faire, que je ne pusse
plus remplir mes fonctions sans les violer, je me retirerais, non
par défaut de courage ou de dévouement, mais par attachement
aux principes mêmes de la révolution, à ces principes qui ont été
ceux de toute ma vie, pour lesquels je suis fier d'avoir combattu
dans nos grandes journées de septembre et pour lesquels, tant
qu'il me restera un souffle de vie, je serai toujours prêt à com-
battre encore. (Très bien!)
» M. De Robaulx. — Je remercie monsieur l'administra-
teur de la police, des assurances qu'il nous a données qu'aucun
empêchement ne serait apporté à l'enseignement d'une doctrine
qui, comme toutes les autres, a droit à la protection des lois.
Je suis bien aise aussi d'apprendre qu'il n'y eut, de lui, ni de
ses subordonnés, aucune démarche contraire à nos libertés ;
seulement, je regrette qu'une espèce de terreur panique ait été
répandue fort mal à propos, par suite des menaces qui auraient
été faites aux propriétaires des établissements qui, d'abord,
avaient consenti à recevoir les membres de la doctrine saint-
simonienne.
» Il y a eu des menaces, en effet, car il ne faut pas croire
10.
114 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
que ce soit de leur propre mouvement que les propriétaires
du Waux Hall et de THôtel de la Paix aient refusé à quoi ils
avaient d'abord consenti. Voici une lettre de M. Pletinckx,
propriétaire de THûtel de la Paix, qui prouve qu'il avait reçu
des arrhes de ces messieurs, et qu'il les leur renvoya en leur
disant : € Je regrette ne pas pouvoir tenir l'engagement que
j'avais pris relativement à mon salon ; mais les circonstances
réclament de ma part une neutralité absolue quant à la religion
et à la politique. » (On rit.) Maintenant qu'il est prouvé qu'il
n'y a pas faute de la part de la police, je n'ai plus qu'un conseil
à donner à messieurs les saint-siinoniens, c'est de s'adresser
à monsieur le chef du comité de l'intérieur, pour qu'il leur
fasse donner un local dans le lieu destiné aux cours publics.
{Rumeurs léghres.)
» M. Plaisant, administrateur général de la Sûreté pu-
blique. — Les menaces se sont bornées à dire qu'on casserait
les vitres de la maison où la prédication aurait lieu. Je cherche
à découvrir les auteurs de ces menaces ; j'y parviendrai peut-
être, mais, jusqu'à ce moment, les recherches faites à cet égard
ont été sans résultats. Pour compléter les explications que je
devais au congrès, je dirai que hier, avant que la proposition
n'eût été faite, j'avais écrit à M. Margerin, pour le prier de me
faire connaître le lieu et l'heure de la prédication, afin que je
prisse les mesures nécessaires pour le maintien de la tranqui-
lité. » L'orateur lit la lettre (i) et ajoute : « Voilà la lettre que
(i) Voici le texte de cette lettre :
« L'adminitlrateur de la Sûreté publique à M. Margf^iin, chef de la mission saint-
simonienne en Belgique.
» Monsieur,
» J'ai TU avec poine, dans les journaux de ce matin, que Ton attribuait à la police les
entraves qui ont empêché la prédication saint-simonienne annoncée pour hier au soir.
J'ai fait vérifier si cette allégation était fondée, et je me suis assuré qu'il n'en est rien.
» Pour éviter à l'avenir les obstacles que l'on |X)urrait encore élever, aussi bien que
les désordres que la malveillance pourrait provoquer, j'ai l'honneur, monsieur, de vous
prier de vouloir bien nous faire connaître le lieu et le moment des prédications publi-
ques. Je saurai prendre des mesures ^suffisantes |Hiur vous as^^urcr l'exercice d'un droit
qui, dans un pays libre, appartient à toutes les dcKirincs qui ne provoquent point la
désobéissance des lois : d'un droit que nos institutions reconnaissent et qu'il est de mon
devoir de protéger.
» Recevex, Monsieur, etc. » (s) Isidore Plaisant. »
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 II5
j*ai écrite et que M. Saint-Margerin avait reçue avant la
proposition. »
(Les mots Saint-Margerin excitent dans l'assemblée une
hilarité générale et prolongée ; tous les regards se dirigent vers
la tribune des journalistes, où les membres de la mission saint-
simonienne se trouvent placés.)
« M. LE PRÉSIDENT {cLprls quc Ics rtrcs ont cessé). —
Uassemblée est-elle satisfaite des explications qu'elle vient
d'entendre ?
» Voix nombreuses. — Oui, oui 1 »
«
« «
U Emancipation du 29 février revient sur ces incidents et
écrit ces lignes curieuses sur l'état des esprits au lendemain de
la révolution :
« Nous avons annoncé hier avec surprise les difficultés que
rencontraient les prédicateurs de la doctrine de Saint-Simon,
pour trouver dans la ville un lieu convenable à leurs prédications
en public. Nous devons nous réjouir maintenant d'une circon-
stance qui vient de fournir à tant d'honorables citoyens du
congrès, du gouvernement et du clergé, l'occasion de prouver
qu'ils ne savaient pas reculer devant l'application des principes
de la liberté pour lesquels nous combattons. C'est une leçon,
nous l'espérons, qui sera féconde. MM. Ch. Vilain XIIII et
l'abbé Andries, sont les auteurs de la proposition par laquelle
le congrès vient de faire hautement comprendre qu'il voulait
que la liberté entière fût laissée à l'émission de toute nouvelle
doctrine. Des renseignements qui nous étaient parvenus dans la
journée, nous avaient appris que l'administrateur de la sûreté
publique désavouait ses agents, et oflfrait sa protection à nos
jeunes prédicateurs.
» Pendant qu'en France un clergé gâté par un pouvoir
déchu est pris en flagrant délit de conspiration contre l'ordre
public ; pendant que, chargé de honte et de malédictions de tout
un peuple, l'un de ses chefs fuit devant les recherches d'une
sévère justice ; pendant que par le plus aveugle des entêtements
1 16 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
ce clergé achève de compromettre la religion, et semble vouloir
la rendre complice de ses écarts, il convient au clergé belge
d'accueillir, de pratiquer les principes si larges, si possitifs
de la nouvelle église qui s'élève plus brillante à la voix de
M. Lamennais. Il convient à la Belgique de 183 1 de laisser sans
crainte le champ libre à la discussion de toutes les doctrines
nouvelles, fruit de notre époque.
» Le catholicisme nouveau a proclamé par la voix de
M. Lamennais qu'il ne reculerait jamais devant la controverse.
Laissons le champ libre ; il demeurera à la vérité. »
Le I*' mars, ce journal revient à la charge en ces termes :
« Nouvelle preuve que la Belgique est le pays libre par
excellence. En France, l'on ne dit rien à la tribune parlemen-
taire des prédications saint-simoniennes ; en Belgique, le congrès
national mande l'administrateur de la sûreté publique à sa barre
et cependant les saint-simoniens ne parviennent pas à obtenir
un local pour prêcher. Il y a plus. Ces messieurs voulaient se
plaindre au peuple des viles calomnies dont ils sont les objets.
On étouffe leurs plaintes en les empêchant de les manifester.
Ils dressent une proclamation au bas de laquelle ils mettent
leurs signatures en toutes lettres. Portées chez l'afficheur, celui-
ci consulte la police, et reçoit comme réponse, tafiïche, quoique
signée^ ne porte pas le nom de limprimcur. Déroutés par ce
contretemps, mais pleins de bonne volonté, ils demandent à
leur imprimeur de mettre son nom au bas de l'affiche. Refus.
Ils s'adressent à plusieurs autres imprimeurs de Bruxelles,
offrant argent comptant. Refus partout ; et pourquoi ?
» Le peuple saccagerait notre maison et nos ateliers. Et
cependant la Constitution belge dit qu'il y a liberté d'opinions
et liberté de les manifester ; et cependant le congrès national
a déclaré, sur la réclamation de messieurs les saint-simoniens,
que l'article de la Constitution n'y était pas mis pour rire.
Le moyen de douter après cela que la Belgique est le pays le
libre de l'Europe. Il nous peine de devoir le dire : nous cachons
mal, sous ce ton plaisant, l'amertune dont les persécutions
qu'essuient les disciples de Saint-Simon nous ont remplis,
quoique nous ne partagions pas leurs doctrines. »
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 II7
Bien que défendus par la presse libérale tout entière, et
assurés de la protection de la police et des pouvoirs publics,
les saint-simoniens ne parvinrent point à se faire entendre
publiquement à Bruxelles. Ils quittèrent donc cette ville pour
se rendre à Liège; mais avant de partir, ils firent afficher sur
les murs, et insérer dans les journaux de la capitale, la pro-
clamation suivante :
€ 22 février 1831.
» Religion saint-simonienne.
» Belges I
» Vous avez glorieusement conquis la liberté ; mais vous
êtes demeurés en proie à des misères sans nombre.
» La discorde règne parmi vous ; vos provinces sont me-
nacées, un grand nombre d'entre vous manquent de pain, de
vêtements et d'asile, et sont privés de tous moyens d'instruction
et d'amélioration morale.
» Ces maux sont aussi ceux de la France et de l'Europe
tout entière.
» L'ancien ordre social s'écroule de toutes parts. Les nations
sont dans l'attente d'un ordre social nouveau.
» Belges, nous avons senti vos douleurs, et c'est pourquoi
nous sommes venus vous annoncer, au nom de Saint-Simon, la
religion nouvelle.
» Toutes les institutions sociales auront pour but, l'amélio-
ration la plus rapide de la condition morale, intellectuelle et
matérielle de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse.
» Tous les privilèges de la naissance seront abolis sans
exception.
» Chacun sera classé selon sa capacité, et rétribué selon ses
œuvres.
» Il n'y aura plus sur la terre qu'une seule race, une seule
nation, une seule famille.
» Cependant, les hommes aveuglés par le fanatisme et la
superstition, se sont par trois fois placés entre vous et nous.
Notre parole n'a pu se faire entendre.
» Ils ont semé l'injure et la calomnie, afin de nous faire
1 18 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
passer pour des ennemis du peuple, et d'exciter contre nous sa
fureur et sa haine.
» En vain, nous nous sommes adressés au Congrès et au
Gouvernement, afin d'obtenir pour notre culte, le libre exercice
que l'article 14 de votre Constitution garantit à tous. La loyale
et franche intervention du Congrès et du Gouvernement n'a pu
triompher des obstacles suscités contre nous.
» Belges, que vous a donc servi de verser votre sang dans
les journées de septembre, si ceux qui veulent vous sauver, ne
peuvent arriver jusqu'à vous ?
» Mais nous saurons surmonter les obstacles qu'on nous
oppose ; nous sortirons victorieux de toutes les épreuves qui
nous sont réservées, et nous remplirons la mission que nos pères
nous ont confiée ; encore un peu de temps, et la parole saint-
simonienne retentira par toute la Belgique.
» Bnixelles, le 22 février 1831.
» Margerin, Laurent, Carnot,
DuGiED, Leroux. »
A Liège, les saints-simoniens furent favorablement accueillis:
€ Le peuple de Liège, écrivirent-ils à Paris, fut moins facile que
celui de Bruxelles, à se laisser entraîner à la violence. Il se sen-
tait français par son origine, par sa langue, par ses mœurs et par
ses aspirations. »
Les missionnaires trouvèrent dans la ville wallonne, des amis
dévoués. Pierre Leroux y avait été en relation avec les princi-
paux chefs libéraux, que la Révolution de 1830 avait mis en
évidence, avec Rogier, notamment, qui ne craignit pas de
compromettre sa popularité, en allant s'asseoir à la. table des
disciples de Saint-Simon et fraterniser avec eux.
Le recteur de l'Université mit la salle académique à la dispo-
sition des apôtres de la foi nouvelle. Mais à peine les premières
prédications furent-elles annoncées, que des placards menaçants
émanants des cléricaux, furent affichés et sommèrent les saints-
simoniens de garder le silence et de partir de la ville 1
Devant ces menaces, les étudiants s'offrirent de faire escorte
aux orateurs et de veiller à leur protection. On remercia ces
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 II9
jeunes gens, car Ton était rassuré sur Tinanité des menaces
cléricales.
La première réunion eut lieu dans les premiers jours du mois
de mars, devant 1,500 personnes, parmi lesquelles, à côté d'ou-
vriers en blouse et de femmes du peuple, se trouvaient M. de
Gerlache, président du Conseil des ministres, M. Bailut, procu-
reur-général, M. Contraux, recteur, et des professeurs de l'uni-
versité, des membres du barreaUj des étudiants et des bourgeois.
L'ordre ne fut pas troublé un seul instant et, « quand le
prédicateur (i) eut cessé de parler ^ l'assemblée plongée dans un
religieux silence, écoutait encore, et ce n'est qu'après quelques
instants, qu'elle fit éclater son adhésion par un tonnerre d'applau-
dissements. » (2)
Mais, que disaient les missionnaires, les disciples de Saint-
Simon ? Quel était le thème de leurs discours ? Comment expli-
quaient-ils leur doctrine ?
Voici, l'extrait d'un discours prononcé à Liège, le 10 mars
1831, par M. Margerin :
€ Au milieu des circonstances graves qui préoccupent tous
les esprits ; quand la Belgique, menacée dans son existence, se
lève tout entière pour la défense de son territoire ; quand
l'Europe semble à la veille d'un déchirement général ; si, en
présence des grands événements qui se préparent, nous venons
parmi vous, faire entendre notre parole, c'est que nous sommes
profondément convaincus de l'importance des choses que nous
avons à vous dire ; c'est que, de la gravité môme des circons-
tances, notre voix emprunte une nouvelle force, une nouvelle
autorité.
» L'Europe est engagée dans une crise effroyable. Les
nations éperdues s'agitent convulsivement. Partout les masses
populaires supportent impatiemment le joug qui pèse sut* elles ;
partout elles se lèvent et réclament hautement la fin de leurs
souffrances.
» L'ancien édifice européen s'écroule de toutes parts.
(i) M. I^urent.
(2) IxUrc adressée de Licgo au Père ICnfanlin.
I20 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIIE
» La France a donné deux fois le signal de la destruction ;
les peuples ont entendu son appel. La Pologne a secoué le joug
de la Russie. L'Allemagne gronde sourdement ; l'Irlande est en
insurrection pennanente. L'Angleterre se débat sous le poids de
son aristocratie féodale. L'Espagne est en proie à la guerre civile.
L'Italie se soulève et brise sa chaîne. Et il n'y a pas longtemps
encore, un cri de guerre et d'extennination retentissait parmi
vous, le canon grondait de Mons à Anvers, et les Hollandais
chassés du territoire de la Belgique apprenaient pour la seconde
fois à l'Europe que le joug impie que la Sainte-Alliance avait
imposé aux nations était brisé pour toujours.
» Cette conflagration générale accuse un vice profond dans
l'organisation des sociétés européennes.
» Voulez-vous savoir quel est ce vice profond ?
» Ecoutez :
» Le renversement des institutions féodales n'est point
encore achevé,
» Le hasard de la naissance préside à la répartition de la
plupart des avantages sociaux, moraux, intellectuels ou matériels.
» Les populations laborieuses gémissent dans la plus pro-
fonde misère, tandis qu'un grand nombre d'oisifs vivent au sein
des richesses. Le catholicisme et le libéralisme sont également
impuissants à conjurer les calamités sans nombre que la crise
actuelle accumule sur l'espèce humaine.
» Un nouvel ordre social va surgir des ruines de l'ancien.
Une religion nouvelle est donnée au monde.
» Nous sommes les apôtres de cette religion nouvelle.
» Au sein du désordre et de la guerre, nous vous apportons
des paroles de concorde et de paix.
» Au nom de Saint-Simon, nous vous annonçons que toutes
les institutions sociales auront pour but, l'amélioration la plus
rapide de la condition morale, intellectuelle et matérielle de la
classe la plus pauvre et la plus nombreuse.
» Nous vous annonçons l'abolition de tous les privilèges de
la naissance sans exception. Le classement selon la capacité, et
la rétribution selon les œuvres.
» L'émancipation politique et religieuse de la femme; sa par-
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gjBUE DB 1830 A 1848
121
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122 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
dront sur la terre, la récompense de leurs œuvres ; que l'espèce
humaine croit sans cesse en amour, en intelligence et en force ;
que ce progrès s'accomplit pour chacun dès cette vie, et conti-
nuera de s'accomplir immédiatement dans l'autre.
» Voilà la nouvelle promesse qui a été faite à la terre.
» Mais notre parole a d'abord été peu comprise. Et il devait
en Être ainsi.
» On a dit que nous voulions établir la communauté des
biens. Mais voyez : on entend généralement par le système de la
communauté des biens, le partage égal entre tous les membres
de la société, soit des produits du travail de tous, soit du fonds
même de la production. Or, qu'avons-nous dit ? Chacun sera
classé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres. En d'autres
termes : les instruments du travail, consistant en terres, capitaux,
ateliers, etc., seront confiés aux hommes les plus capables de les
employer à la production ; et les produits du travail seront
donnés à chacun, selon qu'il aura opéré et mérité; de telle sorte
que la fonction de chacun sera l'expression de sa capacité et sa
richesse la mesure de ses œuvres.
» Le système de la communauté des biens serait donc la
violation la plus manifeste de notre loi morale.
» On a été plus loin. On nous a accusé de vouloir porter
atteinte à la pureté du mariage. Ecoutez : Nous enseignons,
connne les chrétiens, qu'un seul homme doit être uni à une seule
femme ; et nous enseignons de plus que les chrétiens, et contrai-
rement à la doctrine de saint Paul, que l'épouse doit devenir
l'égale de l'époux ; et que, selon la grâce particulière que Dieu
a dévolue à son sexe, elle doit lui être associée dans toutes les
fonctions religieuses et politiques. Ainsi, loin de porter atteinte
à la pureté du mariage, nous avons, au contraire, ajouté à sa
Huiutoté ; et en l'élevant au rang d'institution sociale, nous lui
avons donné une consécration nouvelle, nous lui avons imprimé
pour la première fois le caractère divin.
» Mais ces idées vous seront développées plus tard.
» Nous allons parcourir toutes les nations de la terre pour
leur porter cette bonne nouvelle, que les maux qu'elles endurent
touchent à leur terme et que le règne de Dieu est proche.
LA BELGIQUE DE 183O A Î848 I23
» Nous appelons à nous tous les lio.n nés sans distinction
de race, de nation ou de famille; car il n'y aura plus qu'une seule
race, une seule nation, une seule famille.
» Nous appelons à nous ceux qui ont une loi et ceux qui
vivent sans loi ; car tous sont également justifiés en Dieu.
» Nous appelons à nous les catholiques et les protestants,
les absolutistes et les libéraux. Nous les convions tous à une
même communion : car nous seuls pouvons donner à tous ce
qu'ils cherchent vainement en dehors de nous : aux catholiques,
l'unité de doctrine ; aux protestants, le libre examen ; aux abso-
lutistes, l'ordre ; aux libéraux, la liberté.
» Nous allons parcourir toutes les nations de la terre.
» Mais c'est par la Belgique que nous avons voulu com-
mencer notre apostolat ; la Belgique unie à la France par tant
de liens et dont la destinée est désormais de marcher avec la
France à la tête des nations, dans la route glorieuse du progrès,
vers l'association universelle. C'est avec le sentiment profond de
la puissance que Saint-Simon a mise en nous, c'est avec l'inefifable
joie que nous éprouvons à la communiquer, que nous venons
parmi vous prêcher et enseigner. »
Voici encore un passage d'un autre discours, adressé spé-
cialement à la jeunesse bourgeoise :
€ ...Chez les Hébreux, lorsque sur le bord de la route était
trouvé un cadavre, les habitants de la cité voisine, la main éten-
due sur ce corps inanimé, juraient qu'ils n'avaient point trempé
dans cet homicide. Eh ! bien, je vous adjure ici de m'entendre.
A la vue de ce peuple entier que vous voyez dans la fange de
vos rues et de vos places, sur de misérables grabats, au milieu de
l'air fétide des caves et des greniers, dans des hôpitaux encom-
brés, dans des bagnes hideux, se mouvoir, pâle de faim et de
privations, exténué par un rude travail, à moitié couvert de
haillons, livré à des agitations convulsives, dégoûtant d'immora-
lité, meurtri de chaînes, vivant à peine, je vous adjure tous,
enfants des classes privilégiées, levez-vous, et, la main appuyée
sur ces plaies putrides et saignantes, enfants des classes privilé-
giées, qui vous engraissez de la sueur de cette classe misérable
exploitée à votre profit, jurez que vous n'avez aucune part à ses
1^4 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAU81IE
souflfrances, à ses douleurs, à son agonie. Jurez 1 Vous ne Tose-
riez pas 1... Ah 1 que faites- vous du moins pour guérir ses bles-
sures et pour le rendre à la vie ? Que faites- vous 7 Rien... rien
encore que de nous écouter.
» Ah I il faut vous le dire, si nos paroles n'agissaient pas
plus promptement sur la classe la plus nombreuse et la plus
pauvre que sur vous, savez-vous bien que nous, qui pénétrons
dans le secret de ces cœurs ulcérés et recevons la confidence de
leurs sentiments, savez-vous bien que nous frémirions pour vous ?
Voulez-vous donc ressembler à ces sceptiques de l'empire
romain, dont la science prétendue chicanait TEvangile et se
consumait dans de frivoles incertitudes, tandis que les barbares,
accourant en armes aux frontières, soudain étaient saisis par
l'enseignement de la parole divine? Oui, si les chrétiens n'avaient
su dompter ces sauvages idol&tres, c'en était fait de tout l'empire!
Et nous, si nous n'avions la puissance de dompter, d'amollir,
d'apprivoiser ces populations ignorantes et affamées, à quelle
crise épouvantable la société ne serait-elle pas livrée 7 Que le
passé vous instruise et vous éclaire I Ecoutez, écoutez notre
voix, voix de paix et de réconciliation 1 »
Mais les prédications ne suffisaient point et les missionnaires
s'occupèrent d'organiser et de grouper les adhérents qui se pré-
sentaient à eux.
Les groupements saint-simoniens comprenaient la «famille»,
qui se subdivisait en sections ou plutôt en degrés. Il y avait le
degré préparatoire^ où les adhérents devaient faire leur stage ;
puis, le troisième^ le second degré^ etc.
I^e Globe, principal organe de l'école saint-simonienne publié
à Paris, imprimait au commencement du mois de mai 183 1 :
€ En Belgique, MM. Charles Duveyrier, membre du Col-
lège; Duguet, membre du second degré; Machereau, du troisième
degré, organisent la famille saint-simonienne à Bruxelles, à
Liège, à Huy et dans quelques autres localités. »
Duveyrier prit la direction de la mission belge. Au commen-
cement du mois de mai, il se rendit à Gand et à Louvain. Voici
en quels termes le Courrier des Pays-Bas rendit compte de la
première réunion qui eut lieu à Louvain :
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 12$
« M. Duveyrier, chef de la mission saint-simonienne en
Belgique,, s'est rendu le mardi 10 mai à Lôuvain, pour y faire
entendre la nouvelle doctrine. M. Roussel, professeur à TUni-
versité, a vainement insisté auprès de la régence (bourgmestre)
pour que cette prédication pût se faire dans la salle académique ;
la régence a été sourde et a persisté dans son refus. M. Duvey-
rier s'est alors assuré d'un salon à l'hôtel de \ Aigle noir^ et la
réunion devait y avoir lieu à onze heures, lorsque l'hôte, eflfrayé
par de déplorables insinuations, est venu annoncer, au moment
où les étudiants étaient attendus à l'enseignetnent, que son salon
n'était plus disponible et qu'il retirait sa parole.
» Cependant, les étudiants étant venus pour entendre les
saint-simQuiens, M. Duveyrier leur proposa de se réunir hors de
la ville. Cette proposition fut accueillie avec empressement et
l'après-dtner, par le plus beau soleil, on voyait une longue pro-
cession de jeunes étudiants qui s'en allaient à travers la cam-
pagne, impatients d'entendre des choses nouvelles. A l'entrée
d'un bois, ils s'assirent en demi-cercle, et M. Duveyrier, debout
devant eux, leur traça l'objet de sa mission avec des couleurs et
des images riches, fécondes, et aux inspirations desquelles l'efifet
pittoresque que faisait ce groupe donnait nécessairement plus
d'éclat et plus de vivacité. Des applaudissements francs et una-
nimes dédommagèrent M. Duveyrier des misérables contrariétés
qui lui avaient été suscitées le matin et, lorsqu'il voulut fixer ce
lieu pour rendez- vous habituel, toutes les voix crièrent : Non^
non^ à t Université/ »
Et le Courrier des Pays-Bas ajoutait :
« Nous nous contenterons, pour toute réflexion, de proposer
à M. Nève l'exemple de Liège, où la régence et le recteur se
sont empressés d'accorder la salle académique à la mission saint-
simonienne; cette protection accordée à l'exercice de nos libertés
est d'un bon effet sur l'esprit d'une jeunesse studieuse et suscep-
tible à l'aspect d'une injustice, même indirecte.»
Pendant ce temps, la propagande continuait, très active.
A Bruxelles, où l'on pouvait enfin parler sans craindre le
désordre, l'activité fut fort grande. Il y eut des réunions presque
tous les jours. L'enseignement se faisait au salon Marché-aux-
II.
136 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Herbes, 38, le dimanche et le jeudi pour les hommes, le ven-
dredi pour les dames, le lundi et le samedi pour les ouvriers.
Le mercredi avaient lieu les délibérations des membres de la
nouvelle église. Il y avait également des réceptions où il venait
beaucoup de monde et de curieux.
Les séances commençaient le dimanche, à 11 heures du
matin, et les autres jours à 7 heures du soir.
« Indépendamment des séances d'enseignement, annon-
çaient les journaux, les missionnaires saint-simoniens recevaient
avec plaisir tous les jours et à toute heure les personnes qui
désiraient des explications particulières. »
Les prédications étaient très suivies à Liège, Bruxelles et
Verviers. Dans cette dernière ville, la parole nouvelle reçut un
accueil des plus favorables, annonçait le journal de Verviers et
une famille saint-simonienne allait y être organisée.
Les villes d'Anvers, de Gand, de Bruges, d'Ypres, de
Courtrai, de Deynze, d'Eecloo, de Thielt, de Louvain étaient
régulièrement visitées, et la famille y recnitait de nombreux
adhérents.
.Dans le Hainaut, un journal, L'Observateur du Hainaut,
publiait des articles sur la doctrine nouvelle. Dans son numéro
du 28 juin 1831, il annonçait que M. Duveyrier, chef de la
mission belge, avait passé à Mons, rentrant à Paris. Il n'avait
eu le temps que de réunir une cinquantaine d'adhérents, la
plupart des jeunes gens, désireux de connaître la doctrine nou-
velle. Duveyrier, dit cet organe, a fait une brillante improvisation
qui dura trois heures 1
Le 8 juillet, une grande cérémonie appelée Communion,
réunit à Paris la famille.
Olin de Rodrigues y déclara :
€ Chers enfants, l'Eglise de Belgique est fondée ; notre
très cher fils Duveyrier et son fils Duguet ont pu revenir près
de nous tranquilles sur la famille que nous leur avons confiée et
qui, par leurs efforts, s'était affirmée et étendue. Nos fils Mache-
reau et Toussaint ont été chargés de continuer leur ouvrage.
» Liège, Verviers, Huy, Mons, Louvain et Gand ont été
visités utilement par nos fils...
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I27
» Nous avons fondé la famille universelle . et brisé à tout
jamais le privilège de la naissance; de chacun suivant sa capacité,
à chacun suivant ses œuvres. »
Toussaint, dont parlait le père Enfantin, était un Belge,
très ardent saint-simonien en 183 1. Il fut nommé notaire et élu
député de l'arrondissement de Thielt en 1848, mais il ne fut pas
réélu en 1850. Pendant son court séjour à la Chî^mbre, Toussaint
préconisa l'organisation des assurances par TEtat, projet dont
Jules Malou avait déjà saisi la Chambre en 1846, et il proposa
un impôt sur les successions que Frère-Orban réalisa plus tard,
en 185 I.
Parmi les partisans belges de la doctrine de Saint-Simon, il
ne faut pas oublier le poète Jean-Théôdore-Hubert Weusten-
raad, né à Maestricht, le 15 novembre 1865.
Weustenraad fonda, à la fin de 1827, r Eclair eur du Lim-
bourg, qui fit de l'opposition au gouvernement du roi Guillaume.
Il fut poursuivi plusieurs fois par la magistrature hollandaise.
Quand éclata la révolution de 1830, il vint à firùxelles avec son
frère, qui fut tué pendant le mouvement révolutionnaire.
Après 1830, Weustenraad fréquenta les conférences orga-
nisées par les saint-simoniens et embrassa cette doctrine. Il était
alors substitut du procureur du roi à Tongres. \\ publia dans
cette ville, sous le pseudonyme de Charles Donald, un recueil
de poésies portant le titre de Chants de Réveil (i).
Il y proclame avec enthousiasme Tavénement d'une société
meilleure d'après les plans de Saint-Simon :
LE CHANT DU PROLÉTAIRE
Quand sur les splendides ruines
De ce siècle âgé de trente ans.
L'essaim des nouvelles doctrines
S'abattit à cris triomphants;
Un poète éçlos sous leurs ailes,
Qui les suivit dans leur essor
S'éprit d'amour pour l'une d'elles.
Et chanta plein d'espoir encor :
(i) Brochure de 32 pages, chez J. Billen, à Tongres, en 1831.
128 HISTOIRB DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Gloire à toi, Saint-Simon, seul viai dieu de ta race^
Quand je trouvai ton pied empreint dans mes sillons.
Quand ton souffle vivant passa devant ma bce
Je sentis, sur ma chair, frissonner mes haillons ;
Et les signes des temps sur ma tête éclatèrent.
Et je me du alors : Jeune homme, lève toi,
Lève-toi du grabat où les grands te jetèrent.
Au nom profané de la Loi I (i)
Weustenraad ne resta pas longtemps à Tongres ; le
19 novembre 1832, il fut appelé à Liège en qualité d'auditeur
militaire et y occupa ces fonctions durant quinze ans. Il fit dans
cette ville de nombreux disciples des idées saint*simoniennes.
Après la dislocation de TEcole, il devmt pbalanstérien. Vers la
fin de 1848 y il fut investi des fonctions de greffier au tribunal
civil de Bruxelles.
Il continua à écrire des poésies et des pièces de thé&tre.
Une de ses pièces, le Remorqueur, qu'il dédia à son ancien ami
Charles Rogier, eut beaucoup de succès et lui valut Tordre de
Léopold 1 II collabora aussi à divers journaux : au Courrier
Belge^ au Politique, à la Tribune, à t Indépendance, etc.
Au mois de juin 1849, se sentant malade, il se rendit au
pays de Namur. Il y mourut le 25 juin, à Jambes, du choléra, et
ses restes furent déposés dans le cimetière de ce joli village des
bords de la Meuse (3).
Le Débat social annonça la «mort du citoyen Weustenraad»
et fit de lui un grand éloge. De son côté, le ministre des travaux
publics, M. H. Rolin, par un arrêté du i^ juillet 1849, « voulant
payer, au nom du pays, un tribut d'admiration et de regret à la
mémoire du poète national, auteur du Remorqueur », décida
que la locomotive numéro 169 porterait le nom de Weustenraad.
La presse libérale, nous l'avons dit, s'était montrée très
favorable aux idées défendues par l'école de Saint-Simon. Tel
fiit notamment le cas de t Emancipation, de Bruxelles ; du
(1) Bn 184S — novembre — Weuttenraad publia un volume, Poésies lyriques où
It CkmU du Prolétaire figure, mais avec quelques changements.
(s) Voir le Débat Sociaidu a8 juin 1849. Voir aussi une Notice sur Weusêeuraad, par
Quetelet, dans VAtmuaire de t Académie Royale de Belgique pour 1850.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I29
journal de Verviers ; de la Révolution belge, de Huy ; de
r Observateur du Hainaut ; du Courrier des Pays-Bas.
A côté de la propagande orale, la propagande écrite n'avait
pas été négligée. Une forte réclame avait été faite dans plusieurs
journaux et Paris avait envoyé en Belgique des ballots de
volumes, parmi lesquels : V Exposition de la Doctrine de Saint-
Simon, premier volume ; les Lettres sur la Religion et la
Politique ; Cinq Discours aux Elèves de t Ecole Polytechnique ;
V Appel aux Artistes.
Plusieurs de ces ouvrages ayant été fort demandés, furent
réimprimés à Bruxelles.
Le grand journal quotidien Le Globe, de Paris, qui avait été
repris par l'Ecole, était en vente aussi dans les librairies de
Bruxelles, de Liège et de Louvain.
Le 29 mai 1831, Duveyrier fonda à Bruxelles, « avec de
l'argent belge » dit une de ses lettres, t Organisateur belge,
journal de la doctrine de Saint-Simon, paraissant tous les
dimanches.
Nous reproduisons le titre complet de ce journal qui n'eut
que vingt-quatre numéros (du 29 mai au 27 septembre 1831) et
dont nous n'avons pu nous procurer nulle part la collection
complète, pas même à Paris, à la bibliothèque de l'Arsenal (i),
qui possède cependant tous les documents de l'Ecole, qui lui
ont été légués par le père Enfantin :
L'ORGANISATEUR BELGE
JOURNAL DE LA DOCTRINE DE SAINT-SIMON
RELIGION
SCIENCB — INDUSTRIB
Association progre ssiv e utUverseile
Puis de chaque côté du titre, ces devises :
€ Toutes les bntitutions sociales doi- < lous Us privitèges de la naissance,
vent avoir pour but VaméHoration du sans exception, seront abolis,
sort moral, physique et intellectuel delà i^ A chacun selon sa capacité ; à cha-'
clame la plus nombreuse et la plus que capacité s^m ses oeuvres. ^
pauvre. >
( I ) J'fti demandé en vain la collection de r Organisateur belge à la biblioUièque royale
de Bruxelles, aux bibliothèques de nos universités de Liège et de Gand, à la bibliothèque
nationale;de Paris et même à celle de l'Arsenal, à laquelle le père Enfantin légua tous les
130 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
U Organisateur belge ^ dont le bureau était situé place de
Louvain, 7, était imprimé chez Laurent frères. Il avait 8 pages
et le prix de Tabonnement était très élevé : 12 florins, c'est-à-dire
24 francs par an, soit environ 50 centimes le numéro 1 II devait
être consacré exclusivement à la propagation de la doctrine
de Saint-Simon en Belgique. D'après le prospectus, il s'adres-
sait € surtout aux personnes qui ressentent vraiment l'état de
malaise et de désordre de la société et qui cherchent dans la
religion, dans la philosophie, dans la politique, la fin de tant
d'incertitudes et de douleurs ».
Son but était € de mettre un terme aux controverses de la
science, aux catastrophes de l'industrie, et de guérir les beaux
artN du marasme qui les tue ». Il voulait « présenter sur toutes
tcN hautes questions d'économie politique, d'histoire, de philoso-
phie, de morale et de législation, les solutions auxquelles la
irligion saint-simonienne enseigne que tous les hommes et tous
IrN peuples se rallieront progressivement, et qu'ils proposent
aujourd'hui ft l'examen de tous les hommes de conscience et de
(Ic^voucmcnt à quelque classe qu'ils appartiennent, et quelle que
Hoit leur croyance ou leur opinion »
D'après ce que nous avons pu en juger par les quelques
rxrmplaircs que nous avons trouvés à Paris, chaque numéro de
VOtg^inisaleur helgô devait contenir un article sur la politique
cir notre pays, des articles de doctrine et un compte rendu des
pto){r6N que réalisaient chez nous les missions saint-simoniennes.
Pour donner une idée de la manière dont ce journal envisa-
Urait les choses belges, nous avons copié le passage suivant d'un
Hiliilc du numéro 2, du 5 juin 1831 :
« Nous avons montré dans notre précédent numéro que la
NOi iélé se trouve composée d'individus appartenant à deux classes
)irt|Moii ilo riCidlo, el qui riirmcnt les Archives saint-simonienncs, réunies el classées par
\Us%\% Uaiu un ^rand nombre de cartuni.
I o i-iin^cr valeur do la bibliothèque de l'Arsenal me fil visiter la salle où se trouve la
liilituiih^iuodo TKatlu saint -simonicnne« des portraits du Père, Mm buste ainsi que celui
du S4M1I Siiium. ( 'oito salle n'était |nis encore arrangée au moment de ma visite (avril I903K
lUiiv un c«Mn ic trouvait un grand |)anier contenant des livres, des brochures et des
)i<uniiius J'y cherchai et fus assez heureux d'y découvrir quelques numéros de tOrga-
»w».Wii<r frV#, mais la collection n'était malheureusement jms complète.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I3I
bien distinctes. Pour les uns, le présent et Tavenir sont assurés.
Ils ne sont pas dans des transes continuelles sur la destinée de
leurs femme et de leurs enfants. Il leur est permis de jouir des
douces sympathies de la famille ; l'éducation a développé leur
intelligence et leur a donné des mœurs élégantes et polies; leurs
sens se rassasient des jouissances des beaux arts ; ils profitent de
toutes les découvertes, de tout ce qui se produit de neuf et de
grand. Mais ils ne forment qu'une petite minorité.
» En dehors, et tout autour de cette petite minorité, il est
une foule innombrable, une fourmilière de créatures humaines
qui n'ont ni avenir ni présent assurés. Or, cette masse qu'un
souffle émeut comme la mer, parce qu'aucun intérêt, aucun
sentiment ne l'attache au sol et à toutes les belles inventions qui
en parent la surface, cette masse est un amas de malheureux
abandonnés depuis l'enfance, dont l'éducation n'a point éclairé
l'esprit ni adouci les mœurs ; ceux-là sont presque sauvages ;
leur cœur n'a jamais été initié aux tendres affections, ni leurs
sens aux délices des beaux arts ; ils végètent avec leurs femmes
et leurs enfants, au jour le jour, dans un cercle rétréci où ils
souffrent toutes les privations, toutes les incertitudes et où la
rudesse de leurs passions, leur misère, leur ignorance les poussent
à manifester violemment leurs douleurs.
» Un pareil état de choses, avons-nous dit, est une source
intarissable de perturbations. Il entretient au cœur de la société
une plaie vive qui est le foyer de toutes ses angoisses, de tous
ses tressaillements, de toutes ses convulsions. Cette plaie endo-
lorit le corps social tout entier ; pas un de ses membres n'est à
l'abri des étreintes cuisantes qui s'en échappent. Aussi le seul
moyen de leur donner la vie et le bien-être, c'est de sécher à sa
source même le mal qui les ronge.
» Toute politique qui n'a pas directement pour but
r amélioration morale intellectuelle et physique
de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse^
est une politique immorale, ignorante et impuissante.
» Tous les efforts de la presse, toutes les discussions du
congrès, tous les actes des divers administrateurs et fonction-
naires publics, qui n'ont pas en vue d'atteindre ce résultat
132 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
important par la voie la plus courte, sont choses qui peuvent
assurément jouir d'une certaine importance aux yeux d'une
classe privilégiée d'amateurs de polémique animée et d'émotions
parlementaires ; mais pour réjouir le peuple d'une joie durable,
point. Picard^ ainsi qu'on l'appelle, se laisse volontiers prendre,
car il est bon peuple, aux douces paroles et à l'assurance
présomptueuse de ceux qui croient que, parce que l'on a mis le
mot loi au-dessus d'un rouleau de papier, il va en sortir des
torrens de délices et comme un nouvel Eldorado ; mais aussitôt
que l'effet ne suit point la promesse, ce bon peuple ne se met
plus en frais de satisfaction ; il retombe découragé sur son
grabat de douleurs, il gronde, il gémit.
» Il faut que le peuple soit heureux ; sans quoi nul n'a le
droit de l'être autour de lui et nul ne l'est en effet ; il y mçt
ordre. Et il n'est qu'un moyen de rendre le peuple heureux,
encore une fois, c'est de donner à toutes les forces politiques
dont la presse et la tribune disposent, un but, un but unique :
familioration continue de la classe la plus pauvre. »
Dans son numéro du 10 juillet 1831, V Organisateur belge
publia un article intitulé € Monsieur Lebeau » dans lequel
nous lisons les deux passages suivants relatifs au premier roi
des Belges :
« ... Nous saluons aussi l'arrivée prochaine du prince de
Saxe-Cobourg, parce que le besoin d'ordre matériel qui se fait
vivement ressentir en Belgique, sera au moins momentanément
satisfait par les traditions du passé qu'il apporte avec lui, à
savoir un reste du principe de la légitimité par droit de nais-
sance, c'est-à-dire sa parenté avec un membre de la corporation
des rois, titre encore indispensable aujourd'hui pour un souve-
rain constitutionnel, qui doit représenter les intérêts de l'héritage
par droit de naissance, jusqu'à ce que la transformation de ce
moyen de transmission de la propriété ait fait arriver la succes-
sion de la capacité à la capacité. »
« ...Nous espérons d'ailleurs que le prince de Saxe-Cobourg
sentira qu'il peut acquérir le titre d'élu du peuple, en s'occupant
de ses véritables intérêts, à mesure qu'il perdra celui d'élu des
rois ; en ne défendant pas les principes féodaux de leur caste, et
>^W- ^T'
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tH-E^I^UE DE 1830 A 1848
133
ions de son précurseur qui nous prédît
ip'ilbîtitalion politique de la Belgique et
|on s'occupera de Vavièlioration de la
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134 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Après avoir été contrariée à Bruxelles par des perturbateurs
inconscients, la propagande saint-simonienne fut vivement com-
battue et critiquée par les catholiques et les conservateurs.
Comme toujours, on dénatura le but et les tendances des
apôtres de l'idée nouvelle. On leur reprocha surtout de pour-
suivre le partage des biens et lacommunauté des femmes I
En 1832, M. Tabbé G. Moens, de Liège, publia en deux
volumes portant le titre : Revue du Saint-Simontsme, une pré-
tendue réfutation de la doctrine de Saint-Simon (i).
Ce qui le décida, dit-il, à entreprendre son travail, c'est
l'étendue de la propagande des missionnaires venus en Belgique,
et les dangers de la propagation de leurs livres, qui avaient été
réimprimés à Bruxelles par la maison Louis Hauman et C^, pour
être envoyés dans les principales villes du pays et répandus parmi
le peuple.
L'auteur répond à l'ouvrage : Doctrine de Saint-Simon ^
réimprimé à Bruxelles en 1831. Il y choisit de ci, de là, une ou
deux phrases et les réfute longuement.
Parlant du dévouement des apôtres saint-simoniens, il répond
en ces termes :
« Le dévoûment des saint-simoniens ne prouve pas la
valeur de leur doctrine ; toutes les sectes religionnaires et philo-
sophiques, même les doctrines les plus obscures, comptent leurs
hommes dévoués ; la réforme, le judaïsme, même le paganisme
n'ont-ils pas leur martyrologe comme les vrais enfants de Jésus-
Christ ? Ceci prouve-t-il que toutes les doctrines qui comptent
leurs martyrs, sont soutenues par les colonnes inébranlables de
la vérité î Non, mais c'est une preuve que l'entêtement et le
fanatisme poussent parfois les extravagances humaines jusque
dans leurs dernières conséquences. »
Si M. Moens dit vrai, cela se retourne également contre
l'Eglise qu'il défend, car celle-ci aussi compte des fanatiques 1
Il nous reste à examiner l'influence que les saint-simoniens
et leurs idées ont pu avoir en Belgique.
En 1839, c'est à dire quelques années à peine après leur
(i) Liège, imprimerie de Jeunehomme Frères, 1832.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I35
campagne, M. Charles de Coux, professeur à TUniversité catho-
lique de Louvain, publia dans la Revue de Bruxelles^ un article
d'une soixantaine de pages sous le titre à' Histoire du Saint-
Simonisme (i).
Se posant la question : « Que reste-t-il aujourd'hui du Saint-
Simonisme ? Il répond : « D'une part, ses doctrines sur la pro-
priété, doctrines qui se sont infiltrées, bien plus qu'on ne le
pense, parmi les classes ouvrières, et de l'autre, la réaction
religieuse qu'il a si puissamment provoquée ».
Le professeur de Louvain pensait, en 1839, que les idées
rénovatrices de Saint-Simon étaient en décadence. Il avait craint
un moment en voyant les classes instruites suivre avec sym-
pathie l'enseignement de la doctrine nouvelle. Mais, ajoute-t-il,
les extravagances des républicains en France ont mis fin aux
progrès du Saint-Simonisme, à cause de la peur qu'avaient les
bourgeois conservateurs, petits et grands, d'un bouleversement
social, de modifications au régime propriétaire, etc.
« La peur, dit-il, étouflfe sous sa main glacée toutes les
pensées généreuses, et les hommes doués de quelque clairvoyance,
respectent en elle le principe vital de la société actuelle, se
réjouissent en quelque sorte des événements qui la raniment, des
émeutes qui la rendent si puissante, des complots qui l'empêchent
de s'engourdir au sein d'une périlleuse sécurité. »
« La peur, principe vital de la société actuelle » est vraiment
une pensée exquise 1 C'est sans doute elle qui a décidé les diri-
geants de prendre à leur service des agents provocateurs et à
faire parler la dynamite officielle 1...
Dans une étude précédente : Des nouvelles théories sociales
au XIX^ siècle (2) M. de Coux avait déjà écrit : « Il y eut un
moment, vers la fin de 1 831, où les catholiques français d'une
part et le gouvernement de l'autre, se sentirent saisis d'une grande
frayeur, tant le Saint-Simonisme avait étendu le nombre de ses
prosélytes, tant était aveugle le fanatisme dont ils étaient animés.
Un changement pareil dans les habitudes froides, ironiques,
(i) Revue de Bruxelles, numéro du mois d'octobre 1839.
(3) Revue de Bruxelles, du mois d'août 1839, ï^ff^ 105-106.
136 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
égoïstes de la partie incrédule de la population, de cette partie si
facile à soulever contre Tautorité royale par un appel à ses
passions démocratiques, si facile à irriter par un appel à ses pré-
jugés antireligieux, est assurément le phénomène le plus extraor-
dinaire du XIX* siècle, et nous comprenons presque que l'on y
vit un véritable miracle, si depuis longtemps plusieurs causes ne
s'étaient réunies pour préparer les esprits à Tavènement d'un
système social nouveau ».
Ce qui est resté de la propagande saint-simonienne et ce qui
a dû influencer les esprits après 1830, c'est avant tout ridée
d'organisation qui fut la grande pensée synthétique de la doctrine
de Saint-Simon.
L^ exploitation industrielle du globe fut le but commun
d'activité de Saint-Simon et de ses disciples :
» Il fut un temps — écrit Enfantin, — il fut un temps qui
n'est pas loin, où les grandes questions politiques s'appelaient
liberté de la presse, libertés municipales, liberté individuelle. A
une autre époque, elles s'appelaient Austerlitz, léna, Wagram
ou Marengo... Aujourd'hui c'est près de Rothschild qu'il faut
voler ou sur les rails qu'il faut marcher, si l'on veut se mêler
vraiment aux grandes affaires de ce monde. »
En matière industrielle, les saint-simoniens qui étaient à la
fois des théoriciens et des praticiens, ont touché en quelque
sorte à tout.
On leur doit la théorie des banques et le service financier.
Dès 1832, Michel Chevalier, qui appartenait à l'école saint-simo-
nienne, avait déclaré que le Chemin de fer serait le symbole le
plus parfait de l'association universelle. Et, n'est-ce pas à Rogier,
qui fut saint-simonien, que l'on doit la création de la première
ligne de chemin de fer sur le continent, qui fut exploitée par
l'Etat, et dont le ministre de l'Intérieur, M. de Theux, ne voulait
pas ?
Quand on relit les ouvrages de Saint-Simon et de ses disci-
ples, on y trouve toutes les fonnules employées encore aujour-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I37
d'hui pour critiquer Torganisation sociale actuelle, et Ton cons-
tate que les réformes inscrites dans le programme de la démocra-
tie socialiste, au début du XX' siècle, avaient déjà été préconi-
sées il y a quatre-vingts ans par cette école (i).
Le socialisme, pour les Saint-Simoniens, est le contraire de
rindividualisme.
€ Deux principes sont en présence, dit Laurent dans un
de ses discours. Le socialisme et l'individualisme. Là où domine
le principe socialiste (car le socialisme a existé dans Tétat
normal des sociétés et à toutes les époques de foi), la société
ne reste pas indifférente au sort d'aucun des ses membres... »
La réforme du régime de la propriété individuelle, par
la suppression de l'héritage, a été la réforme préférée des
saint-simoniens. L'héritage était considéré par eux comme
une prime à l'oisiveté et, dès 1831, leur principal organe.
Le Globe, faisait campagne en faveur d'un impôt progressif sur
les successions.
Ne demandaient-ils pas, en même temps que l'abolition de
tous les privilèges de naissance, sans exception et par conséquent
la suppression de l'héritage, que tous les instnnnents de travail,
les terres et les capitaux, qui forment aujourd'hui le fonds morcelé
des propriétés particulières, soient réunies en un fonds social, et
que ce fonds soit exploité par association et hiérarchiquement, de
façon que la tâche de chacun soit l'expression de sa capacité et
sa richesse la mesure de ses œuvres ?
Il est donc resté beaucoup de choses de la doctrine de Saint-
Simon et des prédications de ses disciples, et nous retrouverons
plus tard, dans la suite de ce travail, des traces profondes de
leur propagande, de leur enseignement et de leur ardent
prosélytisme 1
(i) Lire à ce sujet une très curieuse conférence faite à TUnion catholique de
Lille, par M. J. K. Fidao, et publiée dans V Associaiiofi catholique^ livraison du
15 août 1902.
12.
I3Ô HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
CHAPITRE VII
Le Mouvement populaire. — Les Premiers Meetings
ouvriers
LES IDÉES DÉMOCRATIQUES APRÈS 183O. — PÉTITION d'OUVRIERS
RÉCLAMANT DES RÉFORMES. — ADOLPHE BARTELS. — LUCIEN
JOTTRAND. JACQUES KATS. — JEAN PELLERING. — LES
PREMIERS MEETINGS OUVRIERS. — LA PROPAGANDE PAR LE
THÉÂTRE, LES RÉUNIONS ET LA PRESSE.
Immédiatement après le vote de la Constitution, le peuple,
dans ce qu'il avait de plus intelligent et de plus clairvoyant,
protesta contre Tescamotage de la révolution par les chefs de la
grosse bourgeoisie.
Cette Constitution était superbe en apparence : elle proclamait
les grands principes de liberté, d'égalité, de souveraineté popu-
laire! mais, au fond, elle organisait un ordre politique dont la
masse se trouvait exclue et qui donnait la souveraineté à une
infime minorité de citoyens.
La liberté de la presse était proclamée, mais on conservait
le timbre des journaux, rendant le prix de ceux-ci trop élevé
pour la masse. Au surplus, la grande majorité du peuple ne savait
pas lire.
La liberté d'association existait ; mais, lorsque les démo-
crates voulaient se réunir et s'associer, la police et des aigents
provocateurs soudoyés par elle y mettaient obstacle, comme ce
fut le cas, nous l'avons vu plus haut, pour les prédications saint-
simoniennes. D'ailleurs, dans quel but les travailleurs se seraient-
ils associés? Pour s'occuper de la chose publique, des élections?
Mais ils ne possédaient pas le droit de vote ; ils ne faisaient pas
partie du « pays légal ». Pour défendre leurs intérêts profession-
nels et économiques ? Mais la loi leur interdisait de s'entendre,
de se coaliser pour améliorer leur condition, augmenter les
salaires, diminuer la durée du travail !
« Tous les pouvoirs émanent de la nation », disait la Consti-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I39
tution ; mais la nation, c'était quelque quarante mille gros censi-
taires, les vrais maîtres de la Belgique nouvelle, qui comptait
cependant quatre millions d'habitants...
Au fond donc, la Constitution belge, avec les dirigeants
qui étaient chargés de l'appliquer, était une hypocrisie, une
œuvre de duplicité.
M. Nothomb, ministre de l'intérieur, le déclara un jour,
sans détour : « Notre Constitution^ disait-il^ n'est bonne que
parce que le peuple cousent à ne pas remployer tout entière/ »
Et le bon ministre réactionnaire et ses collègues s'employè-
rent de leur mieux pour que le peuple ne pût user des libertés
et des droits constitutionnels.
Peu de jours après le vote de la Constitution, un mouvement
de mécontentement se manifesta dans les couches populaires.
Des ouvriers de Gand protestèrent contre l'escamotage de la
révolution. Ils envoyèrent une pétition à la Chambre réclamant
énergiquement :
Le suffrage universel direct;
Vinstruclion universalisée;
La liberté illimitée de réunion, d'association et de presse,
pour que, disaient-ils, les prolétaires belges puissent s'organiser à
l'exemple des prolétaires anglais ;
L'impôt progressif et exclusif sur les riches;
La limitation du droit d'héritage^ etc.^ etc.
Ils disaient en terminant : « le peuple aussi veut jouir des
fruits de la révolution. »
Le mouvement de protestation des ouvriers gantois eut de
l'écho, et des ouvriers de Bruxelles, de Liège et d'autres villes
pétitionnèrent à leur tour pour réclamer leur part effective de
souveraineté nationale et des réformes capables d'améliorer leur
sort.
Mais un refus dédaigneux leur fut opposé par la classe diri-
geante, qui fit répandre le bruit, par la presse servile, rédigée
en grande partie par des journalistes françai», que les protesta-
tions étaient une pure manœuvre orangiste ou l'œuvre d'anar-
chistes qui voulaient, en réalité, le partage des biens !
Pendant ce temps, dans les pays voisins, les idées démo-
cratiques faisaient des progrès sérieux.
140 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIIE
Mais quelle différence entre les procédés des gouvernants
anglais et ceux des français I
Kn Angleterre^ deux grands partis se partageaient tour à tour
le pouvoir : les conservateurs et les libéraux.
Les conservateurs représentaient plus spécialement la grande
propriété foncière ; les libéraux étaient surtout les mandataires
des industriels et des commerçants.
Quand les conservateurs étaient au pouvoir, ils s'occupaient
de faire des réformes en faveur des ouvriers industriels. Par
contre, les libéraux légiféraient de préférence en matière agraire,
améliorant le sort des fermiers et des travailleurs agricoles.
L'Angleterre, on le sait, fut la première nation qui s'occupa
de protéger les travailleurs.
Dès 1802, le travail des enfants fut réglementé, et cette
législation fut perfectionnée en 1833 ^^ P^^^^ ^^^^ encore.
Dès 1825, le droit de coalition, de grève, fut reconnu aux
ouvriers. En 1831, le truck System ou payement des salaires en
nature, fut interdit. En 1842, le travail des femmes fut réglementé
et, deux années plus tard, une loi institua l'inspection des
fabriques.
La réforme électorale de 1832 n'avait cependant pas satisfait
les travailleurs ni les esprits avancés de la bourgeoisie, et le
mouvement Chartiste s'organisa sérieusement, réclamant, au
moyen de pétitionnements, de démonstrations grandioses, de
meetings, le suffrage universel et d'autres réformes politiques et
économiques de nature à améliorer la condition de la classe
laborieuse et pauvre.
Sur ce mouvement, très intense et très populaire, la presse
belge garda soigneusement le silence ; elle craignait sans doute
la contagion de l'exemple I
A rencontre de ce qui se passait en Angleterre, où les diri-
geants avaient su éviter des révolutions en faisant en temps utile
des concessions au peuple, la France, dès le lendemain de la
révolution de juillet, vivait en pleine réaction.
La liberté d'association, de réunion n'y existait pas et la li-
berté de la presse, subissait des entraves continuelles de la part du
pouvoir. Aussi, ne pouvant agir au grand jour, les mécontents
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I4I
constituèrent-ils des sociétés secrètes et organisèrent des conspi-
rations et des émeutes. Plusieurs attentats eurent lieu contre
la vie de Louis-Philippe.
Alors que la presse belge dévouée au pouvoir laissait ignorer
au public les manifestations pacifiques d'un peuple libre comme
le peuple anglais, elle donnait force détails sur les sociétés
secrètes, les attentats, et les émeutes, de façon à effrayer la
bourgeoisie et faire admettre toutes les mesures oppressives et
réactionnaires.
Selon le mot de M. Nothomb, les Belges étaient libres, mais à
condition de ne pas user de leurs libertés, de même qu'ils étaient
souverains... par l'intermédiaire de quelques milliers de gros
censitaires.
Nous avons vu que déjà en 1831, les réunions démocratiques
convoquées au cabaret € A la Bergïre », ne purent se tenir,
à cause de l'intervention perturbatrice des policiers. C'est ainsi
que le pouvoir nouveau comprenait la pratique du droit de
réunion et d'association I
Comment dès lors parler au peuple de ses droits et de ses
intérêts, puisqu'il ne lisait pas ou peu ?
Après l'avortement, au point de vue démocratique, de la
révolution de 1830, et après le départ de Louis De Potter pour
Paris, il ne restait, pour continuer la lutte, que quelques
rares hommes*
D'abord Adolphe Bartels, puis Lucien Jottrand, ensuite
Jacques Kats et Jean Pellering, enfin, peu de temps après, les
deux frères Alexandre et Félix Delhasse et leurs collaborateurs
du Radical.
Bartels avait été un des membres les plus actifs de l'oppo-
sition au gouvernement hollandais. Il fut de ce chef poursuivi et
emprisonné au même titre que De Potter et Jottrand. Il était
catholique, mais démocrate et républicain ; plus tard il devint
socialiste.
En 1834, il publia un gros volume de 600 pages : Les
Flandres et la Révolution belge. En même temps, il éditait un
journal, Le Progressiste ^ dans lequel il soutenait que remplacer
un gouvernement de droit divin par un gouvernement électif ne
143 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
peut pas suffire et qu'il . faut abolir peu à peu toute espèce de
gouvernement, en transformant TEtat en une simple agence
administrative. C'est dans cette pensée qu'il déclarait utile
de commencer par supprimer l'armée et abolir les douanes.
Le Progressiste ne vécut pas longtemps, car les temps
étaient durs pour les journaux avancés. Bartels fonda peu après le
Patriote belge ^ organe démocrate socialiste, dans lequel il exposa
ses idées avec plus de netteté. Mais ce dernier journal fiit
condamné, en la personne de son rédacteur, à deux ans de
prison et disparut à son tour.
Infatigable, Bartels fonda plus tard, avec Lucien Jottrand
et les frères Delhasse, le Débat social^ dont il fut le directeur.
Les idées qui furent développées dans ce journal se ressen-
tirent fortement de la critique mise en honneur par l'école de
Charles Fourier.
Bartels n'était pas seulement un démolisseur, c'est-à-dire
un adversaire du régime social existant ; il était aussi un réfor-
mateur.
C'est ce qui ressort clairement de son Essai sur F organisa-
tion du travail qui parut en 1842 et dont voici les idées
essentielles :
1. Le droit de vote doit être général, afin que tous les inté-
rêts soient représentés et que chaque individu puisse arriver à la
satisfaction de ses besoins ;
2. L'industrie et le commerce doivent être socialisés et
chacun doit recevoir en raison de l'efficacité de son travail ;
3. La démocratie belge doit se former en république ;
4. L'Etat doit diriger toute l'industrie, comme à présent les
postes, les chemins de fer, la monnaie, mais sans castes privi-
légiées ;
5. Le gouvernement doit n'avoir qu'un caractère fonction-
nariste et être la représentation de la totalité des citoyens
et des intérêts ; c'est pourquoi le peuple doit avoir le droit de
nommer ses mandataires ;
6. Tout pouvoir doit émaner de la nation ; tous les Belges
doivent être égaux devant la loi ;
7. La magistrature doit être élue ;
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I43
8. La liberté doit consister en ce qu'on puisse se procurer
tout le nécessaire par son travail. Les communistes sont dans une
grande erreur, quand ils veulent traiter tous les hommes de la
même manière ; Thomme doit être le maître du fruit de son
travail ;
9. Chacun a le droit de posséder une propriété individuelle;
10. Pour réaliser le socialisme, deux phases sont à parcou-
rir. Dans la première, il faut faire tout ce qui peut être fait, sans
toucher ni à la propriété, ni à ses abus ; dans la seconde, on doit
en supprimer les abus. Dans la première phase, TEtat rachètera
toutes les propriétés foncières et industrielles ; les propriétaires et
les capitalistes expropriés jouiront en retour, eux et leurs enfants
nés et à naître d'un mariage déjà conclu, d'une rente viagère
équitablement fixée. Les descendants des expropriés auront leur
instruction et leur existence assurées par l'Etat.
La seconde phase socialiste commencera après l'accomplisse-
ment de cette expropriation ; alors, la propriété individuelle est
fondée exclusivement sur le travail et les profits personnels ;
11. L'Etat prendra soin des vieillards et des infirmes;
12. Le travail de chacun sera payé par une certaine quantité
des produits du travail général, car la consommation sera pro-
ductive et profitera à la collectivité ;
13. La concurrence a brisé les entraves du travail et perfec-
tionné l'industrie, mais il est urgent de rétablir l'ordre et la paix
dans le travail, comme aussi l'harmonie des intérêts.
Tout cela parait un peu confus et contradictoire. Il y a
dans ce plan social une combinaison de saint-simonisme, de
fjuriérisme et de collectivisme avant. la lettre.
En 1839, Adolphe Bartels, en compagnie de Jacques Kats,
comparut devant la Cour d'assises du Brabant.
Au moment où le gouvernement belge demandait aux
Chambres l'adoption du traité des 24 articles, qui cédait à la
Hollande une partie des provinces du Limbourg et du Luxem-
bourg, les deux démocrates avaient tenté d'ameuter la popu-
lation et de peser sur les Chambres. Ils voulaient résister par
la force à la Hollande et, dans ce but, ils avaient adressé un
appel à l'armée.
144 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
De là des poursuites pour avoir, comme le disait l'acte
d'accusation, par des écrits imprimés et par des discours tenus
dans des lieux publics :
i"" Excité directement les citoyens ou habitants à lever ou à
faire lever des troupes armées, à enrôler ou engager, faire enrô-
ler ou engager des soldats, sans ordre ou autorisation du pouvoir
légitime ;
2* Aux mêmes lieux et époques, par des écrits imprimés et
discours, excité directement les officiers ou commandants à
retenir contre Tordre du gouvernement, des commandements
militaires, et à tenir des troupes rassemblées après que le licen-
ciement ou la séparation en aurait été ordonnée : lesquelles
provocations n'ont été suivies d'aucun effet.
Kats était accusé en outre d'avoir méchamment et publi-
quement attaqué l'inviolabilité de la personne du Roi et de l'avoir
méchamment et publiquement injurié...
L'acte d'accusation, document de 58 pages (i), était daté du
premier mai 1837 et était signé par l'avocat général J. D'One-
them.
Lucien Jottrand, né à Genappe, le 30 janvier 1804, était
avocat à Bnixelles et ancien membre du Congrès national;
il était à la fois catholique et démocrate.
Bien que d'origine wallonne, il n'aimait guère les peuples
latins qu'il disait être en décadence, et toute sa sympathie allait
aux allemands, anglais et américains. Il parlait et écrivait
le flamand et il fut dès 1834 ^^^ ^^^ initiateurs du mouvement
flamand en Belgique.
A partir de 1826, il collabora au Courrier des Pays-Bas^
qui devint plus tard le Courrier belge et dont il resta l'unique
propriétaire jusqu'en février 1839.
Sa sympathie pour le peuple flamand le porta à encourager
les débuts de Jacques Kats, dans sa propagande en langue
flamande par le théâtre, les meetings et les journaux.
(I) BniAelles, chez Del tombe, imprimeur, 41, rue de Louvain.
,-^,.i..l9r.»*É>^ WM
«r»w-fr*i»-
1^tl»^QUE DE 1830 A 1848
145
rateur et son guide, et ainsi s'explique
-™,-i ^^^— ^JSi'^H'idées sin- un grand nombre de points.
11'^ El ^fc$OÉ|É'*'^^ Courrier belge et plus tard dans le
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146 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIB ET DU SOCIAUSME
L'année permanente est abolie.
Les dépenses publiques sont à la charge exclusive des
classes riches.
Les impôts de consommation sont modifiés ou supprimés.
Les successions paient un droit progressif, de façon à suppri-
mer progressivement l'héritage en commençant par l'héritage
collatéral.
Les biens des décédés n'ayant pas d'héritiers directs appar-
tiennent à l'Etat.
Les grandes propriétés sont abolies.
Le capital et le travail s'associent.
Les travailleurs sont intéressés dans l'administration des
fabriques, usines et ateliers.
Les enfants sont élevés aux frais de l'Etat, de façon à établir
l'égalité du point de départ dans la vie.
Jacques Kats, né à Anvers, le 3 mai 1804, était le fils
d'un officier hollandais qui avait été mêlé aux conspirations
républicaines et qui, à la suite d'un duel où il avait eu le malheur
de tuer son adversaire, s'était réfugié à Bruxelles.
Là, le père Kats connut la misère, qui l'obligea à faire de
son fils un ouvrier tisserand. Le jeune homme était fort studieux.
Il étudiait sa journée de travail finie, et bientôt en sut assez pour
ouvrir une école.
Malheureusement,les élèves ne se présentèrent pas en grand
nombre et Jacques Kats dut se faire marchand de tabac et de
cigares. L'adversité ne lui fit cependant pas oublier ses frères
malheureux, et il poursuivit sa propagande avec une opiniâtreté
et un talent remarquables.
En 1833, Kats fonda à Bruxelles une société ouvrière, sous
le nom de Verbroedering (Fraternité). Cette association avait
pour but d'instruire les ouvriers et de propager les principes
démocratiques. C'est dans cette association qu'il fut décidé
d'organiser des réunions publiques, pour y exposer les idées
d'émancipation populaire et discuter les événements du jour.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I47
C'est là aussi que naquit Tidée d'organiser des représentations
théâtrales de pièces à tendance démocratico-socialiste et anticlé-
ricale. Mais cette propagande entraînait nécessairement des
dépenses et les membres du Verbroedering étaient de malheu-
reux ouvriers.
Ce furent, nous apprend Kats lui-même, dans son Belgische
volks Altnanak pour 1875, des démocrates bourgeois: Alexandre
Gendebien, Lucien Jottrand et le général Le Hardy de Beaulieu
qui, par des dons volontaires, soldèrent une bonne partie des
dépenses.
En 1836, sous rinspiration de L. Jottrand et à Tinstar de ce
qui se pratiquait librement en Angleterre, Touvrier Jacques Kats
organisa les premiers meetings d'ouvriers à Bruxelles. Il écrivit
aussi une série de pièces de théâtres, à la portée des travailleurs,
et forma un groupe d'ouvriers flamands qui les jouèrent dans de
petits théâtres improvisés dans les cabarets de la capitale et des
faubourgs (i).
Ces représentations étaient données le dimanche et le lundi
soir et elles étaient suivies par un nombreux public.
. Le succès qu'elles obtinrent mécontenta le ministère, au
point que, dans la discussion de la loi communale, le ministre de
Theux proposa un article autorisant les conseils communaux à
empêcher les représentations qui seraient contraires aux mœurs.
C'était un moyen détourné de rétablir la censure I Aussi, de
vives protestations se firent aussitôt entendre. Le public réclama
des représentations du Tartufe de Molière et ces spectacles
eurent un tel succès que le gouvernement dut renoncer à ses
projets liberticides.
Jacques Kats, qu'un journal de l'époque appelait le Molière
des cabarets flamands^ fut calomnié et vilipendé par les amis du
pouvoir et surtout par la presse (2).
(:) Dans son livre : Die Sociale Bewegungm Frankreick und Belgien, publié en 1845,
Karl (jrOn parle avec éloge do l'ouvrier Jacifucs Kats, qu'il appelle V O'Conell des
ouvriers brabançons et flamands.
(2) « Vingt journaux se publient k Bruxelles, sous la direction et la rédaction
exclusives d'écrivains français n'ayant ni un état de fortune qui fpuisse leur donner quel-
qu'indépendance, et, à défaut de leur caractère, les garantir contre les séductions de l'or
officiel; ni une position civile qui les mette à l'abri des lois d'expulsion qu'eux-mêmes,
tant leur condition est misérable » ont été forcés d'aider le pouvoir à arracher à nos
Chambres. » {Le Courrier belge, 8 septembre 1836.)
148 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Quelques-unes des pièces de Kats furent imprimées.
Dans une de ses lettres datées de Bruxelles, 23 octobre
1844, Karl Grfln, qui rendit visite à Kats et assista à un de ses
« prêches » et à une de ses représentations, écrit cette page
intéressante :
« Dimanche dernier, je fus au meeting flamand. La salle
de réunion est dans un estaminet au boulevard, non loin de la
Porte de Cologne. Ici « prêche » Jacob Kats, le socialiste
flamand, TO* Conell des ouvriers brabançons et flamands. Après
que le gouvernement, par toutes sortes d'intrigues, Teût expulsé
des lieux de réunion ordinaires, il acheta une maison avec son
mobilier et fait maintenant de la propagande dans son propre
local et à la faveur du droit de réunion reconnu par la Constitu-
tion belge.
» Je pénétrai dans une salle longue et étroite, dont le
fond était converti en théâtre et dont la partie antérieure était
un cabaret avec un comptoir. De 150 à 200 personnes avaient
pris place sur des bancs en bois, qui coupaient la salle en
travers et s'étendaient depuis le théâtre jusqu'au comptoir. Des
hommes et des femmes, des jeunes gens, tous endimanchés et
appartenant tous â la classe ouvrière, d'après l'aspect de leurs
mains. Tous les yeux étaient fixés sur la scène, du haut de
laquelle pérorait d'une voix de basse un homme d'âge moyen,
véritable « tête carrée » avec des cheveux crépus et des traits
durs. C'était Jacob Kats. Ce « gueux brabançon » comme on
pouvait l'appeler, articulait tellement bien, soulignait son langa-
ge de gestes si expressifs, que je compris tout ce qu'il développa.
» Il n'y a pas longtemps, disait-il, une servante recevait
une lettre et comme son maître était absent, elle prit dans le
secrétaire de celui-ci l'argent pour acquitter le port. Quand son
maître rentra, elle lui expliqua, en lui remettant la lettre,
comment elle s'y était prise pour payer le facteur. Le maître
porta plainte contre elle du chef de vol et elle fut arrêtée
préventivement. Après quinze jours de prison, elle fut remise en
liberté, rien de repréhensible n'ayant été relevé à sa charge.
Aujourd'hui, elle cherche vainement un place dans une autre
maison. N'a-t-elle pas été en prison ? — Quand un riche, par
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I49
quelque spéculation, vole deux mille francs, il lui suffit,
pour rester en liberté, de verser une caution de 500 francs
et il lui reste 1,500 francs — pour passer la frontière. Qu*un
pauvre diable prenne un pain et il est jeté en prison.
» Ceci vous démontre, chers amis, que Tégalité devant la
loi n'existe pas, que le pauvre est sans cesse persécuté et
sacrifié, que le riche est toujours avantagé. L'égalité devant
la loi n'existera que lorsque le travail sera organisé. »
€ Kats a monté un théâtre flamand, et la même scène qui,
les décors enlevés, se transforme en tribune, sert le soir à la
représentation de pièces flamandes. Je vis jouer : De Verlichte
Boer (Le. Paysan éclair i), qui n'est rien autre qu'une discussion
entre le bon sens et les affirmations dogmatiques et morales
des prêtres. Le paysan éclairé lit les Paroles d'un croyant de
Lamennais et convertit aux doctrines altruistes de celui-ci, les
autres paysans, ses frères^ Il s'aperçoit qu'un curé cherche à
séduire sa femme, en lui montrant son mari comme irrémédia-
blement perdu. Il enferme le curé sous un grand fret et
s'aperçoit qu'il lui a volé aussi ses « Paroles d'un croyant ». Il
appelle ses amis et le curé est expulsé.
» Dans ce théâtre, Kats est à la fois l'auteur dramatique,
le directeur du théâtre, le premier rôle, le régisseur parlant au
public, le chef d'orchestre, le souffleur et le lampiste. »
Un petit groupe d'ouvriers se joignit peu à peu à Kats.
Parmi eux, il faut noter Jean Pellering, ouvrier bottier, né à
Bruxelles le 24 octobre 18 17.
Lorsque survinrent les événements de septembre 1830,
Pellering, bien qu'âgé de 13 ans seulement, prit part aux ma-
nifestations et aux émeutes qui aboutirent à la séparation de
la Belgique et de la Hollande.
Pellering aida Kats dans sa propagande. Il fut arrêté en
1839 dans une bagarre qui éclata Place de la Monnaie au sujet
du Traité des 24 articles. Nous le retrouverons plus tard dans
tous les mouvements politiques, économiques ou de libre pensée.
Jean Pellering est mort à Bruxelles le 15 juin 1877 (i).
« «
(1) Voir Histoire de la Coojpéralion en Belgique, Tome i, pages 312 et suivantes.
13.
150 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Le lundi, 5 septembre 1836, quelques déihocrates flamands,
ayant pour chef Touvrier Kats, organisèrent à Bruxelles le
premier meeting ouvrier.
Ce fiit toute une affaire I
Le gouvernement s'émut. La presse calomnia à l'avance
les organisateurs. Elle dénatura leur but et leurs tendances, et
chercha à effrayer la bourgeoisie en répandant le bniit que la
réunion serait suivie de scènes de carnage et de pillage I
De son côté, la police secrète reçut Tordre de provoquer
des troubles.
Plus de 500 personnes assistèrent au meeting. Le commis-
saire de police, Courouble, ceint de son écharpe, et d'autres
policiers en bourgeois assistés de quelques individus égarés,
crièrent et tempêtèrent pour empêcher les orateurs de parler.
Bientôt une bataille en règle s'engagea. Deux des organisateurs
du meeting, Kats et Michaets, furent arrêtés. Le commissaire
de police, Courouble, le principal organisateur du tapage, fut
entouré par des ouvriers et conduit au bureau du Marché-aux-
Grains, comme un vulgaire malfaiteur ! Une plainte fut déposée
à sa charge et il fut poursuivi en même temps que les deux
ouvriers démocrates. Naturellement, le commissaire fut acquitté,
lui le perturbateur, tandis que Kats et Michaets, qui étaient
en règle avec la Constitution, furent condamnés I
Seul, le Courrier belge prit la défense des organisateurs du
meeting. Dans son numéro du jeudi 8 septembre 1836, il publia
un article signé L. J. (initiales de Lucien Jottrand), portant pour
titre Les réunions populaires^ et dont voici des extraits :
« Ecarté provisoirement de lu scène qu'il avait lui-même
conçue et créée, Kats se rabattit, et toujours dans l'intérêt exclu-
sif des classes abandonnées dont il fait partie, sur l'enseignement
par la voie plus lente de la presse périodique. Il fonda le journal
flamand. De Ware Volksvrieud ; et les premiers et difficiles
succès qu'il obtint dans cette carrière épineuse où, comme dans
l'autre, à chaque pas, il heurtait un ennemi, le relevèrent un peu
de son découragement. Nous nous faisons gloire d'avoir été les
premiers à le défendre contre les mille calomnies auxquelles il
se vit bientôt en but. Peut-être avons-nous un regret aujourd'hui.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I5I
celui d'avoir laissé circuler si longtemps ces calomnies, sans nous
être donné la peine d'aller voir si elles étaient fondées ; et d'avoir
attendu les provocations de gens qui se trompaient sans doute
sur le motif de notre silence, avant de prendre en main la cause
d'un homme, dont tant de précédents auraient dû nous enseigner
que nos prêtres intolérants et nos aristocrates égoïstes avaient
juré de faire une victime.
» L'attitude que prit, peu de temps après, la classe ouvrière
en Angleterre, et les meetings célèbres où elle exprima, avec
tant d'énergie et de talent, ses propres besoins, en même temps
qu'elle manifesta sa sympathie pour les douleurs actuelles du
peuple français et pour les efforts récents du peuple espagnol
occupé à reconquérir la liberté, suggéra sans doute à Kats un
nouveau moyen d'appliquer son apostolat. Il conçut le meeting
flamand. L'idée de cette imitation des mœurs d'un peuple dont
notre histoire nationale, notre caractère national, nos institutions
nationales nous rapprochent à tant de titres, devait naturelle-
ment venir à celui qui avait trouvé peu de temps auparavant le
moyen du théâtre populaire.
» Les meetings eurent lieu, et comprenant mieux cette fois,
par les antécédens, les idées et la mission de Kats, nous n'hési-
tâmes pas un seul instant à applaudir à sa nouvelle tentative.
Nous cherchâmes seulement, par nos conseils, à le mettre en
garde contre l'intrusion dangereuse des étrangers parmi ceux
qu'il voulait réunir pour leur parler de leurs droits comme belges î
et nous l'avertîmes en même temps dé se défier des pièges que
ne manqueraient pas de lui tendre encore les mêmes ennemis
qui l'avaient poursuivi dans l'ombre, quand il s'agissait de son
théâtre.
» Et puis, n'était-ce pas une nouvelle réalisation d'un de ces
grands principes de notre belle Constitution, le droit de s'asso-
cier, de s'assembler* et de délibérer paisiblement;- droit sacré
pour tout le monde dans notre pays, et destiné évidemment par
les auteurs de notre charte nationale, à l'usage spécial des classes
les plus nombreuses et les plus faibles, puisque mille autres
moyens d'enseignement et de communications d'un autre genre
sont à la portée exclusive de toutes les autres classes 1
152 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Les meetings flamands attirèrent bientût, comme nous
nous y attendions, les mêmes menées qui avaient servi d'abord
contre Tabbé Helsen, puis contre le théâtre populaire. Un pre-
mier succès vient d'être obtenu de ces menées, succès qui, cette
fois du moins, ne sera qu'éphémère et servira à consolider plutôt
qu'à faire ajourner encore l'introduction des assemblées du
peuple, dans nos mœurs politiques.
» Mais pour calmer les craintes réelles chez quelques esprits
faibles, pour déjouer l'affectation de terreurs simulées chez un
grand nombre de misérables égoïstes et de honteux exploiteurs
de préjugés, le plus pressé était de faire comprendre clairement
la filiation et le but de ces meetings, dont il serait si commode à
certains politiques de créer un épouvantail au pays. »
Quelques jours plus tard, Lucien Jottrand publia un nouvel
article intitulé : Les doctrines sociales de Vouvrier Kats :
« La tâche que nous avons entreprise, dit-il, d'éclairer les
gens de bonne foi sur la tendance des doctrines de l'ouvrier Kats,
en butte aujourd'hui à tant de calomnies, nous amène à parler de
lui comme journaliste, après avoir parlé de lui comme dramatiste
populaire.
» Lorsque les intrigues de quelques prêtres et de quelques
familles nobles de Bnixelles, dont les noms sont au bout
de notre plume, tant ces intrigues ont été notoires et patentes,
eurent réussi à décourager Kats, dans ses premiers efforts pour
monter un théâtre populaire, il se rejeta sur la liberté de la
presse, et crut pouvoir continuer plus facilement, à l'aide d'un
petit journal, la mission qu'il s'était donnée parmi ceux de
sa classe.
» Il rédigea une petite feuille flamande sous le titre
à! Uylenspiegel {i)^ nom du héros d'un vieux roman populaire,
célèbre parmi les classes inférieures, dans les villes et les cam-
pagnes de nos provinces flamandes. Ce titre seul annonçait quel
serait le but principal de la publication ; car Uylenspiegel^ mot
(I) « (>'esl de ce num d7{>-/<rff.t;7/r/;t7, et des tours qu'il jouait aux moines, que sont
venus les mots français E'^picgle^ Espii'^leries, passés dans celte langue, trc:» protuiblcmcnt
vers les 14* et 15* siècle, é|KX)ues de rap|x>rts fré<iuciits entre les franvaiset les flamands,
d'abord pour les aflairesde la Filandre, puis, pour celles des ducs de Bourgogne. >
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I53
qui signifie « miroir pour les hiboux », est surtout fameux, dans
le vieux roman en question, pour les bons tours qu'il joue aux
moines et aux prêtres ignorants, ivrognes, gourmands, luxurieux,
avides.
» La nouvelle feuille s'attacha donc principalement à faire
la guerre aux passions et aux travers de certains membres de
notre clergé moderne, à recueillir et à publier les faits et les
anecdotes les plus propres à mettre en lumière ces passions et
ces travers.
» Nous ne savons pas au juste les personnes qui aidèrent ou
encouragèrent Kats dans ce genre- de publication ; mais ce qui
est certain, c'est que ce ne sont pas les mêmes qui depuis ont
montré de la sympathie pour le courage et la persévérance de cet
ouvrier, et qui l'ont enfin ouvertement défendu comme nous
avons entrepris de le faire nous-mêmes, contre d'indignes persé-
cutions. L' Uylenspiegel avait pris une route que la liberté de la
presse permet de prendre, comme toutes les autres ; nous
croyons même que dans notre pays, et en s'adressant à des classes
différentes de celles auxquelles Kats voulait parler, cette route
peut être exploitée par des esprits d'une certaine tournure, avec
quelque avantage, pour le triomphe définitif de la vérité sur
l'hypocrisie. A d'autres époques, et toute acception faite de la
différence du mérite, Rabelais, pour ne citer que celui-là, a
prouvé toute la puissance de la satire exagérée et même un peu
dévergondée, contre un genre d'ennemi qui réfugie d'ordinaire
ses vices les plus honteux, sous l'abri adroitement élevé des
convenances et du respect humain. A notre avis, cependant,
Kats l'ouvrier eut tort de substituer exclusivement cette marche,
à celle qu'il avait d'abord adoptée, pour l'enseignement par son
théâtre... »
Les premiers meetings ouvriers, surtout à cause de l'inter-
vention policière et des poursuites contre des citoyens qui
avaient commis le seul crime de prendre au sérieux les libertés
constitutionnelles, firent beaucoup de bruit, non seulement en
Belgique, mais encore à l'étranger.
Au mois de novembre 1836, un journal de Londres, le
Constitutionnel, publia tant en anglais qu'en français, une Adresse
154 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
de t Association des ouvriers de Londres aux classes ouvrières
en Belgique, (i).
Ce document, peu connu, est des plus curieux, tant par les
principes qui y sont défendus, que par les moyens que les
auteurs y préconisent pour émanciper la classe des travailleurs.
Que Ton en juge :
« Compagnons producteurs de la richesse 1 Notre avis
est que ceux-ci, dans quelque pays que ce soit, produisent la
richesse véritable, c'est-à-dire Taliment, le vêtement, l'habita-
tion, et tous les objets essentiels au bien-être de l'homme, et n'ont
en réalité qu'un grand intérêt commun. Si quelques contrées
sont plus aptes que d'autres à certaines productions, les travail-
leurs sont là, comme partout, intéressés à obtenir un juste et
convenable équivalent de leur labeur, et on ne saurait attenter
nulle part à ce principe de justice, sans nuire également à tous.
Convaincus donc, que les intérêts de l'universalité des classes
ouvrières dans toutes les parties du monde sont identiques, et
que les principes d'une amitié fraternelle nous conduiraient à
entretenir la paix, l'industrie, un utile échange de sentiments
et d'actes, inspirés par une bienveillance réciproque, nous avons
cherché pourquoi, de temps immémorial, les dispositions con-
traires ont été fomentées entre nous.
» Nous nous sommes demandé pourquoi ceux qui dans
chaque pays cultivent leurs champs, nourrissent leurs troupeaux,
et, par leur savoir-faire, enrichissent, adoucissent l'existence
commune, ont tant de fois abandonné leur vocation pacifique
pour se jeter dans les luttes sanglantes, et sur un signe de
quelque mignon aristocratique ont couru massacrer des hommes
qu'ils ne connaissaient même pas, soutenir des querelles qui leur
étaient étrangères.
» Frères, cet examen nous a appris que la cause de ces
fortes dissentions tient à ce que nous ingnorons notre position
véritable dans l'état social ; de là vient que nous nous croyons
nés pour travailler, tandis que d'autres auraient seuls le droit
(i) \JAdrtne des ouvrien de Londres fut reproduite par Y Observateur du 19 novem-
bre 1836, !*• année, n* 540, journal publié à Dnixellca.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I55
de jouir; de là vient que nous nous attribuons une infériorité
naturelle et que nous nous inclinons en silence devant l'autorité
de ceux qui se disent supérieurs à nous. Aussi les gens qui nous
gouvernent ont usurpé le pouvoir pour leur avantage, non pour
le nôtre ; le maintien de leur puissance, dépendant de Tignoran-
ce, des préjugés, de Tégoîsme de la multitude, ils ont forgé les
institutions les plus propres à Taveugler, à l'asservir ; leurs
lois ont été faites pour perpétuer leur pouvoir ; elles ont été
employées à engendrer la crainte, la soumission au profit d'une
grandeur usurpée, d'une incapacité héréditaire, d'une opulence
acquise injustement. Par bonheur cependant pour le genre
humain, les écluses que les tyrans du monde avaient bâties
pour retenir le torrent des connaissances ont été rompues,
nous avons goûté cette onde rafraîchissante, le brouillard de
l'ignorance et de la fraude s'est dissipé. Nous apercevons le tort
qu'on nous a fait et nous sentons du moins le poids de cet
esclavage dont nous n'avons encore pu nous affranchir.
» Notre émancipation tient à la propagation des lumières
parmi les classes ouvrières de tous les pays, à ses effets salu-
taires, à l'exacte appréciation de notre position dans l'état social,
à la conscience de notre fonction comme producteurs de la
- richesse d'où naît notre droit à en tirer profit les premiers.
Sachons enfin que si l'éducation développe l'intelligence et
rend chacun plus apte à faire son devoir envers la société, ceux
qui produisent les moyens nécessaires à l'éducation ont un droit
égal, un droit national à ses bienfaits. Sachons que les gouver-
nements étant institués pour l'avantage de tous, tous ont encore
le droit égal aux emplois publics, et que les lois étant faites
suivant ce qu'on en dit pour le bénéfice de chacun, chacun doit
avoir son suffrage, et participer à leur établissement. Lorsque
ces principes seront bien compris par les classes ouvrières,
l'ascendant qu'engendre l'intelligence en amènera bientôt une
application générale, et alors, compagnons de travail, les tyrans
du monde perdront leur pouvoir, les hypocrites leur masque,
les trompeurs de l'humanité leurs crédules auditeurs...
» ...Compagnon^ 1 II y a six ans que par une révolution
vous avez changé le gouvernement de votre pays, mais l'igno-
156 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
rance où vous étiez des vrais principes, ou le défaut d'union,
vous ont fait substituer une de ces familles appelées royales à
une autre, une bande d'hommes à placer et d'exploiteurs du
peuple à une autre également rapace, également intéressée à
perpétuer votre esclavage ; vous êtes les auteurs de la révolution
et* vous n'y avez rien gagné. Ceux qui n'ont couru aucun danger
et qui se moquaient de vos efforts, ont eu tout le profit. Pendant
le combat, la vie et la propriété des riches parmi vous n'avaient
d'autre protection que votre honneur. Une fioble fierté a tenu
la place de la loi, et l'Europe vous a vus avec admiration
dédaignant de ternir votre victoire par un seul acte de pillage.
Comment vous ont été récompensés, tous vos sacrifices, tant
de preuves de courage, d'honneur et de patriotisme ? On ne
vous juge pas dignes de la moindre participation à ce gouverne-
ment qui ne doit l'existence qu'à vos bras ; en effet, vous êtes
esclaves. Le docteur Beaumont (notre compatriote, et le vôtre,
puisqu'il a combattu avec vous et a reçu, dans la révolution
belge, une grave blessure), le docteur Beaumont l'a très bien
remarqué dans sa défense devant la cour des pairs : « Partout
où les lois qui disposent de la vie, de la liberté, du travail des
ouvriers sont faites par des gens à l'élection de qui ils n'ont
pas participé, les ouvriers sont esclaves^ et les faiseurs de lois
sont des propriétaires d'esclaves...
« L'objet de ceux qui vous parlent en ce moment, c'est
d'unir la portion intelligente et influente des classes ouvrières des
villes et des campagnes, et de disséminer parmi eux, la connais-
sance des vrais principes, parce que ces principes produiront une
révolution pratique dans notre gouvernement, ou, s'il y a des
victoires à gagner, serviront à en assurer les fruits pour notre
propre avantage, et non pas uniquement pour celui des autres.
Nous voudrions vous déterminer à suivre notre exemple, et
former, s'il se peut, une union avec les pays qui vous avoisinent:
une fédération des classes ouvrières de Belgique et de Hollande,
et des provinces rhénanes ^composer ait une admirable démocratie.
Chaque région se gouvernerait elle-même à Bruxelles, à La Haye,
à Aix-la-Chapelle, et il y aurait alliance contre le tyran qui vou-
drait vous opprimer. A tout événement, notre avis est que vous
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158 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
votre entière émancipation, et mourez plutôt que d'être asservis
par le despotisme du sabre, comme le sont aujourd'hui les héros
de juillet.
» Nous sommes, compagnons, vos frères comme producteurs
de richesses, et comme victimes des systèmes d'injustice et
d'oppression.
» Les membres de V Association des ouvriers^ par son comité
qui signons ceci, savoir :
Robert Hartwell, compositeur ; John Gast, charpentier de
vaisseau ; Richard Moore, graveur ; William Hoare, cordonnier ;
Antony Morton, charpentier ; Georges Tomey, ferblantier ;
Charles (H. Baker), compositeur; William Pearce, charpentier;
William Savage, garde-magasin; John Cleavel, libraire; John
Rogers, tailleur ; Henry Hetherington, comptable-trésorier ;
William Lovett, ébéniste, secrétaire d'association ».
Ce manifeste de 1836 proclamait la nécessité, on le voit,
pour les travailleurs, de s'unir internationalement. Cette idée fit
son chemin, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage.
# •
Malgré les calomnies de la presse bourgeoise et l'interven-
tion de la police, les meetings d'ouvriers s'implantèrent peu à peu
et entrèrent dans les mœurs, mais ce ne fut pas sans peine.
Vers la fin de l'année 1837, le Radical réclama l'organisa-
tion de réunions publiques en langue française, car jusqu'ici Kats
et Pellering ne s'étaient adressés aux ouvriers qu'en flamand.
Le 25 décembre, jour de Noël, un meeting français eut lieu
à Bruxelles et Alexandre Delhasse y prit la parole. Son allocu-
tion, fût reproduite dans le Radical an 31 décembre 1837.
L'orateur, qui s'adressait aux ouvriers, débuta en ces termes:
» Vous qui, en cette saison rigoureuse, travaillez depuis le
point du jour jusqu'à la nuit tombante, pour alimenter l'estomac
avide des oisifs, si vous souffrez, c'est que vous le voulez bien 1
» Vous qui, en hiver, ne pouvez employer au travail néces-
saire à votre nourriture et à celle peut-être d'une nombreuse
famille, que les heures précédent l'aurore et celles qui suivent le
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I59
crépuscule du soir, ne vous plaignez pas si le produit de votre
travail ne suffit point à votre subsistance, si vous avez faim, si
vous avez froid, car vous le voulez bien I
» Vous êtes cent contre un 1 a dit, il n'y a guère plus de
quinze jours, Tabbé de Lamennais, dans un livre remarquable
qu'il vous adresse. L'illustre auteur des Paroles (Tun croyant a
parfaitement raison, et nous répéterons avec lui, que vous remé-
dierez à la misère qui vous accable, sitôt que vous le voudrez ;
car ceux dont l'intérêt, tel qu'ils le comprennent faussement,
serait de vous en empêcher, que sont-ils près de vous ? Quelle
est leur force ? Vous êtes cent contre chacun d'eux ».
La harangue se terminait par ces mots :
« .... Hommes du peuple, vous l'entendez I Si vous voulez
ne plus souffrir, il faut vous associer, vous tendre une main
secourable, vous éclairer mutuellement et vous aider les uns les
autres, autant que vous le pouvez.
» Travaillez donc avec ardeur, et surtout ne perdez jamais con-
fiance dans l'avenir, si vous voulez que Dieu vous aide dans vos
travaux au bout desquels vous trouverez la liberté et l'égalité I »
Lorsqu'en avril 1838, une grande émotion s'était emparée
du pays, au sujet de l'abandon d'une partie du Limbourg et du
Luxembourg à la Hollande, de nouveaux meetings furent orga-
nisés. Des centaines de personnes assistèrent à ces réunions et
applaudirent les orateurs « patriotes et démocrates », au premier
rang desquels se présentèrent Kats et Péllering, parlant en
flamand, et Alexandre Delhasse s'exprimant en français.
On distribua dans ces réunions des chansons démocratiques,
entre autres, \ts Souvenirs d*un vieux prolétaire et La propagande
du Père Liber tas.
Ces chansons furent jugées subversives, car le 15 mai, à huit
heures du matin, des visites domiciliaires furent faites par trois
commissaires de police. L'un se présenta au domicile d'Alexan-
dre Delhasse, rue de Laeken, 17 ; il y saisit quelques exemplaires
delà chanson j La propagande du Père LibertaSj et laissa un
mandat à comparaître devant le juge d'instruction. Un autre per-
quisitionna chez M. Dehou, imprimeur des deux journaux, le
Radical et le Volksvriend^ et beau-frère de Jacques Kats.
l6o HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
La propagande du Père Ltbertas est une pièce curieuse.
On en jugera mieux par les extraits qui vont suivre :
LA PROPAGANDE DU PÈRE LTBERTAS
Le père Libertas est un vieux maçon éclairé, qui a vu se succéder pluMeun
révolutions. Il profite de Theure de midi pour instruire de jeunes ouvriers, qui
comme lui, sont assis sur une pierre et mangent un morceau de pain noir pour
leur dîner.
Air : Quel plaisir tT aller à la tiocef
KBFKAIN :
La république est un' bell' chose,
Oui, mes amis, je le soutiens,
La république est une belle chose,
Qui peut le nier est un chien.
République 1
République I
Voilà le cri d'ceux qui pensent bien !
Vous tous qu' êt's bèt's comm' des canards
Ouvrez l'tympan de^vos oreilles ;
De vous j'veux fair* d' fameux gaillards ;
Si vous voulez suiv' mes conseils ;
Vous huerez les rois, les grands
Si vous m'écoutez un moment,
Oui, mes enfants !
Car je vous délierai les yeux à tertoux sur vot' monarchie qu'est trente-six
fois plus bête qu'une cruche ; une vieille sotte qui radote, n'a pas plus d' sens
commun que l'esprit d' ma grand'mère! Il faut que vous soyez bien animalcules,
vous autres qu'êtes maçons, d' vous faire les souteneurs d'une baraque qu'est
pourrie aux fondements.
LBS OUVRIERS
Ah ! père Libertas, nous n' sommes pas ses souteneurs.
LIBKRTAS
Alors chantez donc avec moi :
La république, etc.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 161
11
Non, plus de rois^ plus d'esclavage.
Sous c' gouvernement fraternel ;
Plus d' mendiants, plus d'équipage,
Ni plus d'impôt qu'est si cruel :
Qui pèse sur la soif, sur la faim ;
Et qui tax' notre morceau d' pain,
Ah ! cré coquin !
Et cependant, mes amis, il n'est ni mou ni blanc c' pain. Voyez plutôt
V chifTon que j' tens. N'est il pas aussi noir que la frimousse d'un nègre des
Patagons, aussi dur que V pierre sus 1' quelle nous sommes assis ?.'. Eh I ben...
ten... c'est comme ça que not' roi nourrit ceux qu'il nomme ses enfants I
Fameux père^ va^ que celui qui nous met au dessous d' ses chiens car, de c' pain,
ses chiens n'en voudraient point !
LKS OUVRIERS
C'est ben vrai tout d' même.
LIRERTAS
Eh ! si c'est ben vrai, dites donc avec moi :
JjSL république, etc.
111
Alors nous serons tous égaux,
Nous oserons regarder en face
Ceux qui, sous les pieds d' leurs chevaux,
Nous jettent par terre et nous écrasent.
Nous leur dirons : bougres de chiens !
Recevez cett' volée d' coups poing ;
Que c' sera ben !
Car c'est une inirçtitiéd! voir comme nous sommes traités par ces richards
qu'ont pas plus d' cœur pour nous que pour le pavé sus l'quel ils roulent. S'ils
nous rencontrent en chemin, à peinent ouvrent-ils leur bouche, ou s'ils le font,
ilsl crient : Gare, la canaille /... Les brigands ! sans cette canaille, comme ils
nous appellent, ils ne promèneraient pas leurs personnes fainéantes dans de
biaux carosses ; c'est pour les nourrir que nous nous crevons à travailler depuis
1' matin jusqu'au soir.
LES OUVRIERS
Ah ! père Libertas, vous avez ben raison.
LIBERTAS
Ah ! si j'ai ben raison, répétez donc avec moi :
1^ république, etc.
14.
làa HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
IV
Oui, je le dh et c'est comme ça.
Il n'ia pour nous qu' la République !
EU' seule au mond' nous vengera
De ces riches qui de nous trafiquent.
Ils seront honnis comm' des sots.
Et seuls ils payeront les impôts.
Que c' sera beau I
A présent, c'est tout le contraire ; c' sont ceux qui n' travaillent point et
qu' ont plus d'or à dépenser par jour que nous n'en gagnons de toute not' vica-
rée^ qui à l'F^t ne paient rien. Eh ! c'est tout simple^ c' sont eux qui font les
lois ! Ils n' sont pas si bétes de les faire en faveur de nous, pauvres ouvriers,
parce qu'ils savent bien, que plus nous crevons de faim plus ils s'enrichissent.
LES OUVRIEKS
Ah ! changeons tout ça, il le faut !
LIBBKTAS
Alors criez donc bien haut :
La république, etc.
V
Des députés nous enverrons
Afin qu' justic' nous soit rendue,
A la Chambre où les lois se front.
Au nom d' la mass' qu' est absolue.
Le peuple s'ra le souverain,
La liberté ira son train.
Que n'est-ce demain !
Quant à moi, j' vous préviens que lorsqu'il s*agira d' conquérir nos droits,
vous m' verrez mordre comme un chien. Et puis, si, comme en 1830, ces
nobles pendards, ces riches coquins, toute cette foule d'intrigants qui le lende-
main de la bataille sont sortis des trous oîi ils s»i cachaient |K>ur escamoter
not' liberté, si, dis-je, il s'en trouvent en mon chemin, j' vous garantis que
j' leur ferai danser une danse comme on n'en danse pas aux bals du roi de
vot' choix.
LBS OUVRIKKS
Père Libertas, vous vous trompez, nous n' l'avons pas choisi, et nous n'en
voulons pas, du louche (1).
MBEMTAS
Eh ! bien, si vous ne voulez pas être regardés de travers, il faut chanter
avec moi :
I^ république, etc.
(1) I.é«)|)i>ld I*'.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 163
■■ ■ y
VI
Maintenant j' croîs qu* vous m'entendez,
Et que vous vous mettrez à l'œuvre
Pour conquérir Tégalîté
Comme Vz voulu donner Babeuf ;
Si vous montrez d' la fermeté
Bientôt nous pourrons tous crier :
Viv» la liberté !
Oui ! si vous avez du cœur dans V ventre^ nous changerons toute la bou-
tique. Nous renverrons Chose (i) à Charenton, tout son entourage nous le
chasserons ainsi qu' les rampans d' sa mai^n. Tous ces infâmes exploiteurs
seront considérés comme des voleurs et n'auront d' répit dans aucun pays.
LES OUVRIERS
Ah ! père Libertas^ nous sommes extrêmement de l'avis de tout ce que
vous avez dit, et avec vous désormais nous chanterons :
La république^ etc.
MBERTAS
Puisque, mes enfans; nous voilà tous d'accord, que le Bon Dieu nous soit
en aide et remettons nous à l'ouvrage, car l'heure du travail vient d'sonner.
Mais avant de reprendre la pioche, jurons tous de combattre les tyrans et ceux
qui nous oppriment, et de n' leur laisser aucun repos partout où ils se trou-
veront.
I.KS OUVRIERS
Nous le jurons !
VII
Haine aux tyrans, aux exploiteurs,
 ceux qui nous forgent des chaînes ;
Flétrissons les accapareurs.
Qui dans l'Etat sont la gangrène ;
Point d' compassion, ni de pitié ;
Partout il faut l'zexterminer,
Oui, sans quartier !
A moins cependant qu'ils n' se corrigent. Si, lorsque nous aurons conqub
l'égalité, ils consentent de bonne foi à renoncer à leurs privilèges, alors nous
les recevrons à bras ouverts dans not' communauté et avec nous ils pourront
chanter :
La république est un' bell' chose
Oui, mes amis, je le soutiens.
La république est une bell' chose
Qui peut le nier est un chien.
République !
République !
Voilà le cri d' ceux qui pensent bien.
( I ) Le roi Léopold .
164 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Mais revenons à Jacques Kats et à sa propagande.
Ce ne fut pas seulement par le meeting et le théâtre qu'il
s'adressa à Tàme.des ouvriers, il eut recours également au
journal et surtout à Talmanach pour propager les idées démocra-
tiques.
Son Belgische Volksalmanak voor 1844 est surtout curieux
et intéressant ; de plus, il fait connaître clairement les tendances
et les idées de son auteur.
Cet almanach, qui eut d'ailleurs une édition française (i),
contient un calendrier, une introduction et un catéchisme des
vérités que le peuple belge doit comprendre pour obtenir un
remède à ses maux.
Voici les questions et réponses de la première leçon :
< Demande. — Quels sont les hommes les plus utiles de la
grande société, c'est-à-dire de tout le pays ?
» Réponse. — Ce sont les gens qui travaillent, car ce sont
eux qui labourent et ensemencent la terre et qui en récoltent les
fniits ; qui font la pèche et préparent notre nourriture ; qui
confectionnent les vêtements et qui vont au fond des mines ; qui
traversent les mers pour échanger les produits des différents pays
et pour les répandre au loin ; qui construisent les navires, les
charrettes, les chariots ; qui bâtissent les maisons, les palais, les
églises, les villages et les villes. En un mot, ceux qui, par leur
travail, nous procurent ce qui nous est nécessaire, avantageux ou
agréable, sont les hommes les plus utiles du pays et c'est pour
cela que les gens sensés les appellent avec raison les produc-
teurs de la richesse.
» /?. — Comment peut-on appeler les ouvriers les produc-
teurs de la richesse ?
» /?. — Parce que la richesse ne produit aucun bénéfice
sans travail.
» D. — Si ce sont les ouvriers qui produisent les richesses,
comment se fait-il qu'ils deviennent chaque jour plus pauvres ?
» /?. — Parce qu'ils doivent travailler plus pour les autres
que pour eux-mêmes, et qu'en outre leurs droits sont méconnus
tous les jours davantage.
(1) Alwutnack populaire de Belgique /6//. |«r J. Kais, traduit du Hamand, Bruxellet,
imprimerie de Marré et Dehou, im[>ai»se des Puissonnicrs, 2.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 165
» /). — Quelles sont les personnes pour lesquelles les
ouvriers doivent travailler plus que pour eux-mêmes ?
» y?. — Ceux qui ont accaparé les biens de la terre, et qui
s'appellent les riches.
» /?. — Comment les droits des ouvriers sont-ils lésés et
méconnus ?
» 7?. — Par les lois mauvaises et injustes qui permettent
aux riches d'exploiter les pauvres de toutes les manièreSi et de
diminuer leur salaire ; par les contributions toujours croissantes
qui font augmenter le prix des choses nécessaires à l'existence,
et par la conscription qui arrache les jeunes gens des bras de
leurs parents pour en faire des soldats préposés à la garde des
biens des riches, et destinés à tenir sous l'oppression leurs pères
et leurs frères, qui n'osent pas s'opposer aux mauvaises lois. »
L'auteur s'occupe ensuite des dépenses de l'Etat, des repré-
sentants, sénateurs et ministres.
La quatrième leçon est également intéressante :
€ Demande. — Comment est-il possible que la plus grande
partie de la société, la petite bourgeoisie et la classe ouvrière, se
laissent dépouiller et exclure du droit commun par quelques
privilégiés ?
» Réponse. — Par l'ignorance du peuple lui-même, et par
la désunion qui en est le résultat.
» D. — En quoi le peuple est-il ignorant ?
» R. — En ce qu'il n'a pas la connaissance nécessaire de
ses droits et de ses devoirs comme homme et comme citoyen.
» D. — Pourquoi les ouvriers sont-ils plus ignorants que
ceux qui les gouvernent ; ont-ils peut-être moins d'intelligence
que ceux-ci ?
» y?. — Non. Les ouvriers ont reçu de la nature ou de Dieu
autant d'intelligence et de force physique que les seigneurs les
plus riches ; leur ignorance ne provient que de ce que, dès leur
plus tendre enfance, ils sont mal dirigés, qu'ils ne reçoivent pas
d'instruction et qu'ils n'ont presque jamais l'occasion d'apprendre
les vérités qu'il faut savoir pour se retirer de la misère et de
l'esclavage.
» /?. — Depuis quand a-t-on pu maltraiter et dépouiller le
peuple ou les ouvriers ?
l66 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» ^. — Depuis qu'on a su les tromper, car on ne peut
jamais dépouiller un peuple sans le tromper ; c'est pour cela que
les ennemis du peuple disent que les ouvriers ne doivent pas
s'occuper de la politique, cela veut dire qu'ils ne doivent point
examiner les affaires de l'Etat, afin qu'ils ne découvrent pas
qu'ils sont trompés. »
Au sujet du chômage :
€ Demande. — L'Etat doit-il donc s'inquiéter de tous les
gens sans emploi et sans ouvrage ?
» Réponse. — Du moment qu'il n'y a pas de leur faute,
l'Etat ne doit pas permettre qu'un citoyen manque de pain et de
vêtements ; personne ne peut être privé des choses nécessaires à
la vie, s'il n'y a pas de sa faute.
» D. — Où l'Etat cherchera-t-il les ressources nécessaires
pour procurer des moyens d'existence à tous les impotents,
mineurs et ouvriers sans ouvrage ?
» R. — Dans un Etat bien organisé on prend les dépenses
nécessaires sur le superflu des riches propriétaires, tandis que
maintenant on fait plus contribuer les pauvres que les riches . aux
dépenses publiques. »
En ce qui concerne les machines, que l'auteur appelle
mécaniques^ voici ce qu'il enseigne :
« Demande. — Permettra-ton les mécaniques dans un Etat
bien organisé ?
» Réponse. — Oui, et l'on encouragera spécialement celles
qui ont pour but d'alléger le travail des ouvriers ; mais au lieu de
nuire aux ouvriers par les mécaniques, on les soulagera par elles,
et on les fera participer aux bénéfices qu'elles produisent.
» D. — Comment cela peut-il se faire ?
« /?. — Par une juste organisation, cela veut dire, l'organi-
sation du travail, qui pourrait s'effectuer de la sorte : Toutes les
mécaniques et machines à vapeur, seraient, connue le chemin de
fer, exploitées par l'Etat, alors il ne lui serait pas difficile de dis-
tribuer les bénéfices résultant du travail parmi les ouvriers, et
procurer de l'ouvrage à ceux qui n'en ont point.
» /?. — Que feront alors les personnes qui possèdent ces
belles mécaniques ?
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 167
» /?. — Elles recevront pour cela une juste indemnité.
» D. — Quand on aura aboli les douanes^ Toctroi, et en
temps de paix, toute Tarmée, à quoi occupera-t-on tout ce
monde ?
» i?. — Aux travaux de Tagriculture et dans les établisse-
ments et fabriques de TEtat.
» Z>. — Mais en cas de guerre, comment rassemblera-t-on
immédiatement une armée ?
» /?. — En organisant tous les hommes valides, en les
armant et en formant une garde nationale qui devrait faire l'exer-
cice deux fois par semaine, afin d*être à même, en cas de guerre,
d'entrer en campagne comme une armée bien organisée ; à cela
on pourrait employer tous les officiers de Tannée actuelle. »
Sur l'instruction, les cantines scolaires, etc., voici ce que
pensait Kats, en 1844 :
« Demande. — De quelle manière l'Etat pourvoira-t-il aux
besoins des mineurs et des impotents ?
» Réponse. — En établissant des institutions où tous les
enfants pourront recevoir gratuitement l'éducation, l'habillement
et la nourriture.
» /?. — Quel degré d'instruction donnera-t-on à ces
enfants ?
» R. — L'instruction que les représentants du peuple juge-
ront nécessaire, pour développer convenablement l'intelligence
et le corps des enfants, pour en faire des citoyens utiles à la patrie.
» D. — Jusqu'où s'étendra cette instruction ?
» /?. — Des plus simples notions aux sciences les plus
abstraites, afin de mettre chacun à même d'entrer dans la sphère
pour laquelle il montre le plus d'aptitude. »
La dixième et dernière leçon du Catéchisme dé Jacques
Kats est le résumé de ce qu'il réclame î
4c Demande. — Quelles sont les premières lois à faire pour
assurer le bonheur du peuple î
» Réponse. — l'^La loi la plus immuable est celle qui consacre
l'égalité des citoyens dans un Etat bien organisé ; c'est une loi
dont le Christ a jeté les fondements et sur laquelle doivent être
basées toutes lois. Elle repose sur ce principe : Ne fais pas à
l68 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, et fais aux autres
ce que tu voudrais qu'on te ftt. La première loi est dans Téga-
lité de tout le inonde.
» 2"" Le suffrage universel ;
» y Dépenses de l'Etat prises sur les revenus des riches ;
» 4'' Entretien et instruction aux frais de l'Etat pour tous
les enfants ;
» 5"" L'existence de tous les citoyens assurée par l'Etat ;
» 6* L'organisation du travail ;
» 7'' La responsabilité de tous les fonctionnaires ;
» 8"* Le pouvoir législatif séparé du pouvoir exécutif, et
ce dernier soumis au premier ;
» Q"" La liberté de la presse, des cultes, d'opinions, d'asso-
ciations et de Commerce ;
» lo'' Le droit de s'assembler et le moyen de se réunir pour
discuter les intérêts de l'Etat et pour instruire tous les citoyens
de leurs droits et devoirs politiques ;
» 1 1^ L'abolition de Tannée en temps de paix, et l'armement
de tous les citoyens valides en temps de gueiTe ;
» 12'' L'abolition de la peine de mort et de l'expositon, et
l'organisation de la justice sur un pied tel que tout le monde
puisse l'obtenir gratuitement.
» Quand le peuple belge aura compris et obtenu la mise en
pratique de ces douze points capitaux, alors nous ne doutons
aucunement, que la misère et le dénuement ne soient bannis de
notre fertile patrie. »
Jacques Kats lutta vaillamment jusqu'en 1848 ou 1849 et
alors, découragé, il se tint tranquille, loin du bniit. Il continua
cependant à faire [paraître de loin en loin un Volksalmanak
door den echten vader Kats (i).
Il mourut à Bruxelles, rue d'Anderlecht, 169, le j6 janvier
1886, à l'âge de 82 ans.
César De Paepe, que le hasard avait fait son voisin et son
médecin, parle de la carrière de Kats dans un article du Peuple
du 19 janvier 1886, et rappelle que certains médisants soutinrent
(1) « Aluianach du peuple du véritable i)ère Kais. »
Il
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I70 HISTOIRK DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIIE
KatSy en eflfet, avait été nommé directeur du théâtre flamand
de Bruxelles, qui donnait alors ses représentations au théâtre
du Parc, et comme tel il recevait, à titre d'encouragement,
un subside de l'Etat. Mais il resta démocrate et socialiste jusqu'à
la fin de ses jours ; il vécut pauvre et mourut tel. « Au
surplus, dit De Paepe, il avait conservé, nous l'aflirmons,
toutes les convictions de sa jeunesse, et au moment de mourir
il mettait la main à un ouvrage antimilitariste et démocratique.
Il est mort comme il a vécu, en démocrate et en libre penseur.»
CHAPITRE vm
La Presse démocratique-socialiste avant 1848
AVORTEMENT DU MOUVEMENT DÉMOCRATIQUE DE 183O. — LOUIS
DE POTTER QUirrE LA BELGIQUE. — LUCIEN JOTTRAND ET LE
€ COURRIER BELGE ». — LE JOURNAL « LE RADICAL ». — SES
PRINCIPAUX RÉDACTEURS : ALEXANDRE ET FÉLIX DELHASSE,
ALTMEYERy L. JOTTRAND, FÉLIX TIMMERMANS, FÉLIX MATHÉ,
LE GÉNÉRAL MELLINET. — TENDANCE DÉMOCRATIQUE ET
SOCIALISTE DU « RADICAL ». — SON OPINION SUR LA PRO-
PRIÉTÉ DES MINES, LE SUFFRAGE UNIVERSEL, ETC. — « LE
PROLÉTARIAT VEUT ÊTRE QUELQUE CHOSE ». — CATHÉCHISME
DÉMOCRATIQUE d' ALEXANDRE DELHASSE. — LA CHANSON :
« SOUVENIRS d'un VIEUX PROLÉTAIRE ». — « LE DÉBAT
SOCIAL ». — SON PROGRAMME. — FÉLIX DELHASSE.
L'avortement du mouvement démocratique qui précéda et
suivit la révolution de 1830 découragea fortement les plus dévoués
militants d'alors. Louis De Potter, qui devait être le chef du
parti populaire, avait abandonné la partie et était allé s'établir
à Paris. L'ancien condamné du régime hollandais, l'ancien mem-
bre du gouvernement provisoire, n'avait pas l'étoffe d'un militant,
d'un lutteur, d'un homme politique. A la moindre difficulté, à la
plus petite résistance, il désertait la lutte. Connaissant les
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I7I
idées et les tendances du gouvernement provisoire du 26 sep-
tembre, il eût dû refuser d'en faire partie et batailler au dehors
en s'appuyant sur le peuple et la bourgeoisie avancée. Mais une
fois qu'il avait accepté d'entrer dans la place, il devait y rester et
combattre ceux de ses collègues dont le seul but était d'esca-
moter le mouvement révolutionnaire et de le tourner au profit
de la classe bourgeoise et riche. De Potter, on le sait, quitta le
gouvernement provisoire, une fois le Congrès national installé ;
il refusa même de se faire élire à l'assemblée qui devait rédiger
la Constitution I
De Potter eut, il faut l'avouer, une attitude pitoyable et
vraiment incompréhensible. Aussi, les républicains démocrates
le jugèrent-ils très durement en le traitant d'ambitieux, de pleu-
tre, de faux bonhomme, d'égoïste et de couard! (i)
Dans la presse, les défenseurs de la démocratie se faisaient
de plus en plus rares à mesure que le nouveau gouvernement
s'aflfermissait. En 1836, le Courrier belge donna cependant l'hos-
pitalité à Lucien Jottrand, qui y défendit les démocrates et même
les ouvriers, comme le tisserand Jacques Kats. Mais dès le début
de l'année suivante, le Courrier belge changea d'attitude et
devint réactionnaire.
En 1836, Kats avait fondé un petit journal flamand, De
Volksvriend (l'Ami du peuple) et, plus tard, en juillet 1838, il
fit paraître une feuille satirique qui donnait deux numéros par
semaine, sous le titre de Peerlala^ nom d'une vieille légende
bien connue des ouvriers flamands.
Le 13 avril 1837, parut à Bruxelles un journal démocratique
et républicain, sous le titre : Le Radical. La collection de ce
journal est des plus rares. Félix Delhasse en possédait une qu'il
(i) Thonissen, de son côté, juge comme suit Tancieii républicain du gouvernement
provisoire :
« M. De Potter aime sincèrement la liberté ; il la veut jiour les autres comme pour
lui-même, et son désintéressement ne saurait, sans injustice, être révoqué en doute par
ses compatriotes. Malheureusement, tout en étant doué d'une intelligence hors ligne,
l'ex-mcmbrc du gouvernement provisoire ne (xissède pas cette connaissance des effets
et des causes, cette appréciation sûre des besoins et des ressources, en un mot, ce tact
pratique sans lequel il est dangereux d'aspirer au rôle d'homme politique. Sa conduite
en 1838 et 1839 en fournit la preuve. Il voulut successivement une fédération franco-
belge, une fédération hollando-beige, une fédération belge-rhénane, etc. »
(Thonissen, Tome III, page 299).
Ija HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
nous fit voir peu de temps avant sa mort, et qu'il a léguée à la
Bibliothèque de la Chambre de Représentants. Les curieux y
verront, écrit de sa main, au bas de chaque article, le nom de
celui qui en fiit Tauteur.
Le Radical^ qui était hebdomadaire et coûtait i6 francs par
an, avait ses bureaux, 60, Quai aux Briques, à Timprimerie Van
Mulders et C^. A partir du i*' janvier 1838, il parut deux fois
par semaine, au prix de 20 francs Tan. Son dernier numéro porte
la date du 33 août 1838.
Ses principaux rédacteurs étaient : A. Durand, Alexandre
et Félix Delhasse, Altmeyer, d'origine allemande et professeur
à l'Université libre de Bruxelles, Lucien Jottrand, Félix Tim-
mermans, Félix Mathé et le général Mellinet, d'origine française,
dont le concours avait été précieux aux Belges pendant la révo-
lution de septembre 1830.
L'article programme du Radical^ qui porte le titre Intro-
duction^ est de la plume de A. Durand.
Après avoir montré combien les esprits étaient divisés sur
les principaux problèmes : propriété, religion, soumission de
l'individu à la masse, liberté, égalité, égoisme, fraternité, il
conclut que l'époque est une époque de doute et qu'elle est le
présage certain d'une croyance nouvelle.
Cette croyance nouvelle, c'est le règne de la liberté, de
l'égalité et de la fraternité.
«... La Société, dit-il, doit tendre au perfectionnement intel-
lectuel, physique et moral de chacun de ses membres ; la
souveraineté réside essentiellement dans l'universalité des mem-
bres de l'association ; tous ont les mêmes devoirs, tous ont les
mêmes droits ; ils sont donc essentiellement égaux, personne ne
domine et ils sont naturellement tous libres. »
Et il conclut en disant que :
€ ... Ces principes sont incompatibles avec l'existence des
monarchies constitutionnelles. »
La Chambre discutait alors la loi sur les mines et Charles
Rogier y défendait le principe de l'exploitation des charbonnages
par l'Etat. Gendebien appuyait la thèse de Rogier et répondait à
un orateur, qui avait soutenu que le régime de la propriété indivi-
duelle est conforme à la loi civile :
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I73
» ... Si c*est la loi civile qui a créé le droit de propriété,
pourquoi la loi civile ne poiirrait-elle pas le modifier ? »
Parlant de la proposition de Rogier le Radical écrivait :
« Ce que veut Rogier, c'est réserver à TEtat, c'est-à-dire à
la nation tout entière, l'usufruit d'une partie du sol.
» ...Si la nation est souveraine, et personne n'oserait le nier,
sa souveraineté doit essentiellement s'étendre au sol qu'elle
possède ; or, tous les citoyens ayant les mêmes droits, il s'en suit
qu'ils ont tous sur le sol ou plutôt sur tous les produits du sol,
un droit égal mais indivis ; il s'ensuit encore que le sol ne peut
être exploité qu'au profit commun de tous les membres de l'asso-
ciation.
» L'avenir seul, et peut-être un avenir très lointain, nous le
savons, rendra ce principe praticable, mais si on ne peut en
espérer le vrai triomphe, de nos jours, ce n'est pas un motif
de le méconnaître... »
La question de la réforme électorale était vivement discutée
au début de 1837. Un grand nombre de conseils communaux
avaient envoyé des pétitions à la Chambre pour réclamer l'unifi-
cation du cens électoral qui, plus élevé dans les villes que dans
les campagnes, favorisait les habitants de celles-ci et par consé-
quent les citoyens les moins instruits de la nation.
Ce mouvement avait pris une grande extension. Les conseils
communaux d'Audenarde, Bruxelles, Gand, Liège, Anvers,
Nanuir, Bruges, Verviers, Ath, Charleroi, Wavre, Huy, Hasselt,
Saint-Trond, avaient adressé des pétitions aux Chambres.
Dans son second numéro, le Radical publia un article sur
la réforme électorale et se prononça pour le suffrage universel.
L'article se terminait ainsi :
« Le Radical demande en conséquence :
» I** La revision de l'article 47 de la Constitution et le droit
d'élection, sans cens électoral, pour les avocats, les médecins et
les docteurs en toutes autres sciences ;
» 2** L'uniformité du cens électoral, fixé à 20 francs pour la
Belgique ;
» 3® La revision de l'article 36 de la Constitution et l'exclu-
sion de tous les fonctionnaires publics des Chambres légis-
latives ; 15.
174 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» 4"^ L'admission du principe : qu'aucun député ne pourra
accepter de fonctions publiques autres qu'électives, pendant la
durée de la législature ;
» 5"* La revision de l'article 52 de la Constitution et une
juste indemnité pour tous les députés , sans distinction. »
Les premiers numéros du Radical avaient été principalement
rédigés par A. Durand. A partir du 8* numéro, les deux frères
Delhasse s'en occupèrent plus spécialement et le journal, grâce à
eux, prit aussitôt une allure plus avancée.
Que l'on en juge par les extraits d'un article de Félix
Delhasse, ayant pour titre : Le prolétariat veut être quelque
chose :
€ Le prolétariat est la plaie des sociétés modernes, comme
l'esclavage était la plaie des sociétés antiques, comme le servage
était celle du moyen âge...
» Chez les nations modernes, ou du moins chez les nations
de l'occident de l'Europe, l'esclavage et le servage n'existent
plus, mais le prolétariat leur a succédé, et, à beaucoup d'égards
il est pire que l'esclavage et le servage. Il existe en vertu des
mêmes causes; c'est l'égoïsme des uns et l'ignorance des autres
qui lui ont donné naissance : supposez aux maîtres quelque
amour de l'humanité, supposez aux ouvriers quelque intelligence
de leurs droits, et le prolétariat n'existerait plus, et il n'y aurait
entre les chefs d'industrie et les travailleurs que des rapports de
fraternité...
» ... Qu'il me soit permis de demander de quel droit mon
voisin est électeur, tandis que moi qui, sous tous les rapports,
crois valoir autant que lui, ne le suis pas ? Qu'il me sois permis
de demander en outre pourquoi je suis forcé, afin de ne pas mourir
de faim, de travailler 14 à 16 heures tous les jours, tandis qu'il y
a tant d'hommes qui ne se sont donné que la peine de naître, et
qui passent leur vie au sein de l'oisiveté, du luxe et de l'abon-
dance 7...
» ... Place donc au prolétariat ! place pour lui au banquet
des jouissances sociales, car c'est lui qui accomplit tous les
devoirs, c'est sur lui que pèsent toutes les charges de la société.
N'est-ce pas lui qui fertilise de ses sueurs une terre avare et
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I75
rebelle ? N'est-ce pas lui qui use sa misérable vie dans le travail
incessant et meurtrier des manufactures? N'est-ce pas lui qui
s'ensevelit dans les entrailles de la terre pour en extraire le com-
bustible, et qui va y trouver la mort, témoin l'horrible catas-
trophe arrivée il y a huit jours près de Liège î Quand la patrie est
en danger, quand l'ennemi s'avance le fer et la flamme à la main,
au cœur de nos foyers, n'est-ce pas lui qui va lui opposer sa
poitrine comme un invincible rempart ? Tous les prodiges des
arts et de l'industrie, n'est-ce pas lui qui les enfante par son
intelligence créatrice et par son admirable patience ? Voyez que
d'artistes fameux, que d'écrivains sublimes sont sortis de ses rangs,
sans compter tous ceux qu'ils recèlent encore ; voyez si jamais il
reste étrangère tout ce qui est grand, noble, généreux; le prolé-
tariat, en un mot, est tout dévouement et tout sacrifice, et nous
afiirmons qu'à ce titre il a au moins autant le droit à jouir des
avantages sociaux, que ceux qui ont réduit ce droit en monopole
à leur profit. »
En 1838, le Radical publia une série d'articles d'Alexandre
Delhasse, qui furent réunis ensuite en brochure et publiés sous
le titre de Catéchisme démocratique. Ce catéchisme est essentiel-
lement socialiste et se ressent fortement des idées de Buonarroti
et des saint-simoniens, ainsi que le montrent ces quelques
extraits :
« Demande. — Qu'est-ce que l'homme ?
» Réponse. — L'homme est un être intelligent et raison-
nable qui n'a parmi ses semblables ni supérieur, ni inférieur, et
que la nature a fait naître pour le bonheur et pour la liberté.
» /?. — Qu'est-ce que la liberté?
» /?. — C'est le pouvoir d'exercer à notre gré toutes nos
facultés, morales et physiques.
» Z?. — Qu'est-ce que la société ?
» /?. ^ C'est la collection de tous les individus qui vivent
réunis sous l'empire des mêmes lois et des mêmes principes, et
<\m convergent tous vers le même but.
» Z?. — Quel est le but de la société ?
» /?. — C'est le plus grand bien-être de tous.
» Z?. — Quelle est sa base fondamentale ?
Ijb HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSttE
» -^. — C'est régalité, c'est-à-dire l'égale répartition des
charges et des avantages sociaux.
» /?• — Qu'entend-on par exploiteurs ?
» y?. — On entend par exploiteurs, par aristocrates, par
oisifs, car tous ces mots sont synonymes, ceux qui, dans la
société, s'attribuent exclusivement tous les avantages et qui
nagent au sein des superfluités, tandis que l'immense classe des
travailleurs, elle qui supporte toutes les charges sociales, est en
proie à la misère et à la faim.
» />. — D'où viennent tous les maux qui accablent les
travailleurs ?
» /?. — De la mauvaise organisation du travail et de
l'industrie, de cette libre concurrence qui, en apparence, accorde
à tous les individus des droits égaux, et qui, en réalité, n'est
qu'un brigandage organisé, une détestable anarchie où les hommes
s'entre-dévorent les uns les autres, où les plus adroits et les plus
fripons s'enrichissent scandaleusement aux dépens du plus grand
nombre. La vraie plaie sociale est là.
» /?. — Quelle est la source de toute richesse ?
» /?. — C'est le travail, sans lequel les capitaux sont infé*
conds et improductifs.
» D. — Si le travail est la source de toute richesse, quel
rôle doit jouer le travailleur ?
» /?. — Le premier, ou, pour mieux dire, il doit seul être
quelque chose dans la société, et l'oisif doit en être expulsé
comme un fardeau inutile, comme une lèpre dangereuse, car
partout où il y a oisiveté, il y a vice et corruption. C'est le travail
qui engendre les bonnes mœurs et la vertu.
» />. — Quelle a été successivement la condition du travail-
leur aux différentes époques de l'histoire ?
» -^. — Dans l'antiquité, il était esclave ; au moyen âge^
sauf en Italie, du temps des républiques où il était libre et
heureux, partout ailleurs, il était serf; actuellement, il est
ouvrier, artisan, manœuvre, domestique, ce qui est exactement
h même chose. Les noms sont différents, mais leur acception
n'a point changé. C'est par la démocratie que le travailleur sera
émancipé.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I77
» /?. — Qu* est-ce que la démocratie î
» R. — C'est le règne de la justice et de Téquité. C'est la
souveraineté de tous, substituée à la souveraineté de quelques-
uns, c'est le droit découlant du devoir, autrement dit : le droit
subordonné à l'obligation du devoir.
» D. — Quelles seraient les conséquences immédiates de
cet engendrement du droit par le devoir ?
» R. — Ce serait l'extinction de l'exploitation de l'homme
par l'homme, ce serait la subordination des intérêts matériels
et positifs aux intérêts moraux, ce serait enfin l'annéantissement
de l'égoisme.
» Z?. — Quelle est la doctrine opposée à la démocratie ?
» i?. — C'est le libéralisme, fils aîné du fédéralisme giron-
din, qui lui-même vient en ligne directe de l'école philosophique
dont Voltaire était le grand-prêtre. Le libéralisme pose en prin-
cipe la souveraineté de la raison individuelle et de la richesse, et
il part de ce principe antisocial et absurde pour établir la préémi-
nence de la bourgeoisie sur les classes dites inférieures, pour
inféoder l'immense majorité au bon plaisir et à l'omnipotence
dictatoriale d'une caste privilégiée ; en d'autres termes, il part
de l'individualisme pour aboutir à l'égoïsme et à l'exploitation de
l'homme par l'homme.
» D. — Que deviendra la doctrine de l'individualisme ?
> R. — Elle aura le même sort que tous les systèmes
politiques et philosophiques, qui ont dominé antérieurement le
monde, et que l'on a vus successivement disparaître après avoir
accompli leur mission ; elle disparaîtra pour faire place à une
doctrine meilleure, et cette doctrine sera celle de l'égalité, de
l'unité et de la fraternité, vers laquelle l'humanité s'avance
à pas de géant et qui se résume dans ce seul mot : l'intérêt
commun.
» Z). — Quels seront les résultats du triomphe de l'intérêt
commun sur l'intérêt individuel ?
» 7?. — Ces résultats seront l'émancipation immédiate et
complète de l'intelligence et du travail impitoyablement
exploités par l'oisiveté opulente et cupide, et l'extinction des
jouissances de l'égoïsme, source de tant de désespoirs et de
misères.
178 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIB BT DU SOCIALISME
» /). — Quand l'humanité cessera-t-elle de souflfrir ?
» y?. — Elle cessera de souflfrir quand elle aura compris
qu'il n'y a pour elle de bonheur à espérer que dans les bras de la
démocratie.
« D. — Quelle est la meilleure, la seule vraie religion
parmi toutes celles intolérant^es et cruelles qui se disputent la
crédulité des hommes ?
"k R. — La vraie religion est celle qui ne marche étayée
ni de superstitions, ni de bourreaux, et qui ne s'environne pas
des magnificences d'un culte imposteur pour régner sur l'huma-
nité prosternée. La vraie religion est celle qui se résume dans
la fraternité universelle, c'est la religion de la charité et de
l'amour. »
Alexandre Delhasse était poète à ses heures.
Sa chanson : Souvenirs d'un vieux prolétaire^ publiée en
avril 1838, avait été improvisée dans un banquet « patriotique »
ce qui alors était synonyme de « démocratique », sur des bouts
rimes donnés à l'auteur.
Voici le texte de cette chanson :
SOUVENIRS D'UN VIEUX PKOLÉTAIRE
(invocation aux martyrs ns septembre)
Air : Dis -mot y fen souviens- in t
Il me souvient du tocsin funéraire
Qui vint sonner le glus de nos tyrans 1
je vois encore la belle sanguinaire
Frapper le cœur de mes pauvres enfants !
Ils étaient trois^ soutiens de ma vieillesse,
Quand vint le jour du combat glorieux ;
Ils y coururent, ils tombèrent, oh! tristesse !
Leur récompense se trouve dans les cieux !
Qu'ils étaient beaux en ce jour de bataille,
Ces nobles fils s'élançant au combat.
Ils se disaient : « Nargue de la mitraille !
♦ Faisons voler le trône en mille éclats ;
» Frères, courons contre les feux, les flammes,
> Guerre aux tyrans, à des chefs odieux ;
» Marchons serrés, renversons ces infâmes,
» La récompense est pour nous dans les cieux. »
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I79
Trinité sainte ! ô vous^ cœurs magnanimes.
Qui arrosâtes le sol de votre sang;
Réveillez-vous^ réveillez les victimes
Qui^ comme vous, tombèrent en combattant.
Le despotisme; la noire tyrannie
Sont revenus, plus de jours glorieux !
La liberté, de la terre bannie,
Est remontée dans son séjour des cieux i
Chut! car j'entends les martyrs dans leurs tombes;
Prêtons Toreille à leurs mâles accents;
Plongeons Vϕl au fond des catacombes
Qu'ouvrit septembre â leurs corps tout sanglants.
Ecoutons bien, ils parlent, ils nous maudissent :
« Lâches ilotes, quittez, quittez ces lieux.
"^ Ah ! disent -ils, si des rois vous régissent,
'> C'est votre faute, n'implorez pas les cieux !
^ La liberté, nous vous l'avions conquise,
> Hommes sans cœur, qu'en avez-vous donc fait?
> Le privilège, de nouveau, vous épuise,
> Il parle en maître et le peuple se tait.
^ Celui ci tremble sous le fer sanguinaire ;
"^ Il tend le cou. puis il ferme les yeux :
» Peuple insensé ! renversez l'arbitraire,
^ Car les esclaves seront bannis des cieux ! »
Pitié! martyrs, que vos mânes s'apaisent.
Car de remords notre cœur est rongé;
Du sang du peuple des tyrans se repaisent,
Voudriez -vous donc qu'il ne fût pas vengé ?
Ah ! vous pleurez sur nos souffrances horribles,
Vous maudissez les rois audacieux :
A l'œuvre, amis, frappons nos coups terribles.
Si nous tombons, nous gagnerons les cieux !
Relève toi, ô peuple qu'on opprime !
Brise tes fers au nom de Liberté;
Vois, son soleil qui luit en nous ranime,
U nous promet la sainte égalité,
Tous à genoux, le front dans la poussière.
Prosternons-nous pour exaucer les Dieux;
Courons, amis, après notre prière.
Vaincre ou mourir et mériter les cieux 1
l8o HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSlfE
Le dernier numéro du Radical puvut le 26 août 1838.
Après avoir lutté pendant près de deux ans avec une belle
et juvénile ardeur contre l'oligarchie triomphante, les rédac-
teurs du journal démocrate, qui n'avaient pu vaincre Tindififérence
de la grande masse, furent pris de découragement. Dans le dernier
numéro, Félix Delhasse écrit un article sur Vj^vemr de la
démocratie^ que nous reproduisons en entier :
« C'est se tromper étrangement, dit-il, que de croire à
l'avènement prochain de la démocratie, tant qu'il ne sera pas
opéré une révolution radicale dans les mœurs, tant que les pré-
jugés et les vices que nous ont légués des siècles de despotisme
n'auront pas été entièrement extirpés.
» La principale tâche n'est pas de pousser au renversement
de l'aristocratie, c'est de préparer le terrain sur lequel s'élèvera
l'édifice démocratique. Qu'importe que l'aristocratie succombe,
si nous ne sommes pas encore dignes de la liberté et de l'égalité.
Il y a des hommes, et le nombre en est grand, qui osent se
proclamer les apôtres et les champions de la démocratie et qui ne
sont au fond que des aristocrates renforcés ; ils parlent de
régénérer l'Etat et ils sont eux-mêmes gangrenés de corruption I
» Il n'y a de révolutions durables que celles qui s'épurent par
les mœurs ; l'expérience de tous les &ges, et plus particulière-
ment l'histoire des cinquante dernières années, nous le démontrent
assez.
» Une révolution qui s'opère par la force brutale et sans
avoir été préparée moralement, n'est qu'un coup de main heureux
qui n'a que des résultats éphémères.
» De deux choses l'une, ou bien ceux qui font de semblables
révolutions en conservent la direction suprême, et alors ils
périssent à la tâche au bout de quelques temps, comme en
France, les montagnards au 9 thermidor ; ou bien ils laissent
prendre cette direction â d'autres, et alors une cohue d'aristo-
crates, de traîtres et d'incapables escamote les fruits de leur
victoire, comme il est arrivé en Belgique, sous le gouvernement
provisoire de 1830.
» Dans l'état actuel de nos mœurs, la démocratie est impos-
sible ; et par démocratie nous n'entendons pas le gouvernement
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mïmMmiiQUE de 1^30 a 1848
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181
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l83 HISTOIRE DE LA oéMOCRATIE ET DU SOCIALISME
rable chose, et tout le inonde se renferme dans une indifférence
et dans son égoisme comme dans une cuirasse d'airain.
» Ces vérités sont dures et tristes, et il faut avoir quelque
courage pour les dire ; mais ce courage nous le puisons dans la
pureté de notre conscience et de nos intentions, et dans notre
ardent amour de l'humanité.
» Pour rendre la démocratie possible que faut-il faire ?
Réformer les mœurs ; ce n'est qu'à cette seule condition que l'on
rendra son triomphe certain.
» Réformer les mœurs, c'est substituer le dévouement à
l'égoisme, le culte de la vertu à celui du veau d'or ; c'est faire
succéder la fraternité à l'esprit d'antagonisme qui divise les
hommes et qui les parque en castes rivales et hostiles.
» La grande erreur, jusqu'à présent, c'est que l'on s'est trop
préoccupé de la forme et pas assez du fond; la forme a quel-
qu'importance sans doute, et toute forme qui ne cadre pas avec
les principes de l'égalité est mauvaise ; mais le fond doit l'em-
porter sur toute autre chose, car le fond c'est la démocratie,
c'est l'égalité même.
» Défiez-vous de ces hommes qui se bornent à pouruivre la
réalisation d'une réforme politique, et qui font volontiers bon
marché de la morale. Ces hommes-là ne veulent que se substituer
à d'autres hommes, ils ne veulent que changer la forme, et laisser
la chose dans le même état.
» De pareils hommes sont mille fois plus dangereux que
ceux qui font ouvertement obstacle au progrès égalitaire.
» La morale doit être la baje fondamentale de l'édifice de
l'avenir ; c'est elle seule qui rendra les hommes dignes de la
démocratie ; sans elle nous ne b&tirons jamais que sur du sable! »
• #
L'organe démocratique-socialiste le plus important de la
période qui précéda 1848, celui qui eut certainement l'influence
la plus considérable sur les esprits, fut Le Débat social^ qui
portait comme sous-titre : Organe de la démocratie.
C'était un journal hebdomadaire de huit p@ges, grand format
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 183
au début et dont le premier numéro porte la date du 7 juillet
1844, avec la signature d'Adolphe Bartels en qualité de direc-
teur (i).
Le Débat social coûtait 12 francs par an, ce qui était relati-
vement bon marché, étant données Tépoque et l'importance du
journal.
Son programme fut celui qui avait été défendu déjà par
Bartels, J. Kats, les frères Delhasse, Lucien Jottrand, etc. Il
est résumé par ces aphorismes :
Dans les choses nécessaires : Unité.
Dans les choses douteuses : Liberté.
En toutes choses : Charitf.
« Chacun veut ou consent, disait Tarticle-programme, à
alléger les souffrances du peuple ; les bons obéissent à leur
instinct, les apathiques à Tentralnement commun ; les indifférents
sont presque convaincus ; les mauvais n'oseront longtemps
résister.
» La nécessité de la réforme est comprise, la nécessité
d'institutions nouvelles est sentie.
» Mais ici, les opinions, d'accord sur le but, diffèrent sur
les moyens, et c'est pour ouvrir une chaire accessible aux diffé-
rentes écoles de la démocratie que nous avons ouvert le Débat
social. )^
Adolphe Bartels ne resta pas longtemps à la direction du
journal. Victor Considérant étant venu faire en Belgique une
série de conférences sur le système de Charles Fourier, le Débat
social^ par la plume des deux frères Alexandre et Félix Delhasse,
se prononça en faveur de la plus grande partie de la doctrine
phalanstérienne. Cette orientation offusqua Bartels qui, bien que
démocrate assez avancé, était catholique très croyant. Le 5 avril
1846, le Débat social annonça que M. Adolphe Bartels cessait
de prendre la moindre part de collaboration au journal.
Félix Delhasse se chargea alors de]J;la rédaction et de l'admi-
nistration de la feuille démocrate-socialiste, dont les bureaux
étaient établis rue Saint-Lazare, 46.
(i) Imprimerie Wouters et O*, à Bruxelles.
184 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Sous le titre : Ce que nous voulons^ la nouvelle rédaction
formula son programme politiquei économique et social.
« Le Débat social^ dit-elle, est l'organe d'une grande partie
de la démocratie belge.
» ...L'ordre social le plus parfait est celui qui garantit le
mieux à chacun son bonheur, c'est-à-dire son existence, sa
liberté, la satisfaction de tous ses besoins et son plus grand déve-
loppement intellectuel, moral et matériel.
» ...La démocratie belge, dont le Débat social est l'organe,
cherche, par la seule force de ses principes et de la persuasion, à
gagner sur les affaires du pays une influence assez grande pour
donner aux questions politiques et sociales qui se présenteront,
une solution confonne à la loi du progrès, et pour combattre les
tendances de ceux qui, par inintelligence ou par mauvaise pas-
sion, veulent faire violence à la loi providentielle et poussent
ainsi la société dans les désordres et les révolutions violentes. »
Et l'article se terminait par ces mots :
« Mais le grand but auquel nous consacrons sans relâche
nos travaux, c'est de fonder une organisation durable qui
réalise le droit de tout le monde de vivre de son travail. »
Le Débat social fit, pendant plusieurs années, une excel-
lente propagande démocratique et socialiste.
Il devint en quelque sorte le moniteur de tous les hom-
mes de bonne volonté qui voulaient le progrès politique et
social. Il encouragea la classe ouvrière dans son œuvre
d'organisation, sans trop y réussir malheureusement, et il
soutint les éléments progressistes de la bourgeoisie, notam-
ment lors de la création VAlliafice de Rnixelles, qui prit
l'initiative de convoquer le Congrès libéral de 1846.
Le dernier numéro du Débat social parut le i" novem-
bre 1849, alors que le mouvement de 1848 avait avorté et
que la réaction avait de nouveau triomphé en Europe.
Félix Delhasse, qui fut l'&me du journal, resta toute sa
vie un démocrate socialiste. Il vécut jusque dans ses der-
nières années, retiré en son hôtel de la Chaussée de Haecht,
n"" 154, où il mourut en novembre 1898. Bien que se tenant
à l'écart des luttes quotidiennes, il ne cessa de témoigner
une vive sympathie au Parti ouvrier belge.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 185
Le lendemain de sa mort, le Soir^ par la plume de
M. Paul Antoine, publia un article émouvant sur l'homme
qui venait de mourir :
« Il est toujours difficile, de parler d'un mort qu'on admire
et qu'on vénère; l'éloge parait banale l'absence de critique
suspecte. Mais, que dire cependant d'un tel homme, si ce
n'est un respectueux et enthousiaste panégyrique ?
» Ce n'est pas seule la diversité de son esprit et de
ses connaissances qui lui attirait tous les cœurs, c'étaient
aussi son indulgente bonté, son obligeance toujours aux aguets,
sa large hospitalité.
» Son activité intellectuelle était certes extraordinaire.
Sociologie, politique, art et littérature, histoire, tout le pré-
occupait, tout se classait méthodiquement dans ce vaste cer-
veau. De très bonne heure, il s'était jeté ardemment dans la
lutte et l'on peut dire que très peu, de nos jours, oseraient
se vanter d'avoir approché tant d'hommes illustres dans
l'histoire du siècle. Journaliste et polémiste, il créa lui-
même des journaux, des revues artistiques et politiques.
L'année qui vit naître M. Gevaert, racontait-il, il publia son
premier article; et, depuis lors, son activité ne se ralentit
pas jusqu'à sa mort.
» On a rappelé ici son rôle après 1848, puis son accueil
généreux aux proscrits du coup d'Etat; n'est-ce pas chez lui
que fui cachée la première édition de NapoUon-k- Petit ?
» Maintenant, à cette vie si longue (Spa, 1809 - Bru-
xelles, 1898) et si remplie, joignez une mémoire prodigieuse
appuyée, d'ailleurs, d'une documentation formidable, et, vous
aurez une idée de l'intérêt puissant de la conversation de ce
vieillard : une encyclopédie. Les anecdotes, les souvenirs loin-
tains, avec les noms, les dates, lancés sans une hésitation,
sans une erreur, se succédaient pendant des heures, qui
s'écoulaient comme des minutes. Et, quel charme aimable
dans ses improvisations, quelle philosophie douce et sou-
riante, et quel enthousiasme quand il parlait de ces grands
hommes I
» Sa bibliothèque était remarquable, et, plus encore que
16.
|86 HISTOIRS DS LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
par le nombre, par les notes complémentaires, corrections,
etc., qu'il ne manquait pas d'ajouter à ses livres. La partie
proprement documentaire était particulièrement riche : des
« dossiers », comme il disait, découpures de toutes sortes,
copies, notes originales et inédites rassemblées en des fardes
faites d'un journal plié en quatre, et qui empruntaient à leur
groupement même un réel intérêt historique. Il possédait
une belle collection d'autographes, ayant correspondu avec
les personnages les plus en vue, et, en sa qualité de col-
lectionneur, gardant jusqu'au moindre billet. Seulement, il
prétait, prêtait avec une inépuisable complaisance. Et, très
souvent, les documents, livres ou manuscrits ne revenaient
pas, ou pas entiers. Je me rappelle son chagrin violent au
retour d'une série de ses plus chères lettres, dans lesquelles
l'emprunteur avait tranquillement découpé les passages qui
l'intéressaient, pour les coller dans son travail 1
» Kt, pourtant, les plus merveilleuses qualités de l'esprit
paraissaient dépassées encore chez Félix Delhasse, par la beauté
du caractère.
» Ce qui, en lui, frappait tout d'abord, c'était sa passion
profonde de la justice et de la vérité. C'était là le principe
essentiel, le Grundton, comme dirait l'Allemand, qui régis-
sait tout son être moral, son esprit comme son cœur, qui
dirigeait toutes ses pensées, dans le domaine de la raison
comme dans celui du sentiment.
» En politique, c'étîiit un démocrate dans le sens le plus
large et le plus noble du mot, combattant toutes les oppressions,
toutes les tyrannies, d'où qu'elles vinssent. M^ms il respectait
toutes les convictions sincères, détestant seulement les
« faiseurs », — c'était son mot.
» Le plus grand talent ne trouvait pas grâce à ses yeux,
s'il n'était doublé de qualités morales qui lui paraissaient le
complément nécessaire de celles de l'esprit. C'est pourquoi
ses jugements étaient souvent sévères ; peu lui importaient ceux
de la foule : il n'admirait à l'aise, lui, qu'à condition de pouvoir
estimer...
» ...En tout, en art comme en politique, ij resta constam-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 187
ment, comme d'instinct, parmi les avancés. Et, c'était chose
admirable que cet homme, parvenu aux dernières limites de la
vie, à Tâge où d'ordinaire on s'est, depuis des années, commodé-
ment immobilisé en un système, se tenant ardemment au cou-
rant des idées nouvelles, achetant livre sur livre, discutant,
s'animant comme un jeune homme.
» Une autre caractéristique de cette nature était la sim-
plicité et le stoïcisme. Il y avait chez lui quelque chose du
vieux Romain. L'inépuisable bonté de son cœur se dérobait
parfois sous des dehors volontairement froids. En tout cas,
son âme, fortement trempée, ignora jusqu'au bout la senti-
mentalité et la sensiblerie. Il détestait la flagornerie ; les effu-
sions l'agaçaient au point de décourager ceux auxquels une
juste reconnaissance dictait de sincères paroles de gratitude et
de dévouement. La moindre ostentation lui répugnait pour lui-
jnême, tandis que les faiblesses d'autrui le trouvaient plein d'in-
dulgence. »
» ...Le nombre de ceux qui venaient le consulter aug-
mentait avec les années, à mesure que disparaissaient les autres
témoins des grands événements sur lesquels il avait gardé les
souvenirs les plus précis, consignés d'ailleurs dans des notes
journalières.
» Même, dans les derniers temps, on abusait un peu de lui,
sans considération de son grand âge. Lui-même s'i&n plaignait
souvent, épuisé de fatigue. Et, pourtant, il désirait en secret
qu'on vint le consulter sur certains sujets qui lui tenaient au
cœur, crainte qu'on ne commît des erreurs. Et, quand, par
scrupule, on cessait d'avoir recours à lui, il provoquait de nou-
velles sollicitations. « C'est ma vie, tout cela », disait-il; « si je
ne puis plus lire, travailler, autant m'en aller tout de suite. »
€ Et on venait de partout I Une de ses dernières joies fut
l'arrivée chez lui, de deux Palennitains, en quête de documents
sur Buonarroti.
» Au lieu de s'obscurcir, son esprit semblait, avec l'âge,
devenir plus pénétrant et plus lumineux, redoublait d'activité,
comme appréhendant l'anéantissement prochain des trésors de
savoir et d'expérience qu'il concentrait en lui. Son cerveau sur-
l88 HISTOIRE DE LA DâMOCRATIK ET DU SOCIAUSME
excité ne lui laissait plus un instant de repos : durant ses Ion-
gués insomnies, sans cesse des souvenirs nouveaux surgissaient ^
et il prenait des notes, au crayon, dans le noir.
» Pourquoi faut-il donc que de tels hommes disparaissent ?
» Mais lui-même ne se faisait pas d'illusions. Un à un tous
ses amis s'en allaient. L'un des derniers fut Alphonse Wauters
qui, dans le délire des derniers jours, répétait un nom, toujours
le même : « Delhasse 1 Delhasse 1 ». L'appel, hélas I vient d'être
entendu.
» Dans ces quelques notes, rédigées sous l'impression trou-
blante d'une profonde et bien douloureuse émotion, je n'ai, je le
sens, que bien faiblement évoqué cette personnalité si noble et
si haute (i). »
CHAPITRE IX
La Propagande phalanstérienne en Belgique.
CHARLES FOURIER ET SA DOCTRINE. — VICTOR CONSIDERANT.
— SON AMITIÉ AVEC CHARLES ROGIER. — PREMIÈRE PROPA-
GANDE EN 1838- 1839. — LES PHALANSTÉRIENS EN BELGIQUE
EN 1844, 1845^ 1847 ET 1848. — NOMBREUSES CONFÉRENCES
A BRUXELLES, LIÈGE, KTC. PUBLIC d'ÉLITE. BANQUET
OFFERT A V. CONSIDERANT. — NOMBREUX DISCOURS.
LA PHALANGE DE LOUVAIN. INFLUENCE DE l'ECOLE FOURIE-
RISTE. — SES PRINCIPAUX ADEPTES : ALEXANDRE ET FÉLIX
DELHASSE, ED. DUCPÉTIAUX, FRANÇOIS HAECK, ADOLPHE
DEMEUR, ETC.
Charles Fourier, né à Besançon en 1772, fut le fondateur
d'une doctrine sociale nouvelle ayant pour base le Phalanstère,
commune modèle dont tous les habitants seraient associés et
dans laquelle le produit du travail commun ou sociétaire serait
(i) Le Soir, lupplément du lo novembre i8cyS, sous le tiire : Souvaiin du Vieux
HruxcUcn. — Félix Dkijiassk.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 189
partagé entre les trois éléments : Travail, Capital, Talent.
Il mourut à Paris en 1837, mais comme Saint-Simon, il eut
la joie avant de fermer les yeux, d'être entouré de disciples
capables et dévoués, qui lui promirent de continuer son œuvre
et d'aller porter en son nom la bonne parole de délivrance I
En 1831, les disciples de Saint-Simon quittèrent Paris pour
aller en province et à l'étranger prêcher la doctrine du maître.
En 1838, un an après la mort de Charles Fourier, les apôtres de
l'école phalanstérienne se mirent en route, eux aussi, afin de
convertir les hommes de bonne volonté.
A cette époque, l'Eglise catholique envoyait également ses
meilleurs prédicateurs à travers le monde. Les doctrines sociales
de Saint-Simon et de Fourier avaient un fond de croyance? reli-
gieuse et il n'est pas étonnant dès lors que la méthode de propa-
gande de ces deux écoles ait été quelque peu copiée sur celles
des missionnaires et prédicateurs de l'Eglise catholique.
Ce fut Victor Considérant, le principal et le plus éloquent
des disciples de Fourier, qui vint le premier en Belgique ; il le
fit vers 1838 ou 1839. A l'encontre de ce qu'avaient fait les mis-
sionnaires saint-simonniens de 1831, qui s'étaient adressés à la
foule, au grand public, il concentra ses efforts de propagande dans
des cercles privés, composés en grande partie de gens instruits
et aisés : hommes politiques, professeurs, avocats, etc.
D'après M. Discailles (i), V. Considérant s'était lié d'amitié
avec Charles Rogier peu de temps avant ou après la révolution
de 1830. Aussi, lorsqu'il vint en Belgique vers 1838, fut-il l'hôte
de Rogier, qui occupait alors le poste de gouverneur de la
province d'Anvers. Il le lui rappela plus tard, dans une lettre
de 1850 que publie M. Discailles :
« ...Vous rappelez-vous nos tête-à-tête de dix heures par jour
au coin de votre feu?... Vous compreniez admirablement bien les
vanités, les stupidités, les folies de la grande politique de tous
les cabinets ; vous compreniez l'état critique du monde, les
besoins impérieux de la société moderne, les vices odieux,
l'urgente nécessité d'une transformation dans le sens démocra-
(i) Ernest Discaiixes. — Le socialiste français, Victor Considérant en Belgique.
Bulletin de l'Académie, n<* 5, 1895.
IÇO HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
tique et social... Il me souvient d'une formule qui vous revenait
sans cesse : « Quoi d'étonnant, répétiez-vous, à ce que les
peuples n'aiment pas leurs gouvernements ? Les gouvernements
ne se sont jusqu'ici montrés à eux que sous les espèces et appa-
rences du gendarme et du percepteur des contributions. Ils
n'ont de rapport avec eux que pour leur demander de l'argent et
leurs enfants... » Vous m'assurâtes même spontanément que si
vous désiriez rentrer au pouvoir et que vous y rentriez, ce ne
serait que pour commencer la grande œuvre de transformation
sociale, en organisant, sous le déguisement d'un nom quel-
conque, un véritable phalanstère où vous centraliseriez une
grande partie des familles des ouvriers et employés de vos
chemins de fer. »
En 1844, un autre orateur phalanstérien, Jean Joumet, vint
en Belgique pour propager la doctrine nouvelle. Il parla au
Salon de Monplaisir^ à Molenbeek, dans un local appartenant à
la Société ouvrière le Meeting flamand^ de Jacques Kats, que
celle-ci s'était vue dans la nécessité de louer, en présence des
difficultés qu'elle rencontrait de se procurer des salles publiques
pour tenir ses meetings.
Jean Joumet consacra plusieurs séances à développer ses
idées devant un public composé en grande partie d'ouvriers et
de petits bourgeois.
En 1845, au mois d'octobre, Victor Considérant revint dans
notre pays pour faire un exposé plus complet de la doctrine.
Il fit sept conférences, dont la première eut lieu le mercredi
29 octobre, dans la salle de la Société Philharmonie^ devant un
public nombreux et choisi.
Les théories de Fourier, au surplus, n'étaient pas inconnues
en Belgique. On y avait distribué un grand nombre d'exemplaires
du Manifeste de t Ecole sociétaire^ œuvre de Victor Considérant,
et le journal de celui-ci, La Démocratie pacifique^ y comptait un
assez grand nombre d'abonnés.
Parmi les auditeurs des conférences phalanstériennes, il y
avait des notabilités de la politique et de l'administration, des
députés, des ministres d'hier et de demain : Charles Rogier, le
général Chazal, qui devint ministre de la guerre ; Masui, adminis-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 ICI
trateiir des chemins de fer de TEtat, Ducpétiaux, inspecteur
général des prisons ; François Haeck, directeur du ministère des
finances ; Lucien Jottrand et les députés Verhaegen, Castiau,
CanSy Orts et de Bonne. La magistrature, Tannée, Tindustrie, les
arts, le commerce, renseignement y étaient représentés par
Tielemans, De Facqz, Van Meenen, Eenens de MameflFe, le
général Colignon (qui devint plus tard bourgmestre de^Schaer-
beek), le sculpteur Geefs, le peintre Verbockhaven, Altmeyer,
Baron, Arntz et Maynz, professeurs de l'Université de Bruxelles.
Parmi les journalistes les plus en vue on remarquait Bourson,
directeur du Moniteur belge] les deux frères Delhasse, rédac-
teurs du Débat social^ les frères Bartels, Faure, Funck (qui
devint échevin et député de Bruxelles), Louis Defré (le père de
Madame Alice Bron).
Dans ses conférences. Considérant s'attacha surtout aux
problèmes de l'ordre économique et moral.
Comme moyen de réalisation, il condamnait la violence et
déclarait que « Tharmonie sociétaire pouvait s'établir sans aucune
espèce de comotion violente et de révolution ».
Il voulait, disait-il, placer la question sociale, le problème
de l'amélioration du sort de la classe laborieuse, au dessus des
questions de partis et, pour la résoudre, il faisait appel aux
classes instruites et aisées.
Ses conférences eurent un grand succès. Il fut l'objet de la
part de ses auditeurs, de nombreuses marques de sympathie,
dont quarante années plus tard, il se souvenait encore avec émo-
tion quand il nous rendit visite au journal le Peuple.
Ses auditeurs se cotisèrent pour lui oflfrir un banquet, qui
eut lieu le mercredi 5 novembre, à l'hôtel de la Couronne
d'Espagne et dans lequel furent portés deux toasts, l'un par
Alexandre Delhasse, l'autre par un conseiller communal de
Bruxelles dont le Débat Social^ qui rendit compte dej^la fête,
omet de citer le nom.
Delhasse s'exprima comme suit :
« A Fourier I...
» A cet homme immortel, dont l'immense et puissant génie
a découvert les lois de notre destinée, les plans préconçus par
le créateur pour gouverner l'humanité 1
192 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» A tous ses disciples et particulièrement à M. Considérant
le brillant interprète de la science du matlre/...
» Puisse ce savant et courageux propagateur de la foi
sociale recueillir partout autant de marques de sympathie qu'il
en a recueillies parmi nous 1... Puisse-t-il partout, comme ici,
raillier sous la pacifique bannière des phalanstériens autant de
bons esprits, de cœurs nobles et généreux, autant d'hommes
de science, d'intelligence et de bonne volonté I... Messieurs,
en présence de l'extension que prennent les idées sociales
chez tous les peuples civilisés et dans toutes classes de la
société, à l'aspect des terres d'harmonie que je vois se déve-
lopper à l'horizon, je sens que le monde est. sur le point de se
transformer 1... Que le premier phalanstère s'établisse, et le
monde est sauvé I La terre, qui n'est plus qu'une vallée de lar-
mes et de douleurs^ reprendra sa parure. Elle reviendra ce
qu'elle était avant la chute de l'homme, avant la déviation de
notre destinée ; elle reviendra ce que Dieu veut qu'elle soit pour
nous tous, c'est-à-dire un Eden, un séjour de joies perpétuelles
et d'ineffable bonheur.
» Messieurs, je termine en portant ce toast, qui résume en
deux mots ce que je viens d'exprimer :
» A la formation du premier Phalanstère I »
Le conseiller communal de Bnixelles, prit la parole à son
tour et s'exprima ainsi :
« A l'amélioration du sort de tous, à la réhabilitation du
travail, aux travailleurs dans toutes les sphères, à la fraternité 1
» ... L'association avec ses applications innombrables et
variées, tel est le grand remède aux maux qui affligent la
société. L'association substituée à l'égoîsine et aux luttes de
toutes espèces; la solidarité qui relie tous les hommes et con-
fond tous les intérêts ; la fraternité qui n'est que le règne de
Dieu sur la terre, tels sont les grands principes auxquels
l'humanité souffrante devra son salut... »
Les deux toasts furent couverts d'applaudissements aussi
unanimes que bruyants, dit le Débat social^ auquel nous emprun-
tons ce récit, et ils furent suivis d'un troisième, porté par Louis
Defré, avocat, plus tard député libéral de Bruxelles :
m
•JlS^ELGIQUE DE 1830 A 1848
^9i
trant, dit celui-ci en terminant, vous êtes
lus y avez trouvé des cœurs dévoués, des
ous qui nous avez appréciés, dites là-bas,
hm
^^. ^& m
^^1
ml
•JS
194 HISTOIRE DE LA DÉlfOCHATIB ET DU SOCIAUSME
marcher avec elle à la réalisation de rharmonie sociale (i) ».
Considérant parla enfin pour remercier les trois orateurs.
Il exprima la satisfaction qu'il éprouvait de ce que les idées
sociales se propageaient vigoureusement en Belgique :
€ La Belgique, cette terre classique de la liberté et des
franchises communales — qui dans tous les temps a fait de si
grandes choses — est peut-être encore appelée à donner la pre-
mière l'exemple de la transformation sociale vers laquelle le
monde aspire. Je suis autorisé à penser ainsi, si j'en juge par
les hommes d'élite au milieu desquels j'ai l'honneur de me
trouver en ce moment, au milieu de ces hommes pacifiques
et dévoués, de ces esprits distingués que la nouvelle science
inspire. Qu'elle soit donc libre et à tout jamais indépendante
cette Belgique si intelligente et si hospitalière I Qu'ils soient
libres et à tout jamais indépendants, ces Belges si dignes —
par le noble usage qu'ils en font — de la liberté qu'ils ont
conquise eux-mêmes en 1830 et qu'ils ont fait consacrer dans
la Constitution la plus démocratique du monde. Après mon
pays, toutes mes sympathies sont pour eux.
» Je bois à la prospérité de la Belgique I »
Lucien Jottrand se leva pour remercier « le représentant
d'une école aussi puissante que l'Ecole sociétaire » et termina
en portant un toast € à l'indépendance de tous les peuples ».
Au mois de novembre 1847, un autre phalanstérien, rédac-
teur de la Démocratie pacifique et auteur de plusieurs ouvrages
de propagande de la doctrine (3), Victor Hennequin, vint à
Bruxelles. Il exposa la conception fouriériste dans la salle
de la Philharmonie^ devant un public nombreux qui se montra
sympathique aux idées nouvelles. Il se rendit enisuite à Louvain,
où il obtint un grand succès devant les étudiants de l'Université
catholique.
En 1847, Charles Rogier était ministre de l'Intérieur. Con-
sidérant lui écrivit une lettre, datée du 12 août (3), pour lui
(1) Louis Defré publia ea 1850 une brochure : VUnbftnUé cathoHquê de LouPûim êi k
CkrtMiùuUsme on Jétuitwme ei SociaHsme, qui est une défense des principes phalanstèrieot.
Celte brochure n'est pes signée.
(s) SawKmM legemre Amin^Im, par V. Hennequin.
(3) Voir DiBcaiikt, page 719.
LA BELGIQUE DE 1830 A 1848 I95
annoncer son arrivée en Belgique, à l'effet de continuer la pro-
pagande fouriériste. Cette fois, disait-il, il voulait agir surtout
sur les centres industriels et il se proposait de conférencier à
Gand, à Liège, à Verviers, à Huy, à Louvain et à Tournai.
A cette époque, les idées fouriéristes étaient fort goûtées
en France surtout parmi les gens instruits, les polytechniciens,
et les officiers. Il en fut de même en Belgique. Le général Coli-
gnon devint un adepte convaincu de la nouvelle école et son
adhésion fut suivie de celle d'autres officiers du génie et de
l'artillerie, ainsi que l'établit un lettre datée de Liège, I3 février
1848, que Considérant écrivit à Rogier :
« ... Les meilleures tètes de l'armée, dit-il, parmi les jeunes
officiers surtout, deviennent rapidement phalanstériennes : j'en
ai trouvé ici un beau noyau. C'est assez vous dire que ce sont
des hommes très éclairés, très raisonnables et les meilleurs amis
de votre gouvernement. Cela n'empêche pas qu'on ne cherche,
paralt-il, à les tracasser (i). On nous a même parlé de démarches
faites auprès de votre collègue de la Guerre, le brave et intelli-
gent Chazal, pour lui dénoncer des associations auxquelles
seraient affiliés les officiers. Le fait est que ces officiers ont
choisi, dans les dépendances d'un café, une pièce où ils aiment à
se réunir librement, fumant leur cigare, buvant leur chope, man-
geant un beefsteak et causant de phalanstères, d'organisation du
travail et de tous les problèmes qui les intéressent. Quant à quel-
que chose de ressemblant à une association politique, on n'en
saurait trouver l'ombre. Au reste, ces officiers sont si raisonna-
bles, que je leur ai entendu exprimer Topinion qu'il leur faudrait
être exactement renseignés, officieusement, sur la pensée du
Ministre de la Guerre, afin de ne rien faire qui pût le con-
trarier... »
Considérant était arrivé en Belgique au début du mois de
février 1848, et il avait commencé sa nouvelle tournée de propa-
gande par Liège où, du 13 au 17 février, il parla dans la salle de
la société L'Émulation^ devant onze à douze cents personnes.
Le y-ournal de Liège rendit compte de ses conférences.
(i) Cètaît vrai, dit Discailles, qui tenait le fait de feu le général Colignon.
196 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIB ET DU 80CIAUSME
« Le public, dit-il, écoute avec beaucoup d'attention et
d'intérêt, et si la forme est parfois un peu négligée, il y a une
large compensation par l'abondance des idées. »
Considérant exposa non seulement la doctrine, mais il aborda
des problèmes d'ordre pratique, tels que l'éducation naturelle,
les méthodes d'enseignement, les salles d'asile, les crèches, les
arts et les sciences, l'impôt, le commerce intérieur et extérieur,
la réalisation du premier phalanstère avec des enfants, les moyens
de transition de l'état actuel à l'ordre sociétaire. Il examina
même des questions d'intérêt local, telle l'application de l'armée
à la dérivation de la Meuse I
Pour donner plus d'attrait aux réunions, il engageait les
auditeurs à lui poser des questions par écrit, auxquelles il appor-
tait les réponses aux séances suivantes.
Une réunion devait avoir lieu le 25 février au soir, mais au
dernier moment, le journal de Liige annonça « que les cours
donnés à la salle V Emulation par M. Victor Considérant étaient
suspendus, les événements forçant le conférencier à rentrer à
Paris. »
Considérant, que les événements de la révolution de 1848
rappelaient dans son pays, arriva à Bruxelles le 25 février au
soir. Avant de prendre le train de Paris, il écrivit au ministre
de l'intérieur, Cb. Rogier, plusieurs lettres dont nous parlerons
plus loin.
Ce qu'il y eut de plus curieux dans cette propagande
fouriériste en Belgique, c'est que ce fut surtout dans la classe
aisée qu'elle produisit son effet immédiat. Les ouvriers assistèrent
en petit nombre aux réunions et ceux qui s'y rendirent ne durent
pas comprendre grand chose à une théorie trop compliquée pour
leur intelligence. Elle communiqua cependant à la masse
laborieuse Tidée de l'association et elle lui fit entrevoir les
avantages de la coopération.
Parmi les adeptes belges de l'école, il faut citer, en première
ligne, avant 1848 et pour Bruxelles, les deux frères Alexandre
et Félix Delhasse, Rogier, Colignon, Bourson et F. Haeck.
A Liège, à Verviers, à Huy, à Gand, il y eut parmi les gens
instruits, un certain nombre de phalanstériens.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I^;^
Il en fut de même à Louvain, où uti jeune docteur en droit,
qui était allé suivre des cours à l'Université de Paris et y avait
fait la connaissance de quelques partisans des idées de Fourier,
constitua une « phalange » en 1847.
Cette phalange débuta modestement par six à sept per-
sonnes, qui se réunissaient dans une maison particulière. Peu de
semaines plus tard, le nombre des adhérents ayant grandi, elle
s'établit au Café de la Tète (Tor^ aujourd'hui démoli, mais qui a
joui à Louvain d'une certaine célébrité.
Elle était administrée par un président, un vice-président,
un secrétaire, un trésorier et un bibliothécaire. Elle était divisée
en trois groupes ou sections : la première avait à examiner
les idées de Fourier en elles-mêmes, c'est-à-dire à faire de la
théorie pure ; la seconde était chargée d'examiner la possi-
bilité de l'application de la théorie sociétaire et dans la troisième,
on étudiait l'utilité des institutions économiques et philanthro-
piques qui pouvaient conduire vers un meilleur avenir (i).
Parmi les phalanstériens de Louvain, il y en eut de très
fervents. Nous n'en voulons pour preuve que la polémique que
suscita, en 1846, un article de la Revue Démocratique de
Bruxelles.
Cette revue ayant publié un article intitulé : Coup d'œil sur
quelques doctrines sociales^ dans lequel il n'était pas parlé avec
assez de respect et d'enthousiasme de l'œuvre de Fourier, s'attira
une réponse signée : Un ancien élève de F Université catho-
lique (2), dont voici la conclusion :
« Notre but n'est pas, en écrivant ces lignes, de faire ce que
l'auteur aurait dû faire, savoir, une exposition de la doctrine de
Fourier; nous renvoyons l'auteur, pour s'y initier, aux livres de
l'école sociétaire, qui sont aujourd'hui entre les mains d'une
masse de lecteurs. Notre but est plus modeste ; nous avons
essayé cette réponse afin de faire entrevoir la solution de ques-
tions graves et urgentes, et d'engager l'auteur à quitter les
(i) La Question sociale à Louvain, par un Louvaniste, chez L. Foiite3m, i8d6.
(2) Courtes observations à la Revue Démocratique au sujet de son article « Coup
•d'oeil », etc. Bruxelles, 12 pages, imprimerie N.-J. Slingeneyer jeune, 31, rue de
Schaerbeek.
17-
198 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAUSME
vieilles routes battues, où croissent tant de plantes parasites^
tant de fleurs empoisonnées.
» Depuis que M. Considérant, le plus distingué des apôtres
de la doctrine, est venu nous initier aux paroles de Fourier, notre
intelligence endormie par renseignement catholique s'est réveil-
lée en une lumière nouvelle; notre cœur, en comprenant la cause
et le remède des maux de la société, a éprouvé des consolations
et a souvent tressailli d'espoir. Que tous ceux qui, comme nous,
ont souflfert des effets d'une éducation étroite et d'une discipline
trop sévère, qui ont étouffé dans cette atmosphère sans air pur et
sans soleil, retrouvent enfin à la lecture de ces livres, qui
contiennent le salut du monde, l'indépendance de l'esprit et la
liberté de la conscience ; qu'ils redeviennent des enfants de
Dieu, des hommes fiers, libres et intelligents.
» O génération du dix-neuvième siècle, le Christ est mort
pour l'affranchissement des esclaves, nos pères sont morts pour
émanciper le genre humain, et après deux mille ans, l'esclavage
n'existe pas moins, et l'affranchissement des masses n'est pas
encore arrivé. Pourquoi ? Parce que proclamer des principes et
mourir en les défendant, cela ne suffit pas encore; les sociétés où
régnent le désordre et le mal doivent être remplacées par des
sociétés organisées. Tous les maux viennent de la misère et la
misère est le résultat du désordre ; criez donc avec nous : orga-
nisation, hannonie; organisation de tous les éléments sociaux,
harmonie de tous les rapports. Tels sont les grands principes
qui doivent anéantir le mal. Ces principes, Fourier les a pro-
clamés ; étudiez donc les œuvres de cet homme. Désormais,
pour arriver à la conquête de la liberté humaine, à la jouissance
du bien-être, plus de luttes sanglantes, plus d'échafaud pour les
vaincus, mais des transformations pacifiques et graduées, qui
sans révolution violente, ramèneront la société entière à l'état
normal voulu par la nature humaine, c'est-à-dire par Dieu. Que
Dieu règne et le monde sera sauvé I »
Après le 24 février 1848, on accusa les membres de la
Phalange de Louvain d'être de vulgaires partageux, des ennemis
de la religion, de la famille et de la propriété ! Cependant, la
plupart étaient d'honnêtes pères de famille, ayant pignon sur rue-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 I99
OU de bonnes terres au soleil, et plusieurs occupèrent plus tard
des grades élevés dans Tarmée et de hautes fonctions dans la
magistrature I
Quelques-uns, les plus convaincus,[résistèrent à l'assaut et
restèrent fidèles à la doctrine du Maître. Mais leurs réunions se
firent plus rares et bientôt ils ne se retrouvèrent plus qu'une fois
par an, le jour anniversaire de la naissance de Charles Fourier.
*
La propagande phalanstérienne laissa incontestablement des
traces profondes dans certains esprits cultivéSj'^qui eurent une
réelle influence en Belgique.
Au premier rang, il convient de citer Edouard Ducpétiaux,
qui publia de nombreux ouvrages sur la condition^des classes
laborieuses, et dont le projet de boulangerie et de boucherie
communales qu'il soumit au conseil communal de |Bruxelle sest
certainement d'origine fouriériste. Dans l'exposé de son projet,
il invoque d'ailleurs plusieurs brochures phalanstériennes.
François Haeck, qui fut un des fonctionnaires les plus distin-
gués du département des finances et qui publia divers ouvrages
sur le crédit, était lui aussi un phalanstérien convaincu et le resta
jusqu'à la fin de ses jours.
Il en fut de même d'Adolphe Demeur, l'ancien député pro-
gressiste de Bruxelles, auteur d'un Projet d'assurances contre
tincendie par l'Etat. Il connut Victor Considérant et eut avec
lui une longue correspondance. Chaque fois que celui-ci venait
en Belgique — on sait qu'il mourut à Paris le 27 décembre 1893,
âgé de 85 ans, — c'était chez Adolphe Demeur, dans sa maison
dé la rue Jourdan, à Saint-Gilles, qu'il descendait.
Nous parlerons plus loin d'un autre séjour que Considérant
et plusieurs de ses amis firent en Belgique, lorsqu'ils durent
quitter la France, et de son entreprise de colonisation au
Texas, qui fut combinée et organisée dans notre pays.
aOO HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
CHAPITRE X;
L#*Influence des ouvriers communistes allemands
et de Karl Marx
RENCOHTRE DE KARL MARX ET DE FRÉDÉRIC ENGELS. — NOUVELLE
THÉORIE SOCIALE. — CIRCULAIRE DE PROPAGANDE. — LA
FÉDÉRATION DES COMMUNISTES. — LA « DEUTSCHE BRflSSELER
ZEITUNG ». — l'association OUVRIÈRE ALLEMANDE. — BAN-
QUET DU 27 NOVEMBRE 1847. — FONDATION d'uNE ASSOCIATION
COSMOPOLITE.
Après avoir noté rinfluence qu'exercèrent, en Belgique, les
deux écoles socialistes françaises de Saint-Simon et de Charles
Fourier, il me reste à signaler celle des ouvriers communistes
allemands et de Karl Marx (i).
Lorsque Karl Grdn vint séjourner en Belgique au mois d'octo-
bre 1844, pour se renseigner sur le mouvement démocratique et
socialiste, il ne se trouva en contact qu'avec fort peu d'alle-
mands. Du moins, les si intéressantes lettres (2) dans lesquelles il
reproduit ses entretiens avec Adolphe Bartels, Lucien Jottrand,
Jacob Kats et le polonais Lelewel, ne parlent-elles |que du poète
Freiligrath, qu'il rencontra au cabaret de Kats, pendant un mee-
ting organisé par celui-ci et qu'il fut tout surpris d'entendre par-
ler le patois de la capitale avec tout le raffinement d'un vrai
BrusseUer.
Quatre mois plus tard^ c'est-à-dire dans les premiers jours
de janvier 1845, Karl Marx, que le gouvernement de Guizot venait
d'expulser de la France, à cause de sa collaboration au Vorwdrts^
le journal qui avait été fondé en 1844, ^ Paris, par l'acteur Bôm-
stein avec l'argent du grand compositeur Meyerbeer, vint se
réfugier à Bruxelles.
Marx habita tout d'abord plaine Sainte-Gudule, n<> 21, et fiit
(1) Ce chapitre a été rédigé en grande partie grâce à une note que m'a fourni mon
excellent ami Lux, du Peuple.
(2) Die $o^iale Bewegung in Frankreich und Beigien. Brie/e und Studien vom KaH
Grùn, 1845.
LA3ELGIQUE DE 183O A 1848 20I
inscrit sur les registres de la population le 14 février 1845. Le
13 mars suivant, il alla habiter rue Pachéco, n*' 35 et le 3 mai il
passa à Saint-Josse-ten-Noode, rue de l'Alliance, n^ 5.
Frédéric Engels vint, à son tour, à Bruxelles, et le 25 août
1845 il se fit inscrire également à Saint- Josse au n® 7 de la rue
de l'Alliance, c'est-à-dire à côté de la maison habitée par son ami
Karl Marx.
A peine débarqué, Karl Marx fut appelé à l'administration
de la sûreté publique et invité à prendre l'engagement de ne rien
publier concernant la politique du jour. Il s'inclina avec d'autant
moins de résistance devant cette injonction, qu'à ce moment « il
était préoccupé avant tout de fixer ses idées et de se mettre
d'accord avec Frédéric Engels sur les nouvelles doctrines philo-
sophiques et sociales qu'ils se proposaient de faire prévaloir; »
Et, en effet, les deux premières années de son séjour en Belgique
— ce séjour dura de janvier 1845 ^ nx^^s 1848 — furent consa-
crées presqu'exclusivement aux recherches et à l'étude.
Marx (i) avait rencontré Engels (2), pour la première fois,
en novembre 1842, à Cologne, dans les bureaux de la Rheinische
Zeitung. Engels se rendait à Manchester, où il allait occuper
une place de commis dans une fabrique, dans laquelle son père
avait des intérêts. L'entrevue des deux hommes avait été plutôt
froide.
Ils se revirent deux ans après, durant l'automne 1844, à
Paris et cette fois ils se trouvèrent immédiatement en commu-
nauté d'idées. C'est que le séjour en Angleterre avait familiarisé
Engels avec cette pensée que, dans le monde moderne, les fac-
teurs économiques jouent le rôle essentiel, et que les études qu'il
avait poursuivies sur la Révolution française avaient amené Marx
à cette conclusion que ce n'est pas l'Etat qui assure l'existence
de la société bourgeoise, mais celle-ci qui détennine le condi-
tionnement de l'Etat.
Aussi, en 1845, Engels quitta-t-il Barmen, sa ville natale,
où il était retourné après son séjour à Paris, et vint-il à Bruxelles
(i) Marx est né k Trêves, le 5 mat 1818.
(2) Engels est né à Barmen, le 28 novembre 1830.
â03 HISTOIRE DB LA DÉMOORATIB BT DU SOCIAUSM B
rejoindre son ami Marx. Des considérations personnelles n'étaient
pas absolument étrangères à sa décision. Il était en difficulté avec
sa famille, dont les convictions politiques et religieuses étaient en
opposition irréductible avec les siennes, et il avait eu maille à
partir avec la police, à cause des meetings qu'avec Moses Hess
et le peintre ROttgen, il avait donnés sur le communisme. Mais
ce qui le poussait avant tout à Bruxelles, c'était le désir de se
mettre d'accord avec Marx sur leur nouvelle conception de l'évo-
lution sociale. Et, dans ce but, il lui apportait un travail de la
plus grande valeur, son livre sur la Situation des classes labo-
rieuses en Angleterre.
Engels séjourna en Belgique jusqu'au mois d'août 1846 et y
revint fréquemment jusqu'au moment de l'expulsion de Marx (i)
Comme le dit justement Andler, c'est de cette période que date
la collaboration des deux grands socialistes allemands et « c'est
surtout dans cette phase de la première élaboration communiste,
qu'elle fut intime et profonde. Le matérialisme historique fut
élaboré dans ces années fécondes de Bruxelles, entre 1845 et
1847 (2). »
Ainsi que l'écrivit plus tard Marx, leur première préoccupa-
tion, dès qu'ils se retrouvèrent à Bruxelles, fiit de « formuler en
commun l'opposition de leur conception avec l'idéologie de la
philosophie allemande. » Dans ce but, ils écrivirent L'Idéologie
allemande, une critique de la philosophie post-higélienne et de
ses représentants Feuerbach^ Bruno Bauer et Stirner^ ainsi que
du socialisme allemand et de ses différents prophètes^ deux gros
volumes in-8*, qu'ils ne parvinrent pas à faire imprimer et dont
ils « durent abandonner le manuscrit à la critique rongeuse des
souris. »
Quelque temps après, dans les premiers mois de 1847, les
points décisifs du nouveau système furent exposés publiquement,
d'une manière scientifique dans Misïre de la Philosophie^ le
volume que Marx fit imprimer chez l'éditeur Vogler de Bruxelles,
en réponse à Philosophie de la Mishre^ de Proudhon.
(I) U reste inscrit sur les rogittret de la popuUtioo de Saint-Jotae-teo-Noode jusqu'au
JS mars 1848.
(j) Charles Anduk. Le èimmi/ttU communisU, T. II, p. 35.
JLA BELGIQUE DE 183O A 1848 203
La doctrine que Marx et Engels voulaient faire prévaloir,
affirmait que le temps était venu pour les masses prolétariennes
de rompre avec le socialisme sentimental et utopique et de poser
nettement leurs revendications et leur tactique sur le terrain de
la lutte des classes.
« De même que les économistes sont les représentants scien-
tifiques de la classe bourgeoise, dit Marx dans Misère de la
Philosophie^ de même les socialistes et les communistes sont les
théoriciens de la classe prolétaire.
» Tant que le prolétariat n'est pas encore assez développé
pour se constituer en classe, que par conséquent la lutte même
du prolétariat avec la bourgeoisie n'a pas encore un caractère
politique, et que les forces productives ne sont pas encore assez
développées dans le sein de la bourgeoisie elle-même, pour
laisser entrevoir les conditions matérielles nécessaires à Taffran-
chissement du prolétariat et à la formation d'une société nouvelle,
ces théoriciens ne sont que des utopistes qui, pour obvier aux
besoins des classes opprimées, improvisent des systèmes et
courent après une science régénératrice.
» Mais à mesure que l'histoire marche et qu'avec elle le
prolétariat se dessine plus nettement, ils n'ont plus besoin de
chercher de la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre
compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s'en faire
l'organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des
systèmes, qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la
misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subver-
sif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science
produite par le mouvement historique et s'y associant en pleine
connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue
révolutionnaire (i). »
Cette conception nouvelle, Marx et Engels, qui n'avaient
guère de moyens de publicité à leur disposition, tentèrent de la
faire admettre au moyen de circulaires lithographiées, qu'ils
adressèrent aux groupes socialistes de Londres, de Paris et
d'Allemagne.
(i) Karl Marx — MUère de ta Philoiophie, p. 118-119.
204 HISTOIRE DB LA DiMOCRATIB BT DU SOCIAUSHB
Ce moyen de propagande eut pour conséquence d'attirer
à Bruxelles et de réunir autour d'eux un groupe d'intellec-
tuels révolutionnaires et de prolétaires vigoureux. Ce' furent
Moses Hess, ancien collaborateur, comme Marx et Engels, aux
Annales franco-allemandes ; Wilhelm Wolff, le polémiste
ardent et persécuté, qui avait dévoilé, dans le Deutsches
BUrgerbuch^ la misère des tisserands silésiens et à qui Marx
dédia le premier volume du Capital; StephanBdme, l'agitateur
éloquent, typographe de son métier, qui, en 1848 devait créer la
Ligue Ouvrihre la plus puissante qui ait existé en Allemagne
avant la démocratie socialiiste contemporaine et qui devint plus
tard professeur à l'Université de Bâle ; Wallau, également typo-
graphe, qui devint bourgmestre de Mayence ; Ferdinand Wolff;
Ernest Dracke ; Edgard von Westphalen, beau-frère de Marx ;
l'ancien lieutenant Weidemeyer ; le peintre en bâtiments Stein-
gens; le passementier Riedel, et Gigot, un Français, qui occupait
les fonctions d'archiviste à la Bibliothèque de la ville de
Bruxelles (i).
L'effet des circulaires lithographiées ne tarda pas à se faire
sentir. Vers la fin de 1846, la Fédération des justes ^ l'association
internationale la plus puissante que le prolétariat eût en Europe
en ce moment et qui avait son siège à Londres, délégua l'horlo-
ger Joseph MoU à Bruxelles auprès de Marx et à Paris auprès
de Engels, pour leur déclarer que la Fédération était prête à
tenir compte des critiques qu'ils avaient adressées à ses doctrines
et à sa tactique, et les prier d'y entrer comme membres. Marx
et Engels acceptèrent cette proposition et pendant l'été 1847,
un congrès eut lieu à Londres, où Engels représenta Paris et
Wilhelm Wolff Bruxelles, dans lequel fut constituée la Fédéra-
tion communiste^ la nouvelle organisation socialiste basée sur les
doctrines marxistes.
Quelque temps après, au mois de novembre 1847, la
Fédération communiste tint un second congrès à Londres et ce
fut dans cette réunion qu'elle chargea Marx et Engels de rédiger
le célèbre Manifeste communiste^ qui parut en allemand en
(1) Voir Aadler. — Le MaiàfaU commtmisU, T. 11, p. 37.
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m' WLGIQUE DE
^V--^
1830 A 1848
205
Iqiies jours après, fut traduit en français.
à peine lancé que la révolution éclata à
lal de la Fédération des communistes, qui
306 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIB ET DU SOCIAUSME
d'étrangers. C'est ce qui fit que le comité de Braxelles fut obligé
de se dissoudre et de transférer ses pouvoirs au comité central de
Paris, ainsi que l'établit le document suivant, dont le texte alle-
mand fut saisi le 3 mars, à minuit, lorsque la police procéda à
l'arrestation de Marx :
« DÉCISION DU COMITÉ CENTRAL DE LA SOCIÉTÉ DES COMMUNISTES
» Prolétaires de tous les pays, réunissez-vous.
» Le comité central de la société des communistes, siégeant
à Bruxelles.
» Vu la résolution du comité central qui jusqu'ici avait
siégé à Londres, par laquelle ce comité a transféré le siège du
comité central à Bruxelles, et se dissout lui-même comme
comité central, par laquelle résolution, le comité sectionnaire
de la section directrice de Bruxelles vient d'être constitué en
comité central.
» Considérant :
» Que dans les circonstances actuelles toute réunion des
membres de la société et spécialement celle des Allemands à
Bmxelles est impossible.
» Que les membres directeurs de la société en cette ville
ont été déjà arrêtés et respectivement expulsés, ou doivent à
chaque instant attendre leur expulsion de la Belgique.
» Que dans ce moment Paris est le centre de tout le mou-
vement révolutionnaire.
» Que les circonstances actuelles exigent impérieusement
une direction énergique de la société, à laquelle un pouvoir
discrétionnaire est momentanément indispensable.
» Décide :
» Art. i** — Le comité central est transféré à Paris.
» Art. 2. — Le comité central de Bruxelles confère au
membre de la société, Charles Marx, pouvoir discrétionnaire pour
la direction centrale momentanée de toutes les affaires de la
société, sous responsabilité envers le comité central à constituer
et envers le prochain congrès.
» Art. 3. — Le comité charge Marx de constituer à Paris,
aussitôt que les circonstances le permettront, parmi les membres
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 207
les plus convenables de la société, un nouveau comité central à
son choix, et d'y appeler même des membres de la société qui
ne seraient pas domiciliés à Paris.
» Art. 4. — Le comité central de Bruxelles se dissout.
» Ainsi décidé à Bruxelles, le 3 mars 1848.
» Le comité central,
» (Signé) Engels,
G. Fischer,
Gigot,
H. Heingers,
K. Marx. »
On peut donc dire qu'au point de vue du socialisme inter-
national et grâce à la présence de Marx et d'Engels, Bruxelles
fut le foyer d'une activité extraordinaire de 1845 jusqu'aux pre-
miers mois de 1848. Cette activité fit-elle sentir ses effets en Bel-
gique au-delà du cercle de disciples qui était venu se former
autour des maîtres, et eut-elle une répercussion directe sur le
mouvement des idées dans notre pays ?
Le 3 janvier 1847 avait commencé la publication de la
Deutsche BrUsseler Zeitung (La Gazette allemande de Bru-
xelles), l'organe des socialistes allemands réfugiés en Belgique.
Le journal avait pour rédacteur en chef un ancien officier, Adal-
bert von Bornstedt, et paraissait deux fois par semaine, le
dimanche et le jeudi, en quatre pages de quatre colonnes. Le
prix de l'abonnement était de 28 francs pour Bruxelles et de
34 francs pour la province et l'étranger; le numéro isolé pouvait
être acheté à raison de 50 centimes au bureau de la rédaction,
rue Botanique, 28, « devant la porte de Schaerbeek ».
C'était un journal international qui ne s'occupait guère des
événements belges et qui portait toute son attention sur la poli-
tique des grands pays de l'Europe. Marx et Engels se mirent à
y collaborer vers le milieu de 1847 et leur participation à la
rédaction en releva immédiatement le niveau, si bien que le
journal ne tarda pas à figurer, à côté de la Northern Star de Lon-
dres et de la Réforme de Paris, comme troisième organe de la
démocratie européenne. « Ce fut dans les colonnes de la Gazette
208 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
allemande de Bruxelles^ dit Mehring(i), que Marx et Engels
s'en prirent au socialisme sentimental et au radicalisme anti-
socialiste, qu'il était d'autant plus urgent de combattre que
l'aurore de la révolution s'annonçait plus sûrement à l'horizon,
et qu'ils dirigèrent leurs attaques les plus acerbes contre les ten-
dances énervantes et déroutantes de ce socialisme allemand dont
Karl Grftn était le représentant typique. »
Il est plus que probable que la Deutsche lirilsseUr Zeituiig,
dont la publication continua jusqu'en mars 1848, jusqu'au moment
où le cabinet Rogier, pour être agréable au gouvernement prus-
sien, expulsa la plupart des rédacteurs, Marx en tête, n'exerça
qu'une faible action sur le développement des idées socialistes en
Belgique. Rédigée dans une langue que fort peu de Belges de
cette époque devaient comprendre, elle ne put guère influencer
ceux qui défendaient la politique démocratique.
Il n'en fut pas de même du Deutscher Arbeiterverein^
c'est-à-dire de V Association ouvrière allemande. Cette associa-
tion, qui le jour où elle fut constituée comptait 37 membres,
avait été fondée, à la fin d'août 1847, par le groupe de socialistes
allemands qui avait suivi Marx et Engels en Belgique. Elle avait
pour présidents Moses Hess et Wallau, respectivement rédacteur
et typographe à la Deutsche BrUsseltr Zeitungy pour trésorier le
passementier Riedel et pour secrétaire Wilhelm Wolfl.
Elle tenait deux séances par semaine, le dimanche et le
mercredi, au premier étage de l'estaminet Le Cygne^ à la
Grand'Place. Dans les réunions du dimanche, auxquelles les
femmes étaient admises, un membre passait en revue les événe-
ments politiques de la semaine et cette communication était
suivie d'entretiens familiers de toute nature. Parfois, aussi, la
séance était consacrée à un concert ou à la représentation d'une
pièce de théâtre. Les réunions du mercredi étaient occupées par
la discussion de questions politiques et économiques, telles que
l'influence du machinisme, les résultats du système de la fabrique,
la situation de la classe ouvrière, le libre-échange et la protec-
tion.
(1) MkllKi.Nii. .Imj dvm iiiU-ratiSihcti .Vt4c'/iAi.v« i*u#i Marx, lùi^vls wtd Lassalh, —
Zweiicr Band. p. 345.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 209
Ce fut devant cette association ouvrière que, revenu du
Congrès de Londres qui lui avait confié la mission de rédiger le
Manifeste communiste^ Marx donna ses conférences sur le
Salaire et le Capital ^ qui furent reproduites en 1849 ^^^s la Neue
Rheinische Zeitung et que Ton peut considérer comme la plus
ancienne esquisse de ce qui allait être le premier volume du
Capital.
Un mois après sa fondation, le lundi 27 septembre 1847, eut
lieu, à Bruxelles, un « Banquet de travailleurs ». Lès banquets
étaient fort à la mode à cette époque, surtout en France. C'était
un moyen de se réunir sans avoir à craindre l'intervention des
policiers et des agents provocateurs qui, à cette époque, jouaient
un grand rôle dans les manifestations politiques.
Le banquet avait été organisé par l'Association ouvrière
allemande et principalement par M. De Bornstedt et d'autres
rédacteurs de la Gazette allemande de Bruxelles (i), dans le but,
déclaraient les organisateurs, de « voir fraterniser les travailleurs
des divers pays ».
Il y eut à table 120 convives parmi lesquels des Belges, des
Allemands, des Suisses, des Français, des Polonais, des Italiens
et un Russe, Michel Bakounine probablement.
La présidence de la réunion fut offerte au général Mellinet,
un des combattants de la révolution belge de 1830, mais il
déclina cet honneur, à cause de son état de santé, et, ce fut
Lucien Jottrand qui fut désigné pour diriger le banquet et la
discussion qui allait suivre. Comme vice-présidents, les convives
désignèrent un français, Imbert et un allemand Frédéric Engels.
« Des toasts et des discours, raconte le Débat social, se
rapportant aux hommes et aux choses dont les travailleurs de
tous les pays d'Europe attendent leur émancipation, ont animé
cette réunion. Les divers orateurs ont parlé à leur choix, en fran-
çais, en allemand ou en flamand. L'identité des sentiments de
tous s'est parfaitement fait jour au milieu de ces langages diffé-
rents. Ces sentiments convergaient vers la nécessité de faire par-
ticiper efficacement les travailleurs à la discussion des réformes
(i) Voir le Débat social, numéro du 3 octobre 1847.
18.
2IO HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
de toutes espèces dont l'Europe est agitée en ce moment. L'Asso-
ciation a été considérée naturellement comme le meilleur moyen
d'atteindre ce but. L'exemple de l'Angleterre, de la Suisse et des
Etats-Unis a été invoqué avantageusement par tous les orateurs. »
Mais, ce qu'il y eut de plus important dans cette réunion ,
ce furent les deux résolutions qui y furent acclamées, sur
la proposition d'Adolphe Bartels et de Heilberg. D'abord,
on résolut de commémorer l'anniversaire de la révolution
polonaise, le 29 novembre suivant, à Bruxelles. On donnerait
à cette solennité un caractère imposant et on y inviterait les
représentants de la démocratie de tous les pays. Ensuite on
décida, qu'à l'instar de la grande association cbartiste d'An-
gleterre on établirait en Belgique une association permanente
de réformistes.
« Le banquet où ces deux résolutions furent formulées,
déclarait le Débat Social^ conservera, croyons-nous, sa date
dans notre pays. »
Cette association permanente fut, en effet, constituée le
7 novembre 1847, par une assemblée de cent vingt-trois
hommes, réunie à la Maison des Meuniers^ rue de la Tête d'Or,
à Bruxelles, et elle prit le nom à! Association démocratique.
L'assemblée comptait des étrangers de plusieurs nations,
entre autres, un publiciste hollandais, M. Van Bevervoorde,
venu exprès de La Haye, pour y assister. Il s'y trouvait
des ouvriers de Bruxelles et de Gand, parmi lesquels Pellering,
Dassy et Bataille, de la Société Agneesscns^ des avocats, des
médecins, des négociants, des étudiants, tant de Gand et de
Liège, que de Bruxelles. Elle fut présidée par le général
Mellinet, désigné comme président d'âge, à qui avaient été
adjoints, comme assesseurs, l'avocat Spilthoom, de Gand,
et le professeur Maynz, de l'Université de Bruxelles. Elle
composa son Comité, en nommant président-d'honneur : le
général Mellinet ; président, Jottrand ; vice-présidents : Imbert
et Marx ; secrétaire : Albert Picard ; trésorier : Funck ;
interprètes : Lelewel, Maynz, Spilthoom et Wierth.
La propagande faite par les réfugiés allemands, eut ainsi
pour effet, de faire surgir une association démocratique cos-
-m^i
H^m^ 2^
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- - ••-iî.#iijB^E ^= '830 A 1848
211
termes vagues —
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212 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
journaux cléricaux, V Organe des Flandres et le journal de
Bruxelles^ avaient imprimé que les doctrines les plus abo-
minables avaient été préchées à Gand, que le peuple y avait
été excité contre les riches, et que « des cris de proscrip-
tion et de mort avaient servi d'écho aux déclarations
furibondes de clubistes, parlant et pérorant du haut de chaises
où ils étaient perchés ».
En un long article, le Débat social^ Torgane des associa-
tions démocratiques, se chargea de répondre à ces attaques
et d'établir que, si ces sociétés, à l'exemple des sociétés
similaires américaines, anglaises et suisses, cherchaient à faire
établir le suffrage universel ou quasi-universel, et faire parti-
ciper le peuple presque tout entier, à la direction des affaires
publiques, elles n'entendaient pas réclamer « les utopies » (i)
que poursuivent certains démocrates, dans des pays où les
institutions ne permettent d'espérer aucune réforme efficace,
et où il est aussi raisonnable de songer à des châteaux en
Espagne, qu'au modeste bien-être des peuples déjà libres.
Pendant les quelques mois que les Allemands, qui en
avaient provoqué la fondation, séjournèrent encore en Belgique,
Y Association démocratique fut donc une société radicale dont
un assez grand nombre de membres étaient communistes.
Elle admit Marx à conférencier devant elle, et elle publia
en une brochure de vulgarisation, sa conférence sur le libre
échange, dont nous parlerons plus longuement plus loin.
(i) Kn un très bel arliclc, écrit probablement par Marx, la Deutsche Brùueler
Zcitun^, du !3 février 1848, ré]K>ndit au IK»bat sociai, au nom de ceux qu'il ap|)claii
des « utopistes ».
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 2\$
CHAPITRE XI
La Société l'Alliance. — Le Congrès Libéral de 1846.
LA SITUATION^^POLITIQUE EN BELGIQUE APRÈS LA PAIX AVEC LA
HOLLANDE. FIN DE L'UNIONENTRE LIBÉRAUX ET CATHO-
LIQUES. — M. DEVAUX ET LA «POLITIQUE NOUVELLE». — LA
SOCIÉTÉ € l'alliance ». — SON^PROGRAMME. — LE CONGRÈS
LIBÉRAL DU I4 JUIN 1846. — SCISSION A^€ l' ALLIANCE » ET
FONDATION DE « l'aSSOCIATION LIBÉRALE » DE BRUXELLES.
— LE € TROU ». — LE SECOND CONGRÈS LIBÉRAL, EN MARS
1847. — LA SCISSION ^s'accentue. — LES ÉLECTIONS DU
8 JUIN 1847. — VICTOIRE LIBÉRALE. LE MINISTÈRE LIBÉRAL
DU 13 AOUT. — SON PROGRAMME. — COMMENT CELUI-CI FUT
ACCUEILLI.
L'année 1830, nous Tavous déjà dit, marque en Europe le
triomphe de Tidée libérale, constitutionnelle, c'est-à-dire le
triomphe de la bourgeoisie sur les hommes et les idées de
Tancien régime.
En Belgique, le parti libéral et le parti catholique s'étaient
unis pour résister au gouvernement du roi Guillaume et cette
union perdura, par nécessité politique, jusqu'au moment où le
vote du traité des vingt-quatre articles établit enfin la paix avec
la Hollande.
Mais une fois cette question résolue, la politique de 1830,
la politique du programe unioniste et des ministères mixtes (i),
fut battue en brèche et succomba forcément.
(1) « Ces minislères furent appelés mixtes, car on y fit figurer ^'élément* libéral,
mais en quantité tellement microscopique^quc si on ^crut quelquefois lel reconnaître, k
l'existence de certains noms dans le cabinet, [la découverte n'alla| guère au-delii. L'élé-
ment libéral, quand il entrait dans le gouvernement, n'y entrait pas'commc princi|)e ; on
choisissait une individualité, plus ou *moinsMibérn]e, — plutôt [moins que plus, — on la
maniait, on la pliait, pour en tirer tout] ce' qu'elle pouvait avoir'de talent, de force et de
courage, et quand l'athlète vaincu ou excédé^quittait enfin le champ de bataille'niinisté-
riel, on cherchait une nouvelle individualité qui voulut bien comme la première se com-
promettre ou s'user au profit du même parti.
Des Partis et de la Réforme électorale, par V. Hilairk(i846).
214 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU S0CIAU8MB
Immédiatement après la révolution, Taccord s'était fait,
l'union s'était conclue dans le double but de réfréner les aspira-
tions démocratiques du peuple, pour asseoir la suprématie de la
bourgeoisie, et pour partager les avantages du pouvoir entre les
hommes en vue des deux partis.
Une fois cette suprématie accomplie et ces appétits satis-
faits, de profondes divergences d'opinions éclatèrent.
Au fond, le parti catholique était conservateur, réaction-
naire. Resté surtout le parti des nobles et des prêtres, il regrettait
l'ancien régime. S'il acceptait la Constitution et les libertés
fondamentales qu'elle comporte, c'était parce que ces libertés
lui étaient favorable, et qu'il était à même d'en profiter large-
ment. Le cens différentiel, base du droit électoral, favorisait
l'élément campagnard, qui était clérical. Enfin, dans les lois
organiques, ils avaient réduit peu à peu les avantages que la
Constitution accordait au pays.
Le parti libéral avait des aspirations plus larges, plus géné-
reuses, et le système unioniste commençait à lui peser. Malheu-
reusement les libéraux n'avaient pas d'organisation propre, alors
que l'Eglise était puissante par sa discipline et sa hiérarchie.
Immédiatement après le vote du traité de paix avec la
Hollande, des symptômes de division devinrent visibles aux yeux
les moins clairvoyants.
Une situation nouvelle était née et la lutte se dessina
bientôt.
M. Paul Devaux, député libéral de Bruges, un modéré
cependant, en donna un des premiers le signal, en fondant
en 1839 la Revue Nationale^ recueil politique libéral.
Il se déclara partisan d'une politique franchement libérale,
mais, comme on l'a écrit, « modérée et tolérante, ennemie des
scandales irréligieux^ pleine de respect pour une religion à
laquelle ses adversaires les plus décidés devaient au moins
reconnaître le mérite d'être la base la plus sûre de cette moralité
du peuple dont l'absence envenime tous le progrès ».
Son libéralisme, on le voit, n'était pas bien dangereux.
Ce que voulaient en somme M. Devaux et ses amis, c'était
le pouvoir politique aux mains d'un ministère libéral permanent.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 215
Ils n'en voulaient ni au clergé ni à la religion qui, en prêchant la
résignation aux malheureux, ne pouvaient que calmer les appé-
tits populaires et étouffer des aspirations inconciliables avec le
gouvernement exclusif de la bourgeoisie.
La situation politique de 1839, c'est-à-dire l'existence des
ministères mixtes, composés de libéraux et de catholiques,
devait donc prendre fin.
« A une politique, disait la Revue Nationale^ dominée par
les appréhensions et les idées que nous avaient léguées les fautes
du régime antérieur et qu'on pourrait appeler la politique du
passé, succédera sous une forme ou une autre, un peu plus tôt ou
un peu plus tard, une politique d'avenir, ou tout au moins une
politique actuelle... Il est visible que la situation de 1830 et 1831
va s'éteignant ou se modifiant. Dans un avenir qui peut ne pas
être très prochain encore, elle fera infailliblement place à un
classement d'opinions, plus régulier, plus en harmonie avec les
intérêts actuels, et sous l'empire duquel les faits seront autrement
appréciés qu'ils ne l'avaient été auparavant (i).
Ces idées d'organisation autonome du parti libéral gagnèrent
peu à peu du terrain. Les loges maçonniques existantes se
mêlèrent plus activement à la vie politique et d'autres loges
furent fondées dans le même but. Il fut créé également des asso-
ciations libérales chargées de choisir les candidats et de préparer
les élections.
Parmi ces associations politiques, la plus célèbre fut
JJ Alliance de Bruxelles. Sa fondation fut décidée, h la fin de
l'année 1840, par les loges de la capitale, qui jugèrent utile d'éta-
blir comme centre de propagande active et d'opposition militante,
une association fortement constituée et susceptible d'un accrois-
sement indéfini. Dans ce but, elles avancèrent un subside de deux
à trois mille francs, en même temps qu'un emprunt fut ouvert
parmi les libéraux en vue, pour couvrir les frais d'installation du
nouvel organisme politique. Celui-ci fut fondé le 15 avril 1841.
A l'origine, t Alliance se composait exclusivement de
francs-maçons, au nombre de 350. Quelques mois plus tard, en
(I) Revue Nationale, tome premier, pages 311 et 312.
3l6 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
vertu d'une décision prise en assemblée générale, on y admit
aussi des personnes étrangères aux Loges et toute distinction
entre les membres fut effacée définitivement, par une décision en
date du 4 avril 1842.
Les progrès de l'Association furent rapides. En peu de
temps, le'lnombre de ses affiliés dépassa le chiffre de 1,000.
En 1846, rAlliance vc^vixi atteint un haut degré de prospérité,
et son influence sur le corps électoral de la ville et de l'arrondis-
sement de Bruxelles était énorme. Ce fut elle qui fit triompher
la liste libérale pour la Chambre, en 1845, et ce fut elle aussi
qui fit élire le Conseil communal de Bruxelles et le Conseil
provincial du Brabant.
Mais les dirigeants de cette association sentirent bientôt
qu'il y avait autre chose à faire que de renverser le ministère et
de le remplacer par un cabinet composé exclusivement de libé-
raux. Ils formulèrent un programme de réformes et ils le firent
admettre par les candidats qu'ils patronnèrent.
Que comprenait ce programme ?
La ri forint Hector aie ^ dans le sens de l'égalité la plus com-
plète, en abaissant le cens électoral des villes au niveau de celui
des campagnes.
Le retrait des lois réactionnaires relatives à la nomination
des bourgmestres, au fractionnement des collèges électoraux
communaux, l'augmentation du nombre des députés en raison de
l'accroissement de la population, la suppression des abus résul-
tant du cumul des fonctions administratives et judiciaires avec
les fonctions législatives.
La réforme du système des impôts et des octrois^ la réduc-
tion des dépenses de l'Etat, l'abolition du timbre des journaux,
la réforme postale.
L* amélioration du sort des classes ouvrières.
La réforme du système dinstruction primaire et profes-
sionnelle.
La protection des femmes et des enfants travaillant dans
les mines^ usines et manufactures.
La revision des lois sur la Bienfaisance^ etc.^ etc.
\J Alliance^ ayant rédigé son programme, décida en 1846 la
convocation d'un Congrès libéral.
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^H^ELGIQUE DE 183O A 1848
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W ll^^Jr** llGiit qu'une séance. Il se tint le 14 juin 1846,
i^[J|ijîg3||ei^ de l'Hôtel de Ville de Bruxelles.
|i?Bîîi^K^Î8''^Slégués, venus des quatre coins du pays, y
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3l8 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Ce fiit E. Defacqzy ancien membre du Congrès national,
conseiller à la Cour de cassation et président de Y Alliance^ qui
ouvrit la séance. Il prononça un grand discours dont nous
reproduisons les passages les plus remarquables et qui montrent
combien, au bout de quinze années, les principes qui avaient
triomphé en 1830, avait été atténués par la complicité du Roi et
des dirigeants catholiques, et combien aussi la politique conser-
vatrice avait été égoïste et dirigée contre la masse de la nation.
Aujourd'hui encore, en bien des parties, ce discours est
d'actualité.
Voici comment s'exprime le président du Congrès libéral :
« Quelque parfaites que soient les institutions qu'un peuple
libre s'est données, il est difficile qu'elles ne deviennent pas
impuissantes pour opérer le bien, lorsque les passions humaines
s'en emparent, en gouvernent les ressorts et les font mouvoir
dans un intérêt qui n'est plus celui de tous.
» Veiller pour prévenir ou arrêter ce mal est, pour les
citoyens, toujours un devoir ; en poursuivre le redressement est
toujouts un droit.
» Celui qui se laisse impunément enlever des garanties qu'il
aurait pu défendre, prouve ou qu'elles lui sont inutiles ou qu'il
n'en est pas digne.
» La Constitution belge, enfantée dans un de ces moments
d'enthousiasme où le patriotisme remplissant les frais n'y laisse
point de place à d'autre sentiment, dans un de ces moments de
généreuses illusions où les cœurs de bonne foi nese défendentplus
des autres, comme si la rénovation des choses changeait aussi les
hommes, la Constitution belge semblait avoir résolu le grand
problème de la liberté en tout et pour tous : elle donnait une
juste satisfaction à des droits longtemps méconnus, elle pouvait
suffire aux besoins nés de la marche du temps et du progrès des
grandes doctrines sociales.
» Elle le pouvait mais à une condition, c'est qu'un gouver-
nement loyal et habile favorisât, suivit au moins l'impulsion
qu'elle avait donnée, qu il maintint l'équilibre entre ses rouages,
qu'il s'appliquât à développer graduellement et avec sagesse
les germes précieux qu'elle renferme, à initier peu à peu à l'intel-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 219
ligence et à la participation de ses bienfaits, les esprits qui
n'auraient pas été préparés à les goûter immédiatement ou à en
jouir avec mesure.
» Cependant une égoïste ambition n'a pas craint de rendre
stériles ces principes si actifs. Une classe de citoyens, non
contente de la part qui lui était accordée, a voulu s'approprier
encore celle des autres.
» Des hommes chargés d'un ministère révéré, dotés par nos
institutions nouvelles d'une indépendance qu'ils n'avaient jamais
connus dans les temps mêmes qu'ils feignaient de regretter,
étonnés, enivrés de leur affranchissement, ne se connaissant plus,
oubliant que leur mission divine les rend étrangers aux choses de
ce monde, oubliant même les lois de la prudence, se sont dit
entr'eux : « La liberté n'est faite que pour nous, et notre volonté
doit être obéie sur la terre ! ».
» Le respect des peuples pour un caractère sacré n'a que
trop bien servi cette soif de domination, et bientôt les pouvoirs,
qui n'émanent que de la nation, qui ne peuvent être exercés
que par les agents constitutionnels qu'elle a délégués, les
pouvoirs en Belgique n'auront plus d'autre source que le droit
divin, d'autre dépositaire effectif que l'épiscopat, et le gouverne-
ment théocratique aura remplacé la monarchie constitutionnelle
qui n'existera plus que de nom.
» Toutes les avenues de l'autorité sont occupées par l'usur-
pation, toas les éléments de la prospérité publique, l'ensei-
gnement de la jeunesse, l'avenir du pays tout entier lui est livré.
» Aussi, grâce à cette influence, la nation dont le tempé-
rament robuste aurait puisé dans le pacte social un aliment
substantiel, un principe énergique de vitalité et de croissance,
n'y trouvera, dans quelque temps, qu'une nourriture indigeste
qu'elle ne pourra plus supporter et que repousseront ses organes
abâtardis.
» L'autorité civile, la seule en Belgique qui soit un pouvoir,
la seule qui ait le droit de s'appeler une autorité, n'a pu se
soustraire à l'assujetissement, et s'il n'est déjà venu, le moment
n'est plus éloigné où elle comprendra enfin, mais trop tard,
qu'elle n'est plus qu'un instrument inerte qui ne se meut qu'à la
volonté d'autrui.
220 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
» Emus de ce renversement de Tordre régulier, effrayés de
ses conséquences inévitables et prochaines, tous les hommes
indépendants, tous les citoyens attachés à une nationalité minée
dans sa base, ont senti le besoin d'un effort qui remit les choses
à leur place, qui restituât à la Constitution son véritable esprit
et la liberté de son développement, au pouvoir son indépendance
et son action légitimes, à la religion la vénération qui lui est due
et qu'altèrent imprudemment les intérêts mondains et passionnés
auxquels on Ta mêlée.
» Le remède au mal. Messieurs, il n'a pas fallu le chercher
dans ces conditions violentes auxquelles survit un ébranlement
pénible qui rend longtemps douteux les avantages du chan-
gement.
» Il est dans la Constitution belge, il consiste dans l'emploi
bien dirigé de l'un de ses ressorts principaux...
« ...La société de L'Alliance^ qu'une expérience de sept
années avait convaincue de son efficacité toute puissante, a conçu
le projet de travailler à le généraliser, de concert avec les asso-
ciations de même nature, qui en d'autres villes en avaient déjà
fait aussi l'heureux essai.
» Obéissant aux inspirations d'un patriotisme désintéressé,
et sûre d'être comprise, après avoir préparé, dans des vues
purement électorales, le plan d'une confédération des libéraux
belges, elle a fait un appel à l'opinion, elle a convoqué un
congrès où les représentants du libéralisme pussent eux-mêmes
concentrer et organiser ses forces et arborer le drapeau qui doit
le guider...
» ...Tous nous devons avoir, les uns dans les autres, une
noble confiance, et cette confiance ne sera point abusée, car
tous nous comprenons le besoin de l'union, d'une union étroite
et sincère, tous nous comprenons la responsabilité qu'attire-
raient sur leur tête ceux qui compromettraient cette union
par la précipitation irréfléchie qui les pousserait trop vite en
avant, comme par une méticuleuse lenteur qui les retiendrait en
arrière.
» Chacun modifiera l'allure qui lui est propre, de manière
que nous puissions tous marcher en avant, mais d'un pas égal,
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 221
à rangs serrés, en corps compact, sous la bannière qui porte
cette devise indélébile : La Constitution, rien que la Consti-
tution, mais toute la Constitution I
» Le Congrès ne peut pas, à son début, discuter, reconnaître
et déclarer toutes les conséquences légitimes, toutes les appli-
cations désirables des principes constitutionnels, réunir et
formuler tous les articles du symbole de la foi libérale, sur
lequel les associations électorales inviteront les candidats à
s'expliquer, mais en politique même, la patience est quelquefois
une vertu.
» Tous les fruits d'un même arbre, quoique formés aux
rayons du même soleil, n'arrivent pas le même jour à la maturité.
Sans doute, il est dangereux de différer jusqu'au lendemain à
cueillir ceux dont le temps est venu, mais aussi l'impatience qui
veut jouir trop tôt ne trouve qu'amertume et que déception.
Le père de famille prudent sait à propos se hâter ou attendre.
» Ce que le Congrès ne fera pas aujourd'hui, il l'accomplira
quand il le voudra, dans une session ultérieure. Il ne va pas se
dissoudre à l'issue de sa première réunion. Il constitue désormais
un corps permanent, qui s'assemblera quand les intérêts de la
cause libérale l'appelleront à leur aide, qui s'assemblera mieux
organisé, formé d'une représentation plus complète et d'ailleurs
préparé à traiter les questions qui auront d'avance été signalées
à son attention.
» Tout ce qui ne sera pas résolu immédiatement n'est donc
qu'ajourné ; et non, mille fois non I ce n'est pas une question
secondaire de détail ou de temps qui divisera des hommes, de
bonne foi, par le devoir sacré de sauver les libertés publiques.
» Voilà, messieurs, ce qui a soutenu, encouragé dans leur
patriotique dessein, ceux qui avaient conçu l'idée d'un congrès
libéral. C'est une foi vive dans la fermeté éclairée et dans la
modération intelligente des vrais libéraux.
» Ils ont méprisé tous les obstacles, et le succès n'a pas
trompé leur attente : de nombreuses adhésions sont arrivées de
toutes les provinces, plus de 40 villes et autant de cantons
ruraux ont envoyé leurs représentants. Rendue publique, la
composition des députations formées de l'élite du pays a donné
19-
222 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
d'avance un éclatant démenti aux détracteurs de cette manifes-
tation solennelle, et en ce moment un acte qui seul et par lui
même a une immense portée, un grand acte, nous pourrions nous
dire, un événement politique est accompli : le Congrès libéral
est réuni, il est constitué, il délibère I
» Admirable sagesse du Congrès constituant de 1830, qui a
placé dans la Constitution sa propre sauvegarde.
» Noble et imposant spectacle que ce concours de tant de
citoyens généreux, accourus de tous les points du royaume, à
l'appel fait au nom de l'intérêt général, assemblés paisiblement
sous l'égide de leurs institutions pour défendre leurs institutions
mêmes.
» Cette solennité patriotique qui fait renaître dans les bons
esprits la confiance et l'espoir, ne peut effrayer que les cœurs
pusillanimes qui n'osent pas regarder la liberté en face ; elle
n'excitera les clameurs que de l'ignorance qui ne comprend pas,
ou de la mauvaise foi qui ne veut pas comprendre les consé-
quences de nos garanties constitutionnelles.
» L'événement auquel nous assistons, Messieurs, n'est pas
nouveau sur cette terre de liberté, nos vieilles annales nous
offrent un exemple fameux d'un ordre privilégié de citoyens
s'associant pour mieux résister à la violation des franchises
nationales.
» Mais ce qui est nouveau dans notre histoire ce qui est
un grand progrès politique, c'est de voir comme aujourd'hui les
intérêts mêmes du pouvoir liés aux intérêts de la cause populaire;
ce qui est nouveau dans nos mœurs, ce qui est un grand progrès
social, c'est de voir toutes les classes de hi société unir frater-
nellement leurs efforts pour le bien-être de toutes les classes
indistinctement.
» Que l'exemple de dévouement et d'union que cette
assemblée donne au pays, porte des fruits salutaires, que la
Belgique, développant en paix les institutions qu'elle aura recon-
quises, hâte l'émancipation des peuples qui aspirent encore à ce
bienfait, qu'elle montre à ceux qui les gouvernent que l'ordre
et la liberté peuvent marcher ensemble et s'appuyer l'un sur
l'autre. »
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 223
Des applaudissements prolongés, dans toutes les parties de
la salle, saluèrent ce discours.
L'ordre du jour du Congrès libéral portait deux points
essentiels : i° Constitution du libéralisme en Belgique^ 2"* Pro-
gramme du libéralisme belge.
Sur le premier point, il n'y eut d'abord aucune divergence
d'opinion.
On devait constituer des associations communales, [cantonales
et d'arrondissement, chargées des élections communales, provin-
ciales et législatives. Tout le monde se trouva d'accord sur ce
point. Mais lorsqu'il s'agit de décider qui pourrait être admis à
faire partie des associations libérales, deux camps se formèrent.
Les uns considéraient qu'il suffisait, pour en devenir membre,
d'adopter les statuts et le programme de l'association. Les autres,
les modérés, les doctrinaires, au contraire, soutenaient qu'il ne
fallait admettre que ceux qui étaient électeurs.
La première proposition fut adoptée.
On examina ensuite la question du programme. La réforme
électorale fut vivement discutée. Les organisateurs du Congrès
proposaient de dire :
« Une réforme électorale par l'adjonction des professions
libérales et par l'abaissement successif du cens, avec les garanties
de capacités, d'indépendance et d'ordre que la société a le droit
de désigner. »
M. Frère, délégué de l'association libérale (doctrinaire), de
Liège, prononça un long discours. Il ne voulait pas entendre
parler de l'abaissement du cens jusqu'au minimum de 20 florins
fixé par la Constitution.
Citons le compte-rendu officiel des débats :
4c M. Frère. — Quant à moi, je désirerais autant que pos-
sible l'extension du droit de vote ; mais avec le système d'impôts
qui nous régit, je ne pense pas qu'il serait juste d'établir l'égalité
du cens entre les villes et les campagnes. Je crois qu'il faudrait
maintenir à cet égard toute liberté d'examen. Je n'ai pas voulu,
d'un autre côté, indiquer de limite extrême comme pouvant être
atteinte dès à présent. Le programme que nous discutons est le
programme du présent et non pas le programme de l'avenir. Je
224 HI8TOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
n'ai donc pas voulu demander rabaissement du cens jusqu'au
minimum fixé par la Constitution, mesure qui, de l'aveu de tous,
ne peut pas £tre prise dès à présent, qui dans les circonstances
actuelles, serait même mauvaise (NonI NonI) inopportune, dan-
gereuse. (Non, non, ouil) Je dis que dans l'opinion d'un grand
nombre de membres de cette assemblée, cette mesure serait
aujourd'hui dangereuse. Je maintiens qu'il y aurait des inconvé-
nients graves à vouloir, dans les circonstances actuelles, abaisser
le cens électoral jusqu'au minimum fixé par la Constitution, La
réforme électorale n'est pas un but, c'est un moyen ; c'est un
moyen d'obtenir de bonnes lois, dans dix ans, dans vingt ans,
dans un siècle peut-être... (Nombreuses interruptions).
» M. FoRGEUR (Liège). — Je ne puis pas admettre ce genre
de manifestations qui consistent à imposer silence à un orateur
sans l'entendre.
(M. LE PRÉSIDENT agite la sonnette et le calme se rétablit.)
» M. Frère (Liège). — On veut que je précise les dangers?
Ces dangers me semblent manifestes; c'est que dans l'état actuel
des choses, beaucoup d'électeurs à 20 florins ne présenteront pas
de garanties suffisantes d'ordre, de lumières et d'indépendance;
(vous aurez à 20 florins, non pas des électeurs, mais des serviteurs,
des gens soumis à la domination d'autnii, des hommes qui n'au-
ront ni assez de lumières, ni assez d'indépendance, pour résister
aux influences dont ils seraient entourés,\ voilà où est le
danger... » (Très bien! Très bieni)
Finalement l'assemblée se mit d'accord sur les deux projets
de constitution et de programme que voici :
CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU LIBÉRALISME EN BELGIQUE
» Prenant en mûre considération le vœu presque unanime du
pays, qui réclame la mise en pratique loyale des principes
inscrits dans la Constitution belge et la réalisation de toutes
ses promesses.
» Considérant qu'il est urgent de revenir définitivement à
ces principes et d'en assurer le respect par la réforme des lois
qui s'en sont écartées, d'imprimer aux institutions un sage esprit
de progrès, de garantir l'indépendance du pouvoir civil contre
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 325
toute influence religieuse ou extra-légale, latente ou cachée, de
rappeler dans le gouvernement la franchise et la loyauté trop
longtemps exilées.
» Considérant que c'est pour l'opinion libérale un devoir
sapré de faire rentrer la politique intérieure du pays dans la voie
que le Congrès national et constituant lui avait tracée, en tenant
compte toutefois des besoins nouveaux qui ont surgi depuis lors
et qui pourront surgir encore, notamment celui d'une réforme
équitable de la loi électorale et de l'amélioration du sort phy-
sique et moral des classes peu aisées de la société.
» Le Congrès libéral a résolu :
» Article premier. — Dans tout chef-lieu d'arrondisse-
ment administratif, le parti libéral constituera, immédiatement,
une société composée de tous les libéraux qui auront été admis,
au scrutin, par la commission administrative de la société.
» Dans tout chef-lieu de canton, il sera, par les soins de la
commission administrative de la société d'arrondissement, établi
un comité électoral qui correspondra avec la commission admi-
nistrative de cette société, et dans lequel les communes du
canton seront suffisamment représentées.
» Art. 2. — La société d'arrondissement fera ses règle-
ments d'ordre intérieur. Elle procédera, en assemblée générale,
à l'élection préparatoire des candidats à présenter aux suffrages
des électeurs dans les élections des membres des Chambres légis-
latives, des conseillers provinciaux du canton et des conseillers
communaux du chef-lieu.
» Les comités cantonaux s'entendront avec la commission
administrative de l'arrondissement pour les choix préparatoires
des conseillers provinciaux de chaque canton et des communes
du canton; ces choix seront proclamés par le comité cantonal.
» Art. 3. — La base de toute cette organisation sera le
ralliement sans réserve de tous les libéraux aux choix prépara-
toires de la majorité, de telle sorte que chaque électeur libéral
prend l'engagement d'honneur de voter et d'user de toute son
influence en faveur du candidat de la société libérale de son
arrondissement ou de son comité cantonal.
» Arf. 4. -^ Les commissions des diverses sociétés d'arron-
226 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
dissement établiront entre elles des correspondances, à l'effet
de s'assurer, s'il en est besoin, du mérite des candidats et de faire
agir dans un arrondissement les influences libérales des arron-
dissements voisins.
» Art. 5. — Pour la première constitution des sociétés
libérales dont il est parlé à l'article i*', elle se formera par la
réunion de tous les libéraux qui, dans le mois de la présente
résolution, auront demandé à en faire partie et se seront adressés
à cette fin aux personnes déléguées par leur localité vers le
Congrès libéral.
» Art. 6. — Les délégués faisant partie du Congrès libéral
promettent de constituer, sans retard, soit une société, soit un
comité, dans leur résidence, sur les bases du présent règlement.
Tous pouvoirs leur sont donnés à cette fin par le Congrès.
» Art. 7. — A chaque époque à fixer par la société de
L'Alliance^ les sociétés d'arrondissement députeront à Bruxelles
un nombre de leur membres proportionnel à la population de
leur arrondissement, pour délibérer avec les délégués de la
Société de L'Alliance^ nommés dans la même proportion, sur
les besoins du libéralisme et la marche des élections.
» Art. 8. — L'acceptation d'une candidature offerte par
une société libérale, sera considérée comme une adhésion aux
principes de la confédération énoncés dans le programme.
» Art. 9. — Pour faire partie des associations confédérées,
il faut faire acte d'adhésion aux principes proclamés par le
Congrès libéral. »
PROGRAMME DU LIBÉRALISME BELGE
« Le Congrès libéral adopte, pour progrannne du libéra-
lisme belge, les articles suivants :
» Article premier. — Comme principe général :
» La réforme électorale par l'abaissement successif du
cens jusqu'aux limites fixées par la Constitution.
» Et comme mesures d'application immédiate :
» I* L'adjonction, dans les limites de la Constitution,
comme électeurs, de citoyens exerçant une profession libérale
pour laquelle un brevet de capacité est exigé par la loi, et de
ceux portés sur la liste du jury ;
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 227
» 2"* Un certain abaissement dans le cens actuel des villes.
» Art. 2. — L'indépendance réelle du pouvoir civil.
» Art. 3. — L'organisation d'un enseignement public à
tous les degrés sous la direction exclusive de l'autorité civile,
en donnant à celle-ci les moyens constitutionnels de soutenir
la concurrence contre les établissements privés, et en repous-
sant l'intervention des ministres des cultes, à titre d'autorité,
dans l'enseignement organisé par le pouvoir civil.
» Art. 4. — Le retrait des lois réactionnaires.
» Art. 5. — L'augmentation du nombre des représentants
et des sénateurs à raison d'un représentant par 40,000 âmes et
d'un sénateur par 80,000 âmes.
» Art. 6. — Les améliorations que réclame impérieuse-
ment la condition des classes ouvrière et indigente.
» Ainsi adopté par le Congrès libéral^ en sa séance du
14 juin 1846.
» Zr« Secrétaire^ Le Président,
» J. Bartels. E. Defacqz. »
VŒU DU LIBÉRAUSME BELGE
« Le Congrès libéral fait des vœux pour l'affranchissement
par tous les moyens légaux, du clergé inférieur, qui est sous le
coup d'une menace incessante de révocation et dont la consti- .
tution civile est impunément violée.
» Ainsi adopté par le Congrès libéral, en sa séance du
14 juin 1846.
» Le Secrétaire, Le Président
» J. Bartels. E. Defacqz. »
«
« «
Comment les décisions de ce congrès furent-elles jugées
par le public ?
Le jour de l'ouverture du Congrès, le Débat social
s'exprimait comme suit :
« En ce moment, dit ce journal, tout le pays a les yeux
fixés sur le Congrès libéral qui s'ouvre aujourd'hui, et nous
aaS HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
mêmes, bien que n'étant pas aussi directement intéressés dans la
lutte que le libéralisme soutient contre le parti réactionnaire (i),
nous attendons avec anxiété le résultat des décisions de cette
assemblée. »
L'article se termine pas ces mots : « ...Nous espérons que
le Congrès libéral marchera franchement en avant et que comme
moyen de conciliation, il adoptera le programme de l'Alliance.»
Le dimanche suivant, le Débat social déclarait ce qui suit :
« La dernière semaine a été bonne pour l'opinion que nous
représentons dans le pays. Le Congrès libéral, dont toutes
les résolutions ont déjà passé sous les yeux du public, a produit
plus que nous n'en attendions. Si le programme qu'il a adopté
avait contenu seulement quelque chose de plus formel sur
les améliorations à apporter au sort des classes malheureuses de
la société, s'il avait proclamé seulemnnt la nécessité de la
réforme des lois d'accises et des octrois municipaux, l'abolition
des lois d'impôt sur les céréales, le Congrès nous aurait
convaincus que la cause du peuple peut être confiée encore à la
sollicitude exclusive de la bourgeoisie élevée. Tel qu'il est,
cependant, le programme permet au peuple d'attendre quelque
temps la réalisation des promesses qu'il contenait déjà avant de
désespérer de voir la cause triompher, sans son interven-
tion immédiate dans les affaires publiques, soit par le pétion-
nement, soit par l'établissement de clubs, que la Constitution
ouvre pour lui comme pour les autres. »
La presse libérale salua le Congrès et le félicita des
décisions prises. Les journaux cléricaux, par contre, crièrent
à l'anarchie 1...
Louis- Philippe lui-même fut épouvanté, à preuve, la lettre
qu'il écrivit à son gendre Léopold I*', lettre qui fut trouvée
dans le cabinet du roi des Français pendant le sac des Tuileries,
en 1848, et qui fut publiée alors dans la Revue rétrospective
de Paris.
Cettre lettre est assez curieuse pour être reproduite ici :
(1) Félix Dblhasse, rédacteur au Débat social, était cependant délégué au Congrès,
mais il n'y diacuta guère.
|^«*,i^ - -:^ .^l - «• - m- ||-^^-«t-W ^9
¥ ^%3?^' ^ ^%^'
ÎJE DE 1830 A 1848
229
« aiÇê'' - ii^! # ^~
^ ••'•^^©•«è1il/*»lrrère et excellent ami,
f||4jji||l*«^ Conseil que je vous écris. Vos
230 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
vieille expérience et des orages révolutionnaires qui ont passé
sous mes yeux. C'est surtout cette assemblée de délégués des
associations belges qui va se réunir à Bruxelles qui me préoc-
cupe. Elle ne me rappelle rien moins que la commune de Paris
de 1792 dictant de l'hôtel de ville à la Convention nationale aux
Tuileries (après la disparition de la royauté) tout ce qu'il
plaisait de lui imposer, et parvenant jusqu'à envoyer à sa barre I
des députations audacieuses qui lui faisaient rapporter le lende-
main des décrets qu'elle avait prononcés la veille.
» J'ignore le moyen que peut fournir la législation belge
pour paralyser, frapper et anéantir cette audacieuse réunion,
si elle ne permet pas de la prévenir, ce qui serait toujours
préférable. On dit que le Constitution belge autorise les asso-
ciations, mais je ne sais jusqu'où s'étend cette autorisation,
et je doute qu'elle puisse s'étendre, même en droit, jusqu'à
autoriser la formation d'une assemblée de délégués, élue sans
autorité légale, délibérant, prenant des arrêtés, comme des
chambres légalement élues, et exerçant les pouvoirs constitu-
tionnels dont elles sont investies par la Constitution et la loi
du pays. Ce n'est rien moins à mes yeux qu'une Convention
hationale révolutionnairement constituée, puisqu'elle serait en
dehors de toutes les lois et de l'autorité constitutionnelle de
la royauté et même probablement sans rapport avec le gouver-
nement légal du pays.
' » J'en ai entretenu tout à l'heure mes ministres, et il n'y a eu
parmi eux qu'un cri sur l'incompatibilité d'un tel état de choses
avec l'existence du Gouvernement légal et constitutionnel du
|)ays. Grâce à Dieu, cet état de choses n'existe pas encore, au
inôins dans ce développement ; mais n'oubliez pas que c'est
précisément de l'absence de toute règle légale dans leur
création, que les assemblées révolutionnaires tirent la force de
détruire les institutions légales, et que ces dernières se laissent
effrayer par l'audace effrénée des autres.
» Nous ne sommes nullement disposés à laisser arriver la
crise belge à de telles extrémités; mais nous ne le sommes pas
davantage à sortir des limites que nous tracent les traités et notre
respect pour l'indépendance et la neutralité du royaume belge.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 23 1
» Et voyant devant nous la possibilité de pareils événements,
j'éprouve le besoin de connaître votre opinion :
» I® Sur ce que vous croyez pouvoir faire et pour les pré-
venir ;
» 2® Sur ce que, le cas échéant où votre gouvernement se
trouverait impuissant, et encore celui où il serait débordé (over-
powered) vous croiriez devoir et pouvoir nous demander ? Nous
ne devons ni ne voulons rien faire que par votre initiative, mais
il faut prévoir à Tavance et concerter ce que des orages rapides
peuvent inopinément exiger.
» L'heure de la poste ne me permet pas de vous écrire plus
longuement. Gardez bien votre ministère. Soutenez-le le plus
vigoureusement que vous pourrez. Rien ne serait plus propre à
tout ébranler qu'une crise ministérielle, et surtout que l'entrée
au ministère des délégués, de leurs adhérents et de ceux de leur
couleur politique.
» Je remercie ma bonne Louise de sa lettre. Je l'embrasse
ainsi que vos chers enfants, et je suis toujours pour la vie, mon
très cher frère, votre bien dévoué frère, beau-père et fidèle ami.
» Louis-Philippe.
» Paris, jeudi 14 mai 1846. »
La réponse de Léopold P' à son beau-père n'est pas connue,
et c'est dommage, car elle nous aurait édifié sur ses sentiments
intimes, en ce qui concerne la liberté constitutionnelle d'associa-
tion.
Le succès du Congrès libéral accentua l'influence politique
de y Alliance. Cependant, moins de quatre mois après, le 14 octo-
bre 1846, elle fut convoquée à l'effet de trancher une grave et
importante question.
Les députés de Bruxelles, qu'elle avait fait élire, MM. Ans-
pach, de Bonne, Cans, Devaux, Lebeau, Orts, Rogier,Verhaegen
et de Brouckère, avaient écrit à la Commission administrative à
l'effet de lui demander de convoquer une assemblée générale,
dans le but de lui soumettre une proposition disant que seuls les
232 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
électeurs pouvaient être admis comme membres de l'Alliance et
prendre part au poil pour la désignation des candidats au Sénat,
à la Chambre, à la Province et à la Commune.
Les dirigeants de V Alliance se déclarèrent adversaires de
cette proposition. Les députés publièrent circulaire sur circulaire
pour défendre leur opinion et la presse libérale prit fait et cause
pour eux, contre ce qu'elle appelait le groupe radical.
Il existait, en effet, dans le sein de V Alliance un groupe
d'hommes avancés, de démocrates à tendances socialistes, qui se
réunissaient régulièrement dans un local qu'ils avaient baptisé
Le Trou^ désignation que Lucien Jottrand justifia dans une
chanson très spirituelle que le Débat Social reproduisit, sans nom
d'auteur, dans son numéro du 15 août 1847 :
LE TROU
(Air : y as pris goût à la République.)
J'entends souvent qu'on nous conteste
Le bon goût de ce titre» admis
Pour servir d'enseigne modeste
A nos réunions d'amis.
Un trou I Vraiment le noble asile.
Le Trou, le beau nom que voilà !
Tout douX; Messieurs, il est fodle
De justifier ce choix-là,
Nous aurions pu prendre : l'Église ;
Ce fut le refuge autrefois
De ceux que le Christ égalise,
Humbles, libres, tout à la fois.
Mau aujourd'hui, l'Eglise enchaîne
Un peuple aux prélats asservis ;
Aux vrais chrétiens que l'orgueil gène
Notre trou servira d'abri.
Nous pouvions choisir, tout ensemble
La Chambre, le Sénat, la Cour,
Mais dans ces lieux, qui se rassemble ?
Maîtres ou valets tour à tour.
Or, nous n'opprimons point d'esclaves.
Et ne portons point de licou.
Foin de sceptre 1 Foin des entraves.
Nous vivons libres dans un trou I
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 233
De tout temps, ce fut la retraite
Du sage aux combats épargné,
C'est de son trou que le rat guette
Le chat qui s'est enfariné !
C'est dans ses trous que la racaille
Du nombreux peuple souriquois
Se refait, après la bataille
Où tombent généraux et rois
Pends tes voiles, royal navire.
Et sur les flots le balançant.
Glisse, poussé par le zéphire,
Au gré d'un pilote indolent.
Tu vogues, mais ton flanc recèle
Le Trou d'un taret (i) ignoré
Demain, quoique la mer soit belle.
Nef et pilote auront sombré.
La proposition des députés de Bruxelles était appuyée par
120 signatures de membres de V Alliance^ et bien que Ton fut à
quelques mois des élections de 1847, la discussion s'engagea très
vive et très acerbe.
Au début de la séance, on demanda aux députés de s'engager
d'avance à se soumettre à la décision que prendrait la majorité.
Ils s'y refusèrent I Pour éviter une scission, des membres propo-
sèrent alors la remise de la discussion jusqu'après les élections de
juin 1847. Cette proposition d'ajournement fut finalement
acceptée par 182 voix contre 180.
Dès le lendemain de ce vote, les députés de Bruxelles
et quelques-uns de leurs partisans envoyèrent leur démission
de membres de V Alliance^ et MM. Orts, Verhaegen et consorts
créèrent une société nouvelle qui prit le nom de Association
libérale et constitutionnelle (2).
Le Comité de l'Alliance convoqua pour le dimanche
28 mars 1847 une nouvelle réunion du Congrès libéral qui aurait
(1) Ver presque imperceptible.
(3) En 1884» les mêmes éléments doctrinaires quittèrent V Asiociation libérale pour
fonder la Ligue Libérale.
20.
234 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSMB
à s'occuper de Torganisation du parti libéral, des élections du
mois de juin suivant, de la création d'une rente libérale au moyen
de souscriptions volontaires annuelles et, enfin, du dévelop-
pement de la presse libérale.
Ce congrès se tint également dans la salle gothique de
l'Hôtel de ville de Bruxelles sous la présidence de M. Defacqz,
assisté de MM. Dindal, Coppyns, Roussel, De Rons, baron de
Poeberlé, Tobie Keymolen, Van Schoor, Gillon, Oppenheim,
Van Meenen, F. Delhasse, Gheude, Vues, Deneck, baron Bom,
F. Bartels, et Funck, ces deux derniers secrétaires.
Le discours d'ouverture prononcé par M. Defacqz se res-
sentit de la crise que traversait le parti libéral à Bruxelles. Après
avoir dit que l'organisation du parti avait soulevé des critiques de
mauvaise foi qui avaient jeté l'inquiétude dans l'esprit de certains
libéraux, M. Defacqz ajoutait :
« Devais-je bien nommer libéraux des hommes dont les
intentions sont droites sans doute, mais dont la volonté molle
et chancelante se rebute au moindre effort, qui, dans leur
impuissance, prennent l'inertie pour la modération, et la
peur pour la pnidence, dont le libéralisme ne sait que fonner
des VŒUX pour le progrès, et encore, à condition qu'il s'ac-
complisse seul et surtout sans leur aide ?
» Ils prétendent deviner les périls de l'avenir, et ils s'aveu-
glent sur ceux du présent qui les enveloppent et les pressent de
toutes parts; ils s'effrayent de l'organisation de leur parti, et ils
ne comprennent pas que, par la nature même de nos institutions,
elle est le contrepied indispensable d'un autre parti, devenu chez
nous le parti politique dominant, parti dont l'organisation éprou-
vée par le temps, est forte de l'unité de ses vues, puissante par la
discipline hiérarchique et l'obéissance passive qui en sont les
fondements. »
Le projet de création de la Rente du libéralisme par voie
de souscription fut adopté, mais des précautions furent prises
dans le texte de la résolution, afin que l'argent recueilli ne pût
servir, comme on le croyait dans le camp modéré, à créer un
grand journal démocratique, projet qui existait, pensait-on, chez
les jeunes libéraux de V Alliance.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 2$$
Les radicaux avaient alors dans le pays quatre journaux.
Le Débat social^ à Bruxelles, le journal de Commerce^ à Anvers,
le journal de Charleroty et le Libéral Liégeois, plus une revue :
La Revue démocratique^ qui ne parut que pendant un an, en i846,
Le 8 juin devaient avoir lieu les élections législatives.
Qu'allait-on faire à Bruxelles en présence de la scission et de
Texistence de deux sociétés libérales rivales?
Des pourparlers [furent engagés entre les comités de V Al-
liance et de Y Association Libérale à TeAFet de créer une entente
pour la présentation de candidats communs. Ces pourparlers
n'aboutirent point et finalement V Alliance présenta des candidats
qui furent élus (i).
Ces élections du 8 juin 1847 furent bonnes pour le parti
libéral et le gouvernement dut se retirer.
Mais la scission entre ce qu'on appelait les jeunes libéraux
et les doctrinaires continua non seulement à Bruxelles, mais
encore à Liège et à Verviers.
Le ministère libéral fut installé le 12 août. Rogier, qui avait
été chargé de constituer le cabinet, se réserva Tlntérieur et
appela MM. d'Hoflfschmidt, aux affaires étrangères, de Kaunz à
la Justice, Veydt aux finances, Cbazal à la Guerre et Frère aux
travaux publics.
Le jour de son installation, le nouveau cabinet publia son
programme qu'il adressa, sous forme de circulaire, aux gouver-
neurs de provinces.
Il tenait, disait-il, à poser en termes explicites, le principe
de l'indépendance des pouvoirs civils à tous ses degrés. « L'Etat
est laïc. Il importe de lui conserver nettement et fermement ce
caractère et de dégager, sous ce rapport, l'action du gouverne-
ment, partout où 'elle sera controversée.
(1) Les candidats de V Alliance furent :
Pour la Chambre : M. le lieutenant-colonel Eenens et Tielemans, conseiller à la Cour
de Cassation.
Pour le Sénat ; MM. Dindal, Van Schoor, Stielemans, Van Muysen, et Wyns de
K(x;our, ce dernier bourgmestre de Bruxelles.
236 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
I
f D'autre part, respect sincère pour la foi et pour les
dogmes, protection pour les pratiques de l'ordre religieux,
justice et bienveillance pour les ministres des cultes agissant
dans le cercle de leur mission religieuse.
» Ce double principe; en harmonie avec l'esprit de notre
Constitution, forme la base essentielle et comme le point de
départ de l'administration nouvelle. Il recevra son application
dans tous les actes législatifs et administratifs, et particulière-
ment en matière d'enseignement public.
» Les membres du cabinet se sont également mis d'accord
sur les quatre questions suivantes, qu'ils ont résolu de porter
devant les Chambres :
» i^ Jury d'examen universitaire. Renforcer l'action du
gouvernement dans la nomination des membres du jury, et
changer en conséquence, le mode de nomination actuel;
» 2** Faire cesser les effets fâcheux de la loi du fractionne-
ment des communes, en revenant au mode d'élection consacré
par la loi de 1 836 ;
» S"" Le pouvoir de nommer des bourgmestres en dehors du
Conseil ne pourra être exercé que de l'avis conforme de la
députation permanente...
» 4'' L'adjonction des capacités aux listes électorales entre
également dans les vues du nouveau cabinet. Il est entendu qu'il
ne peut s'agir que des capacités officiellement reconnues ou
brevetées. Elles seront empruntées aux listes du jury. »
La circulaire aux gouverneurs se terminait par ces mots :
« I^in de la pensée d'une administration réactionnaire
étroitement partiale. Nous la voulons bienveillante et juste pour
tous, sans distiction d'opinions politiques... »
Voici comment le Débat social^ auquel on est forcé de
recourir pour savoir l'opinion des démocrates de cette époque,
apprécia le programme du nouveau ministère :
» Dans la position que nous avons prise, nous sommes égale-
ment hors d'état de soutenir un ministère et d'entraver sa
marche. Aussi ne parlerons-nous qu'en amateurs du nouveau
ministère et de son programme, lequel est loin de répondre à la
situation.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 237
» ...La réforme électorale réduite à Tadjonction des capa-
cités, ce qui nous donnera à peu près 4,000 électeurs de plus
pour tout le royaume, est une véritable dérision.
» Il devient clair que les monopoleurs industriels seront,
en définitive, Tappui dç la nouvelle administration, et que c'est
là-dessus que celle-ci a compté. La réforme, par la seule adjonc-
tion des capacités, ajoutera à cet appui celui des hommes de lois.
» Le seigneur dii fer et du coton va remplacer le seigneur
terrien 1 L'ordre des avocats succède à Tordre des jésuites.
» Mais qu'est-ce que le peuple gagnera à ce change-
ment?... »
Le peuple belge n'y gagna rien, et l'opinion libérale non
plus.
Le parti libéral continua à s'organiser, mais sa division en
deux nuances fut pour lui une cause de faiblesse. Le Congrès
libéral n'eut pas de lendemain, et le gouvernement seul domina
l'opinion libérale au lieu qu'il eût reçu l'impulsion de la masse du
parti, formulant ses aspirations au sein de ses associations et dans
des congrès régulièrement convoqués.
Chose curieuse, ce programme du Congrès de 1846, que le
ministère libéral de 1847 refusa de réaliser parce qu'il exprimait
la conception politique des libéraux de V Alliance^ il fut obligé
de le mettre en pratique quelques mois plus tard, sous la
pression des événements du dehors 1
238 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
CHAPITRE XII
Un précurseur: Adelson Castiau
Ses débuts comme écrivain. — son r6le politique en Bel-
gique. — député de tournai de 1843 A 1848. — RÉSUMÉ DE
ses travaux PARLEMENTAIRES. — SA DÉMISSION EN AVRIL 1 848.
— SA VIE A PARIS. — SES « LETTRES DÉMOCRATIQUES » DE
1864. — SA MORT.
Pendant que, lentement, le parti démocratique essayait de se
reconstituer et pendant qu'à la Chambre les luttes politiques se
concrétisaient dans les querelles clérico-libérales, on vit tout à
coup se lever un homme presque inconnu la veille, et dont le
court passage au Parlement Belge devait laisser des traces inou-
bliables.
Cet homme qui fut envoyé à la Chambre des représentants
par les électeurs libéraux de l'arrondissement de Tournai, s'appe-
lait Adelson Castiau.
Né à Péruwelz, le lo juin 1804, Adelson Castiau fit ses
premières études au Collège d'Ath et de là s'en alla à l'Univer-
sité de Gand pour y étudier le droit.
Après avoir acquis son diplôme d'avocat, à l'âge de 21 ans,
il partit en France et s'établit à Paris. Il y subit un nouvel exa-
men de docteur en droit et y resta pendant dix années, de 1825 à
1835.
Après la révolution belge de 1830, Castiau fut désigné
en qualité de député suppléant au Congrès national, mais il n'y
siégea pas.
En 1832 il publia dans un Recueil français (i) une courte
étude sous le titre : Essai historique sur la démocratie en Bel-
gique.
Cette étude très intéressante et peu connue, est admira-
blement écrite. On y sent la foi ardente de l'apôtre de la démo-
(1) Archh^e» historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique,
tome W, 185s.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 239
cratie, l'éloquence du grand orateur parlementaire, Tami des
pauvres, des prolétaires.
En voici la dernière page dans laquelle Torateur caractérise
la situation de la Belgique vers 1790 et donne libre cours à ses
aspirations démocratiques :
. € ...Heureusement nous touchons enfin à Tépoque répara-
toire de tous ces grands attentats (1790). L*ère républicaine s'ou-
vre pour le monde, et les dernières années du i8* siècle vont
voir la lutte victorieuse du géant populaire contre l'aristocratie
européenne. Le successeur de Joseph II, Léopold II est sur le
trône et il annonce, après avoir vainement tenté la voie des négo-
ciations, l'intention d'en appeler à la force pour dompter la rébel-
lion. L'épouvante s'empare de tous ces esprits orgueilleux, ils
tremblent à présent, .ces hommes inconsidérés; ils déplorent leur
fatal entraînement; c'est dans leurs temples, c'est au pied des
autels, qu'ils viennent chercher un refuge, levant versie ciel
leurs mains suppliantes, et demandant à la divinité quelque
miracle pour les sauver. Supplications inutiles 1 Vœux superflus I
le ciel est sourd aux prières des faibles, et la démocratie qu'ils
.ont persécutée les repousse à son tour. Quelques cohortes alle-
mandes s'avancent, la peur donne le signal : Sauve qui peut! et
nos fiers triompha^teurs disparaissent, et la révolution est ter-
minée.
» Elle est terminée I mais pour recommencer bientôt 1 A son
tour maintenant, peuple affranchi et régénéré, n'entends-tu pas
le mugissement avant-coureur de la terrible tempête qui va
ébranler le monde? C'est le grand jour du prolétariat qui se lève
enfin. A toi maintenant de mettre la main à l'œuvre et de
nous apprendre ce que tu es, ce que tu peux, ce que c'est enfin
qu'une révolution. La France émue et brûlante te tend les bras ;
enlace-toi dans les embrassements de la fraternité républicaine,
unis-toi pour jamais à ce peuple, et confondant ta gloire avec la
sienne, va promener avec lui sur le sol de l'Europe le drapeau de
l'égalité, cours aussi le faire admirer par quarante siècles du
haut des pyramides, et applaudis-toi, au sein de tes triomphes,
de pouvoir fermer les plaies de la guerre en laissant partout sur
son passage, la semence féconde de l'émancipation populaire.
240 HISTOIRE DB LA D^OCRATIB BT DU SOCIAUSMB
Des cyprès se mêleront encore à tes lauriers, quelques années de
deuil t'attendent encore, mais prends courage, marche, marche,
marche, peuple, les privilèges finiront et tu es étemel, marche
donc, marche toujours, l'avenir est à toi, et le plébéien sera roi du
monde! »
Rentré en Belgique en 1835, Castiau se lance immédiate-
ment dans la mêlée politique. Il publie une brochure sur la
Suppression des jurys d'examen qui est suivie bientôt d'une autre
sur la réforme électorale. Il constate qu'il n'y a alors que
14,335 électeurs dans les villes sur 83,000 dans les campagnes, et
il proteste contre cette situation, dont seuls profitent la réaction
et le cléricalisme. Il veut l'uniformité du cens et l'admission des
capacités, au droit de suffrage.
L'année suivante, il entre au Conseil provincial du Hainaut.
Il y siège de 1836 à 1843, et fait preuve dans cette assemblée de
grandes capacités administratives (i).
En 1843, une candidature à la Chambre lui est offerte par
les trois arrondissements d'Ath, de Tournai et de Soignies, ce
qui le décide à faire de ses principes et de ses vœux un exposé
aussi complet, et aussi caractéristique que possible.
Ce fut sous la forme d'une brochure intitulée : Qu est-ce que
le lihéralismef que parut sa profession de foi. Ecoutons sa défi-
nition superbe du libéralisme :
« Le libéralisme est la personnification de toutes les grandes
pensées, de tous les sentiments généreux, de toutes les idées de
progrès, des conquêtes du passé et des espérances de l'avenir.
C'est lui qui a réveillé la raison humaine de son long sommeil,
secoué le joug des préjugés vulgaires, retrouvé les titres du genre
humain et revendiqué les droits de l'homme et la souveraineté
des peuples. C'est lui qui a remplacé l'anarchie féodale, par la
majestueuse loi de l'unité, effacé les dernières traditions de la
barbarie, désarmé le fanatisme, prêché la loi de la tolérance,
(1) En 1878, à la veille des èleclioos, M. Ernest Discailles, professeur à rUnirereitè
de Gand, donna à Peniwclz, une conférence sur Adelson Castiau. En 1893, le compio-
rendu de celle conférence fortement remanié fut publié par la société des Etudiants de
tàand, en un jtili volume du 91 iwi^cs, souh lu t il ru : Iht p^ccutseur. Nous y avons large-
ment puisé.
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iliv iljWiîlïî Dii 1830 A 1848
241
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1143 HISTOIRB DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIf B
guider les sociétés modernes vers cet avenir de grandeur, de
puissance et de liberté qui est, en quelque sorte, la terre promise
des peuples. .. »
Castiau est républicain et il le dit avec la plus grande
loyauté. Il veut des réformes profondes : la classe ouvrière doit
participer au gouvernement du pays et sa situation matérielle
doit être améliorée. Il comprend que devant la classe de bour-
geois privilégiés qui compose le corps électoral, l'exposé sincère
de ses idées ne peut que nuire au succès de sa candidature.
Aussi en terminant s'adresse-t-il en ces tennes à ses amis :
« En parcourant ces pages où, à côté d'une tendance très
prononcée au pessimisme, se trouvent péle-méle cent vœux
d'améliorations qui passeront aux yeux du plus grand nombre
pour des utopies ou pour des rêves, l'amitié la plus dévouée
comprendra, qu'avec les meilleures intentions et des opinions
consciencieuses, on peut devenir un embarras même pour la
cause qu'on veut servir... »
Castiau fut élu, en tête de la liste, par l'arrondissement de
Tournai ; il recueillit 787 voix alors que les cléricaux n'en
obtinrent que de 637 à 709. A Ath, il eut 435 suffrages, alors
que la majorité absolue était de 463.
Sa carrière parlementaire commença en novembre 1843.
Il en rend compte lui-même dans ses célèbres Lettres démocra-
tiques^ qu'il publia en 1864 et qui furent rééditées par nous,
en 1886, dans la Bibliothèque populaire du Parti ouvrier'.
Son premier discours date du 21 novembre 1843.
La Chambre discutait l'adresse en réponse au discours du
trône, adresse dans laquelle la commission chargée de la rédiger
avait cru bon d'introduire cette phrase : <( Nous sommes tous
animés de l'amour des institutions nationales. »
« Si cet amour existe, ne put s'empêcher de dire Castiau,
il est de date assez récente. Les lois qui ont marqué les deux
premières sessions ne portent pas le cachet de cet amour... Elles
ont réagi sur nos principales institutions, en attaquant à la fois
et les lois électorales et les lois municipales, ces deux bases
vitales de nos institutions. On a diminué encore le nombre des
élus, j'oserais presque dire des privilégiés politiques. Nos
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 243
institutions municipales — les institutions nationales par excel-
lence — ont été atteintes par les dispositons sur la fraction-
nement et la nomination des bourgmestres, ainsi que par la
loi ayant pour effet de prolonger le durée du mandat des
conseillers communaux qu'on a porté de six à huit années...
Au lieu de parler de cet amour de nos institutions nationales
qui est assez problématique, j'aurais mieux aimé que la commis-
sion de l'adresse se fût rattachée à un mot qui est dans le discours
du trône. Ce mot, c'est le « perfectionnement moral et matériel
du pays ». Il y avait là quelque chose à dire... »
Et ayant continué quelque temps sur ce ton de persiflage,
il proposa l'amendement suivant :
» Animés tous de l'amour de nos institutions nationales,
nous travaillerons avec zèle à tout ce qui peut contribuer au
perfectionnement moral et matériel du pays. »
La droite jugea que cet amendement était € aussi offensif
au moins que ses paroles ». Elle s'en irrita et, l'un de ses chefs,
le rapporteur de l'adrese, M. D'Huart, le prit même de très
haut avec l'audacieux qui, « à peine arrivé d'hier, disait déjà son
fait à la majorité. »
Mais Castiau n'était pas homme à se laisser émouvoir et à
laisser sans réplique hi leçon qu'on voulait lui donner.
« On veut, dit-il, par une protestation, chercher à étouffer
ma voix. C'est parce que je suis arrivé d'hier que l'on voudrait
m'intimider... Que je sois ici d'hier seulement, ou que j'y siège
depuis longtemps, j'entends faire respecter en ma personne le
droit de libre discussion.
» Et ma présence dans cette enceinte, n'est-elle pas jusqu'à
un certain point un argument en faveur de mes paroles ? Si ces
lois que j'ai attaquées étaient si populaires, si elles avaient
l'assentiment général, est-ce que la majorité qui les a votées, ne
serait pas rentrée ici portée par l'ovation populaire et aux accla-
mations des populations ? N'y a-t-il donc pas eu dans les
élections de graves et sévères leçons ? Quand je suis venu
hasarder sur ces lois un blâme terrible, ne suis-je pas resté bien
au-dessous de l'expression du vœu public ? »
Quelques jours après, dans une question bien plus impor-
244 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
tante, Castiau eut Toccasion de faire connaître ses aspirations
démocratiques et apprécier son grand talent d'orateur. Voici
comment il en rend compte dans ses Lettres démocratiques :
« Le hasard, dit-il, dès mon arrivée à la Chambre, m'a
servi à merveille. Je ne parle pas, bien entendu, de la discussion
ah iriito que j'eus, sans m'y attendre, avec le fougueux rapporteur
de l'adresse de 1843, pour avoir demandé qu'on en supprimât
le paragraphe où la majorité parlait de son profond amour
pour nos institutions nationales, qu'elle venait de violer avec
audace. Mon véritable début eut lieu, quoique d'une manière
incidente encore, à l'occasion d'une pétition, pour laquelle
on avait proposé l'ordre du jour dans les termes les plus dédai-
gneux.
» Il s'agissait, d'une pétition des ouvriers flamands. Atteints
doublement par la crise commerciale qui sévissait alors, et par
la transformation de leur industrie, ils réclamaient le droit de
vivre dans leur pays en travaillant, le dégrèvement des taxes
qui pesaient sur les subsistances et les classes ouvrières, enfin
le droit d'avoir à leur tour des représentants et des défenseurs
comme les autres classes de la société.
» Je me suis constitué leur défenseur d'office, en m'empres-
saut de protester contre les termes du rapport, et en appuyant
leurs trop justes réclamations, et depuis, je n'ai pas laissé
échapper une seule occasion de défendre les intérêts et les
droits de ces classes nombreuses, qui forment la majorité et
la force de la nation, et qui, quoique supportant les plus lourdes
charges, n'en sont pas moins privées, non seulement de l'exercice
des droits politiques, mais encore de la plupart des avantages
sociaux.
» La misère des Flandres et la crise alimentaire de 1845
avaient mis à l'ordre du jour la question du paupérisme. Aussi,
que de fois, à la Chambre, il nous a fallu sonder cette plaie dou-
loureuse, qui semble s'étendre avec les progrès de la civilisation
et de l'industrialisme, et pour laquelle on n'a trouvé jusqu'ici
d'autre exutoire que l'émigration.
» J'ai toujours été partisan de la liberté en tout et l'adver-
saire déclaré de l'intervention gouvernementale, mais ce n'était
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 245
pas le moment de se réfugier dans les commodes maximes d'une
économie politique sans entrailles, qui laisse faire la misère et
la mortalité, et laisse passer le paupérisme et ses souflfrances, au
risque de devoir en appeler aux baïonnettes, à la mitraille, et
parfois même à Téchafaud, pour étouffer les cris de la faim et
réprimer les crimes qu'elle enfante. »
Pendant cinq années consécutives, Adelson Castiau, avec
une énergie et un talent devant lesquels s'inclinèrent ses plus
grands adversaires, s'occupa de nombreux problèmes d'ordre
politique, social, administratif. Ce serait une œuvre vraiment
utile que celle qui réunirait en un seul volume les principaux
discours du député démocrate de Tournai.
Dans ses Lettres démocratiques^ Castiau résume son activité
parlementaire en signalant qu'il prononça des discours sur les
questions suivantes :
Question ouvrière. Institution de bienfaisance. Hospices,
Hôpitaux, Réformes pénitentiaires, pénales, civiles, judiciaires et
financières. Taxes sur l'introduction des céréales, du bétail et
des subsistances, Politique commerciale et traités de commerce.
Lois sur la chasse, la propriété et la liberté. Enseignement
primaire et universitaire, la Presse, Armée et réformes mili-
taires. Diplomatie, Colonisation et Marine, Responsabilité des
ministres. Destitution de fonctionnaires, etc. etc.
Ces problèmes si divers, il les aborda avec une connais-
sance merveilleuse du sujet et les traita avec un talent vraiment
remarquable.
Citons quelques extraits de ces discours :
Sur la bienfaisance publique, et en réponse au gouverne-
ment qui parlait de la situation financière difficile, il s'écria :
« ...Que le Ministère veuille bien descendre des hauteurs
artistiques où il est monté pour obtenir des subsides en faveur
des tours de Malines et de Gand, qu'il veuille bien abaisser ses
regards du ciel sur la terre. Son enthousiasme se glacera à la
vue de toutes les misères qui rongent notre société. Il verra, à
côté de ces monuments qui échauffent son enthousiasme, des
populations affamées, sans travail et sans pain souvent; il verra
toutes les misères sociales qui se déroulent au sein de nos
21.
346 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
bureaux de bienfaisance, de nos hospices, de nos prisons....
Quand il aura mesuré de la pensée et du regard la profondeur
de toutes les plaies hideuses cachées sous le luxe menteur de
notre civilisation, il renoncera peut-être à plaider en ce moment
la cause de Tart pour s'occuper de nos besoins sociaux les plus
importants. Il pensera, comme moi, qu'il est quelque chose de
plus élevé, de plus saint encore : c'est l'humanité... »
Sur la centralisation politique :
« La centralisation politique poussée à sa dernière consé-
quence, c'est le . despotisme de l'Etat, absolu ou universel,
s'étendant à toutes les libertés et même, s'il pouvait, à la
pensée, à la conscience et à l'âme.
» Dans l'ordre matériel, la centralisation, c'est le gaspil-
lage des fonds publics, la corruption et la vénalité organisées
à tous les degrés de la hiérarchie administrative, l'exaltation du
favoritisme et de la mendicité officielle, l'oppression de la
liberté et du travail, l'étouffement de l'initiative personnelle et
la confiscation indirecte de la propriété. »
Sur les traitements de la magistrature :
« La dignité, la considération, voilà la grande, la magni-
fique compensation accordée aux fonctions judiciaires I... Dans
toute la hiérarchie des fonctions publiques, il n'en est pas de
plus haut placées que celles de la magistrature. Et d'où vient
cette considération qui les environne et les rehausse ? C'est, je le
veux bien, en partie a cause du caractère des magistrats et des
services qu'ils rendent, mais c'est aussi et surtout, croyez-le bien^
à cause de la modicité de leurs traitements... C'est que l'instinct
populaire ne se trompe jamais. Toujours juste dans ses apprécia-
tions, il paie en gratitude, en reconnaissance, en estime ce qu'il
ne paie pas en argent. La modicité des traitements donne à
l'exercice des fonctions judiciaires toutes les apparences d'un
acte d'abnégation et de dévouement, et l'opinion publique se
passionne toujours pour tout ce qui est abnégation et dé-
vouement.
» ...C'est à la magistrature qu'il appartient d'opposer
l'exemple de sa vie austère et recueillie, à tous les dévergon-
dages effrénés de ce siècle. C'est à elle qu'il appartient de se
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 247
tenir en dehors des mauvaises passions de la société, de se
renfermer dans sa vie privée, dans le sanctuaire domestique où
sa conduite serait, par sa pureté, la plus éloquente censure
des mœurs et des vices du siècle. Ces beaux et nobles exemples
ressuciteraient les plus belles traditions du passé et, croyez-moi,
ces exemples, de probité et de dévouement serviraient mieux
ses intérêts, sa dignité, que le demi-millon dont on veut la
doter aujourd'hui. »
Sur l'organisation de Tannée :
« Quand la Constitution a voulu la réforme militaire, c'était
bien évidemment, si Ton s'en rapporte à l'esprit qui inspirait ses
dispositions, pour faire justice de ces absurdités et de ces
iniquités, qui n'allaient plus avec le nouveau système de nos
institutions démocratiques. Que devait donc faire le ministère
chargé de la préparation de cet immense problème de la réforme
militaire ? Il devait se pénétrer de la pensée toute démocratique
de la Constitution et l'introduire dans son projet d'organisation.
Il devait s'attacher avant tout à la question du recrutement,
puisqu'elle est la base de tout notre régime militaire, à l'absur-
dité du tirage au sort et à l'iniquité du remplacement, qui est la
lèpre des armées nationales. Il devait enfin asseoir toute notre
organisation militaire sur le grand principe de l'égalité devant la
loi, et imposer à tous les Belges, sans exception, arrivés à leur
majorité, l'obligation de servir leur pays et de prendre au besoin
les armes pour le défendre ?... Voilà le système qu'il aurait fallu
étudier, examiner et soumettre à nos méditations, en le combi-
nant avec les nécessités de notre situation politique, et la popu-
lation se serait prêtée avec dévouement aux exigences de ce
nouveau système, puisqu'il y allait de nos libertés, de notre
indépendance et de notre existence nationale 1 »
Sur le privilège de la chasse :
« Marchez courageusement dans cette voie, disait-il. Entas-
sez privilèges sur privilèges ; oubliez les leçons de l'expérience et
les enseignements de l'histoire. Nous n'avons peur, sachez-le
bien, ni de vos triomphes, ni de vos réactions. Nous nous confions
dans la puissance de la raison publique et des intérêts démocra-
tiques ; nous rappelons avec bonheur qu'il a suffi d'une nuit,
248 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
d'une seule nuit, de la grande, de rimmortelle nuit du 4 août
1789, pour renverser et balayer un immense échafaudage d'abus
et de privilèges bien autrement puissants que les misérables
privilèges qu'on veut relever aujourd'hui, puisqu'ils avaient pour
euK la consécration des siècles I »
Malgré sa mâle éloquence, Castiau ne parvint à arracher
aucune réforme aux représentants de l'oligarchie censitaire, tant
est vrai et profond le mot de Jules Malou < qu'un discours
éloquent peut faire changer l'opinion d'un député, mais non
son vote... » tant est vraie aussi cette idée, vérifiée par les faits,
que les réformes les plus justes ne sont pas accordées volontai*
rement par les dirigeants, mais arrachées par ceux qui doivent en
profiter.
Après cinq années de luttes ardentes et passionnées pour
le bien public, Castiau fut pris de scrupule au sujet du désaccord
de ses opinions républicaines avec celles de la majorité du corps
électoral qu'il représentait. Il s'en alla, découragé, quelques
joules après la révolution du 24 février.
C'était le 4 avril 1848, au lendemain des journées de
/i/sçiions-Tout et de Qutivrain^ dont nous parlerons en détail
plus loin. Le discours dans lequel il annonce qu'il renonçait
A ron mandat, est un des plus touchants qu'ait entendus la
Chambre belge.
Ayant rappelé les échauffourées qui avaient marqué la
tentative ridicule de proclamer la république en Belgique,
il déclara :
« Je les regrette doublement, dit-il, parce qu'elles ont
froissé le pays dans ce qu'il avait de plus vif et déterminé une
réaction passionnée du sentiment national contre ces violences.
Je le regrette, parce que si on avait voulu compromettre, perdre
en quelque sorte la cause républicaine, on n'aurait certes pas
suivi une autre voie.
» Plus que personne j'en suis désolé, car je ne vous ai pas
fait mystère ; tous, vous connaissez mes sympathies pour les
institutions républicaines. Je crois qu'après avoir traversé la
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 249
monarchie constitutionnelle, le seul gouvernement possible
c'est le gouvernement républicain, c'est à-dire, le gouverne-
ment du pays par le pays, l'application la plus large de la souve-
raineté nationale, la participation de la majorité des citoyens
aux droits politiques, le princique de l'élection remplaçant le
principe et les hasards de l'hérédité. Je crois que plus qu'aucun
pays en Europe, la Belgique est mûre pour la république...
Mais, si je désire l'adoption du régime républicain (pesons bien
ces mots), c'est à la condition que ce régime s'établira au nom
de la souveraineté nationale ; car si ce régime devait être
imposé par la violence de la minorité, croyez bien que je
serais le premier à protester contre de telles oppressions...
» Voilà, Messieurs, toute ma conviction et ma profession
de foi, je vous la livre dans toute sa vérité et j'espère que vous
voudrez bien m'en croire. Mais cette conviction, moi qui plaide
les droits de la liberté et de la souveraineté nationale, je n'ai
certes pas la prétention de l'imposer, ni à la Chambre, ni au
pays, ni surtout au collège électoral, qui m'a envoyé dans cette
enceinte. Eh 1 bien, je le reconnais avec toute loyauté, il y a sur
cette question un dissentiment et un dissentiment profond, à
l'heure qu'il est, entre mes opinions et celles de la majorité du
pays et spécialement de la majorité du collège électoral qui
m'a confié mon mandat, car l'on est partout aujourd'hui en
pleine réaction monarchique.
» Or, quand un dissentiment semblable éclate, sur une
question de forme gouvernementale, qu'y a-t-il faire î Déposer
son mandat et se retirer. C'est le parti que je prends et que
j'exécuterai à la fin de la séance. Seulement, veuillez le croire,
dans la vie privée comme dans la vie politique, tous mes vœux
seront toujours pour le bonheur de mon pays. Pour prix du
Sîicrifice que je m'impose, je ne demande qu'une chose, c'est que
ma résolution soit appréciée avec la même loyauté que je l'ai
prise, et qu'elle ne m'enlève aucun des droits que je crois avoir
à la sympathie de mes amis et à l'estime de mes adversaires. »
« Je n'ai jamais pu lire ces émouvantes paroles, dit
M. Discailles, sans éprouver cette sensation indéfinissable qui
court à travers tout notre être, quand nous nous trouvons en
face du bien, du beau et du bon ! »
250 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
La Chambre tout entière, sous le coup d'une réelle émotion
de tristesse et d'admiration, s'empressa auprès de Castiau en lui
donnant les témoignages les plus vifs de sympathie et de
respect. MM. Rogier, Delhougne, Pirson, se firent les inter-
prètes du ministère ou des groupes politiques dont ils étaient
membres, pour lui exprimer la douleur que leur causait une
détermination désormais irrévocable. Castiau sortit ce jour-là
du Parlement pour n'y plus rentrer « emportant (la phrase
stéréotypée est vraie cette fois) l'estime et les regrets de tous
ses collègues ».
La presse, à quelque nuance qu'elle appartint, s'associa à
ces regrets et à ces témoignages d'estime.
Castiau retourna à Paris et y mourut le 18 décembre 1879,
à l'âge de 75 ans, léguant la plus grande partie de sa fortune au
bureau de bienfaisance de Péruvvelz, sa ville natale.
CHAPITRE XIII
Le Mouvement dén)ocrate-socialiste avant 1848.
PÉTITIONS d'ouvriers TYPOGRAPHES RÉCLAMANT EN 1845 LE
SUFFRAGE UNIVERSEL ET INORGANISATION DU TRAVAIL. —
APPEL AUX UELGES. — ARRESTATIONS. — PROCÈS POLITIQUES.
— ATrAQUES CONTRE LÉOPOLD l". — « L* ARGUS ». — « DB
HOOP VAN DELGIË ». — € l'aSSOCIATION DÉMOCRATIQUE DE
BRUXELLES ». — SON CARACTÈRE INTERNATIONAL. LA
« SOCIÉTÉ AGNEESSENS ». — KARL MARX EN MISSION A LON-
DRES. — ACnvE PROPAG.^NDE DÉMOCRATIQUE. — CRÉATION
d'associations DÉMOCRATIQUES EN PROVINCE. — MEETING A
GAND. — LA CHANSON « LE DÉLUGE », DE BÉRANGER EN 1847.
— UNE PROPHÉTIE.
Les années 1846 et 1847 furent assez agitées.
Km France, le mouvement démocratique et révolutionnaire
battait .son plein. En Angleterre, le mouvement chartiste prenait
une grande extension. En Allemugne aussi, malgré des condi-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 25 1
lions de lutte moins favorables, des hommes dévoués affron-
taient les persécutions d'un pouvoir arbitraire et propageaient
les idées d'émancipation politique et saciale.
En Belgique, toute la vie politique était concentrée dans
les querelles des libéraux et des catholiques, où la démocratie
n'avait presque rien à voir et où, comme l'écrivait Lucien Jot-
trand, « il ne s'agissait guère là que d'une compétition pour
l'influence parlementaire considérée exclusivement au point de
vue des avantages matériels à procurer aux vainqueurs, dans
la lutte électorale circonscrite dans une oligarchie censitaire
de moins de cinquante mille citoyens (i) ».
Cependant, les idées démocratiques étaient en progrès.
A la fin de 1845, ^^s ouvriers typographes avaient adressé
à la Chambre une pétition réclamant le suflVage universel et
l'organisation du travail.
En avril 1846, des pamphlets avaient été distribués dans
diverses villes du pays, en français et en flamand. Ils portaient
comme titre : Appel à tous les vrais Belges et comme signature :
des amis du peuple des Flandres.
Plusieurs arrestations avaient eu lieu, à l'occasisn de cette
distribution, notamment celles de Labiaux, Verbaere, Pellering
et Deveyne, qui furent poursuivis pour «avoir provoqué directe-
ment à désobéir aux lois du royaume».
Voici le texte de ce document que plusieurs journaux de
l'époque reproduisirent (2) :
Appel a tous les vrais Belges
Par les amis du Peuple des Flandres.
4c La misère est au comblel... Notre fertile patrie n'a jamais
été autant ravagée par la famine I... On voit journellement
succomber à la faim de courageux et honnêtes ouvriers !... Le
nombre est considérable et — augmente de jour en jour — de
ceux qui, de pauvres se convertissent en criminels pour obtenir
le pain de la prison /, . .
(i) Lucien Jottranp. —Charles-Louis Spilthoorn, 1872, page 31
(2) Notamment V Eclair et le Débat social.
252 ' HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Maintenant que les affamés ne trouvent plus d'asile dans les
dépôts de mendicité, parce que ces affreux établissements sont
tous remplis de malheureux. Maintenant que les champs ne
portent plus de navets ni d'autres légumes, que les malheureux
allaient voler il y a peu de temps, pour allonger leur terrible
existence.
» Maintenant que les petits bourgeois ne possèdent presque
plus rien, pour tendre une main consolante à leurs frères
mourants 1
» Maintenant que les cultivateurs n'ont, pour ainsi dire, plus
rien à donner.
» Maintenant que les artisans ne savent plus de quel bois
faire flèche I... Qu'adviendra-t-il de nous ?
» L'avenir est cruellement inquiétantl... Riches de la terrel
Aristocrates/ vous êtes bien à plaindre, .malgré que vous nagez
dans le plaisir, malgré que vous possédez tous les trésors
matériels.
» Votre dureté, votre égoïsme, votre rapacité, votre conduite
inhumaine, auront pour conséquence, le ro/, Viucendic^ Vassa-
sinat et toutes leurs suites I...
» Si on n'apporte promptcment un remède eflîcacc pour
soulager la détresse, non pas, à proprement parler des mendiauls
dt profession^ mais de ceux qui connaissent trop leur dignité et
leur force pour s'avilir jusqu'à telle extrémité, cette terrible
prophétie se réalisera car le proverbe dit :
Ventre afiamt n'a point d*or cilles /
» Afin de parer à ce (léau, suspendu sur là Belgique, les
patriotes des Flandres ont pensé de remplir un devoir sacré et
de rendre un grand service, tant aux riches qu'à leurs frères
agonisants de misère, en faisant un appel à tous les vrais
Belges, pour les engager à s'adresser, en masse, au Roi et aux
représentants, le 14 avril, pour leur exposer la misère du peuple,
afîn qu'il plaise à ses gouvernants, de pourvoir à des moyens
d'existence pour leurs gouvernés.
» C'est le seul moyen de faire voir à ceux qui ont juré de
soigner les intérêts du peuple Belge, qu'il est plus que temps
que ce peuple soit écouté, car en pétitionnant nous n'obtenons
.^.. ^ I^VÈf^ELGIQUE DE 1 83O A 1 848
253
A peine ;i l-oii cloiuic lecture (le nos
le cùlé... /)ouj toujours eL on ne
iJ^^^'it^^^^œ •'^i'Pl^li^'^il-i^>"^- N!^>^ lionuncs criilaL pensent
354 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Jacques Van Artevelde, de Jean Breydel, de Pierre De
Coninck, d'Ackennan, de Zannequin et de tant d'autres héros
populaires, sont invités à se trouver le 23 avril (2* jour
de Pâques) à 10 heures du matin, Marché du Vendredi^ à Gand,
pour se rendre de là, vers les dix heures, à Bruxelles, pour s'y
trouver le lendemain, à midi, sur la Gr^ndTlace; pour s'y
mettre en cortège et se rendre à une heure au Palais de la
Nation, y soumettre au gouvernement belge les supplications du
Peuple.
« Il est à espérer que les Brabançons et nos frères des
provinces wallonnes se joindront à leurs frères des Flandres
pour les accompagner au Palais de la Nation. Les Flamands se
proposent bien de prendre l'initiative en cette circonstance,
mais leur cause n'est pas seulement celle des Flandres, c'est
aussi celle de la Belgique, c'est celle de tous les peuples.
» Nous prions le roi, les ministres, les représentants et les
sénateurs d'être à leur poste, pour pouvoir juger et décider
sur les réclamations du peuple. Cette adresse est tirée à
100,000 exemplaires dans les deux langues et sera distribuée dans
toute la Belgique entre le 9 et le 10 avril.
» Encore un mot à l'armée :
» Frites militaires!
» Ce sont vos parents, vos frères, vos amis qui vont exposer
l'état de leur détresse au gouvernement; nous ne voulons pas
vous faire la guerre; seulement nous allons demander du tra-
vail et du pain pour ne pas mourir de faim... Ne soyez donc
pas contre nous, car vous soldats 1 vous êtes aussi des enfants du
peuple, et si vous deviez faire feu sur le peuple par ordre de
chefs impitoyables ou ignorants, vos balles et vos boulets iraient
frapper vos propres pères et mères, vos propres frères, vos chers
amis.... et ce serait vous rendre coupables du plus atroce des
crimes... Ne tirez donc pas sur le peuple, mais dites :
» Nous soldats! nous sommes aussi du peuple. Nous ne
voulons pas être nos propres bourreaux ! »
Labiaux, Verbaere, Pellering et Deveyne furent poursuivis
devant la Cour d'assises pour avoir rédigé et fait distribuer ce
manifeste, et condamnés à six mois de prison.
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 255
Ils se pourvirent en cassation et la Cour les acquitta par un
arrêt cassant sans renvoi l'arrêt de la Cour d'assises du Brabant,
parce que celui-ci n'estimait pas que les auteurs de « L'Appel aux
Belges » eussent agi méchamment.
Les défenseurs des inculpés avaient été Lucien Jottrand
et L. Spilthoorn. L'avocat Van Hoorebeeke, qui fut plus tard
ministre des travaux publics, avait demandé à être adjoint à la
défense.
Mais ce fut surtout l'année 1847 qui fut fertile en procès.
En février, furent renvoyés devant la cour d'Assises du
Brabant, comme prévenus d'avoir méchamment et publiquement
injurié la personne du roi :
I** P. A. Parys, imprimeur-éditeur du journal V Argus.
2^ P. A. Wuillot, docteur en lettres.
3*" Ch. A. Deschamp, rédacteur du Mif)histofélhs.
j^ C. Michaëls, ouvrier typographe.
5® B. Dewallens, imprimeur éditeur du Méphistofélès.
6** Ch. Verrassel, libraire-relieur.
7** J. Sacré, imprimeur-libraire.
8** P. J. Dussart, correcteur d'imprimerie.
Léopold P' étant allé faire un voyage au Tyrol, V Argus
avait publié plusieurs articles à ce sujet. Dans l'un, les phrases
suivantes avaient été déclarées injurieuses :
€ Léopold est allé en Tyrôl, prendre du lait de chèvre
pour se rétablir la poitrine; on prétend, en effet, qu'il a la poi-
trine aussi abîmée qu'un comédien qui monterait sur les planches
depuis quarante ans; la comparaison est juste : seulement ce n'est
pas sur les planches, mais sur le trône, que Léopold joue la
comédie. »
Plus loin :
4c Lorsque Léopold aura suflissamment sucé le lait des
chèvres du Tyrol, il reviendra sucer l'argent des contribuables;
c'est un homme infatigable. »
La veille de l'ouverture des Chambres, au mois de novem-
bre 1845, Wuillot avait publié une pièce de vers, contenant
256 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
le passage suivant dans lequel le procureur- général De Bavay
avait vu une nouvelle injure pour la personne du roi :
C'est mardi que Tairai 11 de la garde comique,
Par vingt-un craquements de sou tonnerre éiique,
Publiera que Cubourg, vnii pasteur de trouficau,
Daigne parler au peuple en gardant son chafieau.
C'est mardi qu'un monarque, amateur de laitage^
De la Suisse quittant le riant pâturage
Et de son Amalthée abandonnant le pis,
Fera montre au public de ses traits récrépis.
Ce sera magnifique 1 A son auguste vue
Nos pauvres députés gagneront la berlue.
Et Rodenbach» au sein du rayonnant milieu,
En revoyant son roi croira voir le bon Dieu :
Le ciel de l'Helvétie a refait sa figure,
Sa chèvre était si jeune et si douce et si purel
Avec tant de ferveur il en suça le lait
Qu'après tout le Cobourg ne doit plus être laid, etc.
Au banc de la défense se trouvèrent M" Hohn, D. Picard,
Edouard de Linge, Jules Gendebien, Jottrand, d'Aguilor,
Huyaux et Wargnies.
L'affaire dura quatre jours. Dou/.e questions furent posées
au jury, qui répondit négativement sur toutes. Les accusés
furent acquittés.
Au mois de mars 1847, les deux orateurs populaires flamands
J. Kats et Jean Pellering ayant convoqué un meeting à Bru-
xelles, la police et des agents provocateurs troublèrent la
réunion et on profita de ces désordres pour arrêter les deux
ouvriers. C'était la troisième fois que Pellering était arrêté
dans le courant du mois. Cette fois, son arrestation fut main-
tenue et il fut accusé de rébellion, de tentative d'assassinat
et de provocation au renversement du gouvernement.
Le 25 juin, la Cour d'Assises de la Flandre occidentale
était réunie à l'effet déjuger Napoléon Arlequeeuw, de Courtrai,
éditeur du journal flamand : de Hoop van Be/gië.
Arlequeeuw était accusé, lui aussi, de provocation au mas-
sacre, au pillage, à la dévastation et à la rébellion I
La ôelôiOué di£ 1830 A 1848 1^57
\ Les temps étaient durs d'ailleurs, et, presque chaque jour,
Tun ou l'autre ouvrier sans travail brisait volontairement les
carreaux d'un boulanger ou d'un autre commerçant, à seule fin
d'aller en prison pour ne pas mourir de faim I
« L'accusé, disait l'acte d'accusation, a fondé un journal
pour exploiter le mécontentement du peuple qui souffre de la
famine. Il a publié des articles répréhensibles. »
Arlequeeuw fut défendu par Joseph Bartels avocat à Bru-
xelles et secrétaire de V Alliance et par M* De Schrijver, du
barreau de Bruges.
Il fut également acquitté.
A côté de la Société politique et électorale V Alliance^
qui comptait dans son sein des éléments démocratiques apparte-
nant à la bourgeoisie, se constituèrent bientôt des groupes plus
avancés.
La Société Agneessens fut fondée à Bruxelles aux débuts de
1847. Elle se réunissait au c?h9Stt A Saitit- Michel ^xwt Platte-
steen et avait pour objet essentiel, la défense des intérêts de la
classe ouvrière.
Il s'était formé également une association d'ouvriers tailleurs
qui, au mois d'octobre 1847, fit annoncer dans un journal qu'elle
venait de s'établir, sous la direction de M. Vandeu Driesche,
petite rue de l'Ecuyer, 14, près du Treurenberg, pour s'occuper
de la confection de vêtements pour hommes.
Mais le groupement politique le plus important qui vit le
jour à cette époque, fut V Association démocratique^ qui fut créée
le 7 novembre 1847, grâce à la propagande, ainsi que nous l'avons
établi précédemment, des réfugié^ allemands qui avaient accom-
pagné M^rx et Engels, dans leur exil en Belgique.
Les procès-verbaux des premières séances de cette société
furent rédigés par M. Albert Picard et conservés par lui. Ils
furent reproduits en partie, en 1872, par Lucien Jottrand dans son
étude sur Charles-Louis Spilthoorn.
Vu l'importance de ces documents pour l'histoire de la
22.
258 HISTOIRE DE LA DÉMOCR ATI li) £T DU SOCIALISME
démocratie socialiste belge, nous allons en reproduire plusieurs
extraits. Et d'abord le procès-verbal de la séance dans laquelle
l'Association fut fondée :
ASSOCIATION DÉMOCRATIQUE
Séance du 7 novembre iS^j
« Plusieurs démocrates ayant conçu l'idée de fonder, à
Bruxelles, une association ayant pour but l'union et la fraternité
des peuples, avaient formé un comité provisoire ; et, après un
appel adressé dans les journaux «^ tous les amis de la cause
démocratique, on s'était réuni à la maison des Meuniers, rue de
la Tête d'Or, à l'effet de constituer définitivement la société.
Voici le procès-verbal de cette séance :
» Le bureau est composé de M. le général Mellinet, dési-
gné comme président d'âge; de M. l'avocat Spilthoom, du bar-
reau de Gand, et de M. Maynz, professeur à l'université de
Bruxelles.
» M. le général Mellinet expose l'objet de la réunion et
le but de l'Association. Il invite M. Spilthoorn à donner lecture
du projet de règlement, rédigé et adopté par les fondateurs de la
société, et dont la teneur suit :
» I. — Une société sous la dénomination de : Association
démocratique, ayant pour but l'union et la fraternité de tous
les peuples, est établie entre les soussignés fondateurs et tous
ceux qui, sans distinction de pays, de profession ou d'état, dési-
reront y être agrégés et y seront admis, d'après le mode désigné
ci-après.
» II. — Tous les actes de- cette Société seront publiés et
circonscrits dnns le cercle d'action tracé par la Constitution
Belge. La Société procède à l'aide de la presse et d'assemblées
périodiques, ou non périodiques, publiquement convoquées.
Elle propose, discute, résout, les mesures propres à atteindre son
but. Elle opère par la voie de manifestes, adresses, pétitions, et
par l'affiliation à des sociétés analogues existant en Belgique ou
dans d'autres pays.
» III. — I^a Société est régie et dirigée par un comité
central composé d'un président, deux vice-présidents, un tréso-
LA BELGIQUE DE 183O Â 1848 259
rier, un secrétaire et quatre assesseurs-interprètes, tous nommés
en assemblée générale dés membres de la Société, au scrutin de
listes, à la majorité des voix, et pour demeurer un an en
exercice. L'assemblée générale pourra néanmoins révoquer les
membres du comité avant l'expiration de Tannée, sur la propo-
sition motivée de dix membres, et à la majorité des deux tiers
des voix. Le président ne pourra être élu deux fois de suite.
» IV. — Le président, et, en son absence, Tun des deux
vice-présidents, par ordre d'âge, est chargé de l'exécution de
toutes les résolutions du comité central. Le trésorier est chargé
de la recette et de la garde des fonds de la Société ; il est aussi
chargé du paiement des dépenses, sur mandats de celui que le
comité commet pour délivrer des mandats. Le secrétaire tient
les écritures du comité.
» V. — Tous les fonctionnaires du comité central exercent
gratuitement leur office, à l'exception du secrétaire dont la
rémunération sera fixée en assemblée générale par la Société.
» VL — La Société admet des membres en nombre
illimité, en assemblée générale, à la majorité des deux tiers des
membres présents, prise par épreuve d'assis et levés. Toute
admission doit être proposée et appuyée, à haute voix, par au
moins six membres présents.
» Le comité central, à la majorité de cinq de ses membres
au moins, peut prononcer l'ajournement à la plus prochaine
assemblée générale, d'un vote sur une présentation de membres
de la Société.
» VIL — Chaque membre de la Société paye une rétri-
., bution mensuelle, et par anticipation, de cinquante centimes,
V pour les frais de la Société. Le retard dans le payement de deux
rétributions mensuelles successives emporte de plein droit
démission de membres de la société ; le comité central, à la
majorité de cinq, de ses membres au moins, peut relever de
cette déchéance celui qui, en s'acquittant de ses rétributions
arriérées, fait valoir des motifs valables d'excuse pour son
retard.
» VIII. — Toute convocation de l'assemblée générale indi-
que l'objet de la convocation» L'assemblée, à la majorité des
voix peut toutefois changer l'ordre du jour annoncé.
a6é HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOClALlSlIE
» IX. — Le présent règlement pourra, sur une proposition
de dix membres, être modifié par l'assemblée générale, à la
majorité des deux tiers des voix.
» Après cette lecture, M. Mellinet met en discussion les
articles du règlement.
» M. Brec trouve les conditions d'admissibilité trop
sévères.
» M. Tedesco présente quelques observations générales sur
le fondement et le but de la société, et finit par demander la
suppression de l'article qui circonscrit les travaux de la société
dans le cercle tracé par la Constitution belge.
» Le président lui fait observer que cette discussion ne
saurait être tolérée, et qu'elle est d'ailleurs étrangère à l'ordre
du jour.
» M. Breyer cherche à réfuter les observations de
M. Tedesco. Il pense que la société n'est pas une société
d'action, et qu'elle peut ainsi se renfermer dans le cercle d'une
constitution qui consacre la liberté la plus absolue de pensée et*
de discussion. Il désire cependant que le premier article soit
rédigé avec plus de précision.
» M. Heilberg trouve que le mot démocratique est assez,
précis.
» Après une longue discussion, l'amendement suivant de
M. Faider est adopté à l'unanimité : « Le présent règlement
sera provisoirement obligatoire pendant la durée de trois mois.
Après cette époque, il sera soumis à une revision et rédigé
définitivement.
» Le règlement est signé par les personnes dont les noms
suivent :
» Général Mellinet ; L. Jottrand, avocat ; Imbert ; Spilt-
boom, avocat ; Fréd. CrUgel, homme de lettres ; Maynz,
avocat ; Von Bomstedt, rédacteur du journal allemand ;
Heilberg, professeur; Jacob Kats ; H. Wolff, homme de
lettres ; J. Born ; Karl Marx, homme de lettres ; C. Zalekski ;
J. Pellering; Lelewel; Louis Lubliner; Kordawski ; G. Wierth;
Tedesco, avocat ; Breyer, docteur en médecine ; E. Brec
J. Kérou ; Victor Faider, avocat ; Clément Wysmann, mem-
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 26 1
bre du comité libéral de Termonde ; J.-N. Colard; De Mes-
maeker ; A. Deloy ; Ferdinand Verhaegen ; H. Neerinckx ;
M. Hess ; Antoine Kats ; Funck avocat ; Paul de Thomis ;
Hautot; A. Puraye; F.-J. Dassy ; Philippe Gigot; C:-J. Voglet;
Adrien Van Bevervoorde ; Neubeck ; Genouvez ; Brotbeck ;
Ferd. WolfF; M. Pellering; H. Vankwalie ; L. Senault ;
Chevrille ; B. Fleracker ; Schlossniann ; Balliu ; Bataille ;
Ohneinans ; Albert Picard, avocat ; Auguste Massart, avocat ;
Parmentier ; Dumont ; Labiaux; Cb. Dupré, ingénieur civil à
Gand ; Blass ; Lhor ; J, Meskens ; Clément Dirckx ; Auvenne.
» Cette opération terminée, M. le président déclara l'asso-
ciation définitivement constituée et annonça aux membres
présents qu'une seconde réunion aurait lieu, le lundi, 15 novem-
bre, à l'effet de procéder à la formation du bureau définitif.
La séance fut levée à neuf heures. »
Avant de dégager le caractère de cette société politique, il
importe de faire connaître la composition de son bureau définitif.
A cet effet reproduisons un extrait de la séance du 15 novembre
1847, tenue à la Maison des Meuniers.
« La séance s ouvre à 7 heures. Le procès-verbal de la
séance précédente est lu et adopté.
» Le président invite les membres présents de l'Association
à procéder à la formation du bureau définitif. Quarîinte-neuf
membres répondent à l'appel nominal et prennent part au vote.
» MM. Maynz et Picard sont désignés comme scrutateurs.
» Le scrutin donne les résultats suivants :
» M. Jottrand est nommé président par 47 voix ;
» Sont nommés vice-présidents : M. Imbert (français) par
37 voix et M. Marx (allemand) par 36 ;
» M. Picard secrétaire par 36 voix ;
» M. Funck trésorier par 46 voix.
» Sont nommés interprètes :
» M. Lelewel (polonais) par 35 voix ;
» M. Maynz pjir ^5 voix ;
» M. Spilthoorn par 33 voix ;
» M. Wierth par 25 voix ;
» Sur la proposition de M. Wolff, le général Mellinet est
202 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
noininé président honoraire, à runanimité et par acclamation.
» Avant d'installer le bureau définitif, M. le général Melli-
net prononce un discours dans lequel il cherche à restituer au
mot démocrate sa véritable signification. Il passe en revue les
différentes qualifications que les partis ont données à la cause
démocratique, et il finit en exposant les vrais principes de la
démocratie.
» Le bureau définitif est ensuite installé. M. le président
propose des remerciements au bureau provisoire, et notamment
au digne président provisoire, M. le général Mellinet. Cette
proposition est accueillie par des applaudissements. »
« Cette Associ*ttion démocratique^ dit Lucien Jottrand
dans Tétude déjà citée, avait bien le caractère des sociétés
politiques qui l'avaient précédée dans notre pays. La constitu-
tionnalité en était sauvegardée par l'article 2 du règlement, et
ce, avec d'autant plus de précision et de solennité, qu'elle avait
résisté à l'objection, isolée d'ailleurs, qu'on y avait faite, dans la
discussion du règlement. La publicité obligatoires de tous les
actes de V Association lui gardait ce cachet propre aux associa-
tions politiques de toutes les époques de notre histoire nationale,
où les Chaperons blancs^ de l'époque des Artevelde ; les Gueux^
de l'époque de Philippe II ; les firo aris etfocis, de la révolution
dite brabançonne, n'ont jamais, comme les initiations mysté-
rieuses, les instructions secrètes, les acles soigneusement cachés,
propres aux sociétés politiques des autres pays. Si, à la dillérence
des sodalités qui s'étaient projetées ou formées chez noiis
depuis 1830, y Association démocratique dérogeait aux principes
rappelés par Adolphe Hartels, en 1834, pour V organisation des
travailleurs à Gand : « Pas d'étrangers, pas de Français ; pas
même de Polonais, si ce n'est qu'ils s'effacent et se trouvent
dans l'ombre » ; c'est qu'en 1847, les idées de Gendebien, mani-
festées en 1839, avaient agi sur les esprits et qu'elles pouvaient
s'appliquer spécialement à des choses nouvelles, qui semblaient
s'ajuster à ces idées du grand patriote, et exciter la Belgique à
prendre l'initiative de leur application.
« La première composition de la Société de 1847 justifie,
d'ailleurs, le sens spécial qu'il fallait y donner à l'admission des
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 263
étrangers. Ceux d'entre eux qui, comme le général Mellinet, le
professeur Maynz, le docteur Breyer, avaient, depuis longtemps,
fixé leur domicile parmi nous, nous avaient rendu déjà et nous
rendaient encore des services qui payaient largement notre
hospitalité, n'entraient dans V Association démocratique qu'au
même titre que les Belges ; c'est-à-dire par l'affirmation de leurs
dispositions à protéger surtout les intérêts populaires dans leur
nouvelle patrie. Les étrangers qui, tels que le Grand Polonais
Joachim Lelewel ; le publiciste marseillais Imbert ; les Alle-
mands Karl Marx et Von Bornstedt, subissaient chez nous l'exil
auquel les avaient forcés des proscriptions anti-démocratiques
dans leurs pays, étaient reçus dans l'Association, et même y
étaient appelés à des fonctions éminentes, pour faire éclater
d'autant l'antipathie des démocrates belges contre la tyrannie
chez toutes les nations. »
l>ans sa troisième réunion, tenue le 28 novembre 1847,
V Association démocratique décida l'envoi d'une adresse au
peuple suisse, à propos des événements qui venaient de s'y pro-
duire, c'est-à-dire la lutte des sept cantons catholiques de la
Suisse centrale unis contre le gouvernement central et ce à
l'instigation des jésuites. Une armée fédérale s'empara de Fri-
bourg et de Lucerne et l'Alliance des cantons catholiques
(Sunderbond) fut détruite et les jésuites expulsés (i).
(i) L'adresse envoyée ù la Diclc Suisse fut signée par :
Le général MellincI, chef des légions de 2830, président d'honneur ;
L. Jollrand, avocat, ancien membre du Congrès national belge en 1830, président :
Imtx^rt, ancien rédacteur du Peuple Souverain, de Marseille, vice- président;
Lelewel, Joachim, membre du gouvernement national ;
A. De Hornstedt, rédacteur de la Galette allemande de ffnixclles ;
Pcllering, ouvrier bottier ;
Maynz, avocat lacourd'Api>el de Hruxelles ;
(îcorges Wicrih ;
Spilthoorn, avocat à la cour de (iand, chef du gouvernement provisoire de la Mandre
en 1830.
Pour copie conforme : le secrétaire de la Société, A. Picard, avocat à la Q)ur d'apiiel
de Hruxelles.
Ont adhéré à la présente adresse,les ouvriers allemands réunis en société à Hruxelles.
(>ïtte adhésion est attestée par les membres soussignés du comité de cette société.
Hruxelles, le 3 novembre 1847.
Président : Wallau, ouvrier comjxisiteur.
Pour le vice-président absent : M. Hcss^ ancien rédacteur du Gesellscha/ls-Spiegel,
Trésorier : Riedel, ouvrier tapissier.
Secrétaire : W. Wolff, publiciste.
364 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
La coininémoraiion de la révolution polonaise eut lieu aui
mois de novembre, le jour de Tanniversatre de la chute de Var-
sovie, en 1831.
V Association démocratique s'occupa ensuite de son affilia-
tion à d'autres sociétés démocratiques, tant en Belgique qu'à
l'étranger. Quoi qu'en dise Lucien Jottrand, dans son livre sur
Spilthoorn, elle avait bien un caractère international. Sa compo-
sition le montre à l'évidence, ainsi que son action vis-à-vis des
démocrates étrangers.
Dans la séance du 29 novembre, le président annonça que
Karl Murx allait partir pour Londres, à l'effet d'y représenter
y Association auprès de la Société des Fraternal Democrats.
Dans la même séance, le président proposa à l'assemblée de
voter des remerciements à M. Ferdinand Flocon (qui fit partie
du gouvernement provisoire de la République française du
24 février) lequel, au banquet électoral de Dijon, avait porté un
toast à Y Association démocratique de Hnixelles.
Dans l'assemblée suivante, celle du 5 décembre, un membre
produisit le dernier numéro paru du Northern Star, de Londres,
dans lequel il était rendu compte de l'accueil chaleureux fait
par les Fraternal Democrats au député de V Association démo-
cratique. Des affiliations demandées par la société Agneessens,
de Bruxelles, par une société démocratique de Tournai et par
une autre de Liège, furent prises pour notification.
Dans les procès-verbaux de séances subséquentes, nous
trouvons mentionnées d'autres demandes d'affiliation, notamment
de la part de sociétés démocratiques hollandaises et de la part
d'une grande association démocratique qui venait de s'établir à
Gand sur les bases de celle de Bruxelles et dont Spilthoorn
avait été le promoteur.
Dans le courant de décembre, une lettre de M. Adrien
Van Bevervoorde, rédacteur du Courrier Batave à La Haye,
annonça à l'assemblée bruxelloise une convocation à Utrecht,
pour le 26 du mois, de tous les publicistes hollandais, à l'occa-
sion d'une loi sur la presse qui venait d'être proposée aux
lÙats-Ciénéraiix. M. Van Bcvcrvoorclc, dcjà membre fondateur
de VAssociiition démocratique beige^ demandait à celle-ci les
..^a.' <•• - - # •*^#%«'É^II-^*^-|S*-?''ll*
n
- •S^if^l'GlQUE DE 1830 A 1848
265
étions nécessaires à TefFet d'établir en
le de cette société.
is de décembre, à la séance du 19, il fut
,_^.^..^-^_.^^.«.^^lli:ttre de M. Harney, rédacteur du Northern
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266 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATaI:; ET DU SOCIALISME
qu'il avait déjà reçu des Frattrnal Democrats un pouvoir exprès
pour cette convocation éventuelle des citoyens français, et il
demanda Tautorisation de la co^ninuniquer à l'avance aux mem-
bres du Comité de la réforme, à Paris.
L'adresse des Fraternal Democrats de Londres, à leurs
« frères » de Belgique, est un curieux document. Que Ton en
juge par les passages suivants :
« Frères I
» Votre adresse, en date du 26 novembre 1847, a été reçue
dans une assemblée des membres et amis de cette société, tenue
le 29, en commémoration de l'insurrection polonaise de 1830,
glorieuse malgré son insuccès.
» Votre délégué, notre ami et frère estimé, le docteur
Karl Marx, vous dira l'enthousiasme avec lequel nous avons
salué sa présence et la lecture de votre adresse. Tous les yeux
brillaient de joie ; toutes les voix criaient : bien venu l toutes
les mains se tendaient fraternellement vers la main de votre
représentant.
» Les noms des membres de votre comité ont été accueillis
par les applaudissements de toute notre assemblée. L'Humanité
doit leur être bien reconnaissante des services qu'ils ont rendus
et des sacrifices qu'ils ont faits à la cause de la liberté. Une
association qui compte dans ses rangs l'héroïque général Mellinet
et le glorieux et incorruptible patriote Lelewel^ doit commander
la confiance des démocrates de toutes les classes. Pour nous,
nous acceptons avec les sentiments de la joie la plus vive
l'alliance que vous nous offrez.
» Notre société existe depuis plus de deux ans avec la
devise : Tons les hommes sont frères,
» ...A l'occasion de notre dernier anniversaire, le 22 sep-
tembre, nous avons recommandé la formation d'un congrès
démocratique de toutes les nations, et nous nous réjouissons
d'apprendre que vous avez publié la même proposition.
» La conspiration des rois doit être combattue par la
conspiration des peuples. En quelque lieu que ce congrès démo-
cratique s'assemble, vous pouvez compter que la démocratie
anglaise y sera représentée. Ce sera la tâche de votre association
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 267
ainsi que la nôtre d'organiser l'ensemble des représentants de
nos frères de toute l'Europe.
» ...Mais il y a deux points de réunion pour la démocratie
de tous pays, ce sont : la souveraineté du peuple et la fraternité
des nations.
» ...Nous sommes convaincus que c'est au véritable peuple,
aux prolétaires, aux hommes qui versent chaque jour leur
sueur et leur sang sous le joug qui leur est encore imposé par
les systèmes actuels des sociétés, nous sommes convaincus que
c'est à ce peuple qu'il faut recourir pour obtenir l'établissement
de la fraternité universelle.
» L'intérêt des seigneurs de la terre et des seigneurs du
capital est de tenir les nations divisées. Mais il est de l'intérêt
des prolétaires, opprimés partout par la même espèce de maîtres
et dépouillés partout du fruit de leur industrie par la même
espèce de détrousseurs, il est de l'intérêt des prolétaires de
s'allier contre eux. Et ils s'allieront contre I Sortant de la hutte,
de la mansarde ou de la cave, quittant la charrue, la fabrique ou
l'enclume, on verra venir, on voit déjà venir pai* la même voie,
les gestes de )a fraternité et les sauveurs prédestinés de l'huma-
nité... »
Ce document annonce le Manifeste communiste de Marx
et de Engels qui parut quelques mois plus tard ; il montre aussi
A que V Association internationale des^ Travailleur s, qui ne fut
réalisée qu'en 1864, était déjà à cette époque dans le cœur et le
cerveau des prolétaires conscients. Il est signé : Pour l'associa-
tion Fraternal Democrats : F.-J. Haniey, E. Jones, Ch. Kean,
et Thomas Clark ; pour la France : Bernard et Michelot ; pour
la Germanie : Charles Schapper et Joseph MoU ; pour la Polo-
gne : Louis Oborsky ; pour la Suisse : J. Schabelitz ; pour la
Scandinavie : Pierre Holm.
L'idée d'un congrès international des démocrates était dans
l'air, car au même moment le rédacteur de la Gazette allemande
de Bâle, provoquait un Congrès semblable, en envoyant à
V Association les numéros de sa feuille, dans lesquels il était
rendu compte de l'accueil excellent fait en Suisse à l'adresse du
29 novembre.
268 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSllE
« On peut dire, d'après ce qui précède, dit Jottrand| que
l'Association démocratique de Bruxelles devenait, vers la fin
de 1847, le point central d'une grande fédération dans le sens de
ce que Gendebien désirait déjà en 1839. »
Pendant que V Association démocratique nouait ces rapports
qui seraient devenus si féconds en résultats civilisateurs, pour peu
qu'eût réussi la révolution qui se préparait visiblement à Paris,
elle discutait les principales théories réformistes dont l'applica-
tion devenait possible après les événements qu'on prévoyait. C'est
ainsi que, d'un accord délibéré avec la Société Agneessens et d'un
accord tout fortuit avec V Alliance, qui siégeait toujours à la
Maison des Brasseurs, depuis le célèbre congrès libéral de 1846,
elle vota une pétition aux Chambres législatives pour demander
la diminution du budget de l'armée.
Elle discuta aussi, cette fois à la suite de V Alliance^ la
question du libre échange.
Il est intéressant de rapporter ici ce qui fut dit à V Association
démocratique sur ce sujet, et de signaler la part que prit à la dis-
cussion Karl Marx, revenu de sa mission à Londres.
La question fut examinée dans la séance du 9 janvier 1848.
Karl Marx lut un discours dans lequel, examinant la question au
point de vue des prolétaires, il démontra que la liberté commer-
ciale n'aurait pour effet immédiat que de favoriser le capital au
grand préjudice des travailleurs. Il ne la repoussa pas néanmoins,
comme étant contraire aux principes de l'économie politique.
Mais il pensa qu'elle conduira à l'antagonisme entre le capital et
le travail jusqu'à ses dernières limites, et qu'elle provoquera
aussi une solution du grand problème de l'organisation sociale.
Ce discours fut vivement applaudi. Labiaux en proposa l'im-
pression, en français et en flamand, aux frais de la société.
Picard appuya cette proposition, tout en déclarant qu'il ne
partageait pas les opinions émises par Marx, et en faisant toutes
ses réserves à cet égard.
L'activité de V Association démocratique de Bruxelles, son
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 269
intervention dans la politique des nations voisines, appelèrent sur
elle l'attention de la presse européenne et ensuite des journaux
catholiques belges qui, comme de coutume en pareille circon-
stance, évoquèrent le spectre rouge, déclarèrent que son but était
de semer l'anarchie , d'exciter le peuple contre le gouverne-
ment, etc., etc.
Mais ces attaques insolentes, loin de nuire à VAssoctatioftj
lui firent au contraire du bien.
Le nombre de ses membres augmenta rapidement, si rapide-
ment même qu'au mois de janvier, le local de la Maison des
Meuniers fut reconnu trop étroit et que V Association démocra-
tique alla s'installer à la Vieille Cour de Bruxelles^ rue des
Sœurs Noires.
D'autres associations furent fondées en province, notamment
à Gand, le 23 janvier 1848 « sur les mêmes bases que celle de
Bruxelles », dit la circulaire.
La réunion inaugurale de l'Association de Gand eut lieu
dans le Salon de Flore^ Holstraet, vaste salle qui pouvait con-
tenir plus de 20cx> auditeurs.
Des orateurs allemands, français et polonais, délégués par
V Association de Bruxelles y prirent la parole et furent acclamés.
Ce mouvement populaire annonçait évidemment le réveil de
l'opinion démocratique et l'approche d'événements sérieux.
Déjà en septembre 1847, Béranger avait lancé sa chanson
Le Déluge^ une véritable prophétie, qui fut reproduite par plu-
sieurs journaux démocratiques de Belgique :
Toujours prophète^ en mon saint ministère,
Sur l'Avenir j*ose interroger Dieu
Pour châtier les Princes de la terre.
Dans l'ancien monde un déluge aura lieu.
Déjà près d'eux, TOcéan sur ses grèves
Mugit; se gonfle; il vient, maître, voyez !
Voyez, leur dis je, ils répondent : Tu rêves.
Ces pauvres rois fbisj ils seront tous noyés !
Cet Océan, quel est-il, ô prophète ?
Peuples, c*ebt nous, affranchis de la faim ;
Nous, plus instruits consommant la débute
De tant de rois inutiles enfin. 2%.
DK LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
l^î?^3tait pr.sscr siîr ces fils indociles
*-'■■- ots mouvants, .«d longtemps fourvoyés,
ciel brille et les Ilots sont tranquilles.
uvrcs rois (5:'s) ils sjronî. tcus r.oyés I
is plus tard, la révolution éclatait à Paris,
nait la fuite, la République était proclamée
:^ vivement secouée.
-ïttvg'*^
< 'lii^*
.$.
DEUXIÈne PARTIE
LA BELGIQUE EN 1848-1849
CHAPITRE PREMIER
La Politique belge au début de l'Année 1848.
DOUCE QUIÉTUDE. — LE l" JANVIER AU PALAIS DE BRUXELLES.
PAROLES PROPHÉTIQUES. LA RÉVOLUTION DU 24 FÉ-
VRIER 1848 EN FRANCE. — MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
EN EUROPE. — LETTRES DE VICTOR CONSIDERANT A CHARLES
ROGIER.
Le ministère du 12 août 1847 devait, dans la pensée de tous,
réaliser le programme voté par le Congrès libéral de 1846.
Ce fut une désillusion 1
La € politique nouvelle » du cabinet Rogier-Frère se mani-
festa simplement par la revendication de ce qu'on appela Vindé-
pendance du pouvoir civil ^ plus une ou deux réformes minuscules,
tel le pouvoir donné au roi de nommer des bourgmestres en
dehors du Conseil, mais sur Tavis conforme de la députation
permanente, telle aussi la fameuse réforme électorale accordant
le droit de vote aux censitaires payant 42 francs 32 centimes de
contributions et qui figuraient sur la liste des jurés.
Ce furent là les. seules mesures que les dirigeants libéraux,
de la fin de 1847, trouvèrent comme remède à la situation lamen-
table dans laquelle se débattait la nation : le paupérisme enva-
hissant peu à peu tout le pays, après avoir causé des désastres
inouïs dans les deux Flandres, le commerce et l'industrie dans le
marasme, les dépenses publiques excessives et le budget en
déficit.
Ceux qui voyaient clair dans la situation, et qui réclamaient
la réalisation du programme libéral, étaient traités de belle
façon I
272 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Que Ton en juge :
« Tous ceux, dit M. Le Hardy de Beaulieu, qui croyaient
que le cens électoral était trop élevé, que le pays était assez
éclairé pour admettre au vote tous ceux qui pouvaient Tétre
d'après le texte de la Constitution, tous ceux qui croyaient que
la marche du siècle et des idées tendaient à l'élargissement des
institutions populaires et non à leur rétrécissement, tous ceux là
furent qualifiés de radicaux, de brouillons, d'ambitieux, en un
mot de toutes les épithètes dont les partis dépourvus de raisons
ont toujours essayé d'accabler leurs adversaires. Il devait cepen-
dant être clair, aux yeux de tout le monde, que le programme de
Yindipendance du pouvoir civil serait tout à fait impuissant à
guérir les Flandres, à chasser le paupérisme, à élargir et déve-
lopper la consommation du peuple, à rendre la vie au travail,
en un mot, à arrêter une crise imminente et à résoudre, au
moins en partie, les questions sociales qui, comme le navire qui
arrive à Thorizon, grandissaient à chaque minute (i). »
Les dirigeants se souciaient fort peu de réaliser leur pro-
gramme. Ils avaient le temps, disaient-ils, et on assure même
que ce fut à la résistance du roi qu'il fallait attribuer leur
attitude peu conforme à leurs promesses et à ce que l'on atten-
dait d'eux.
La quiétude dans laquelle on se berçait du côté gouverne-
mental se traduisit, le i*' janvier 1848, dans les discours de con-
gratulation des « grands corps de l'Etat » au roi et à la famille
royale.
M. Liedts, président de la Chambre des représentants,
s'exprima comme suit :
« La chambre des représentants, dit-il, vient renouveler à
Votre Majesté l'hommage de son profond respect et de son
inaltérable dévouement.
» Au milieu du mouvement des esprits en Europe, la
Belgique se félicite d'être en possession des libertés dont d'autres
pays poursuivent encore la conquête ; elle est heureuse et fière
d'offrir au monde le glorieux exemple d'un peuple qui concilie
(1) Ad. Lk Haruy Dk HkAl UKi. — Coup a\iii ^hi / Art m: Je la A ^^';./fa\ Juiii |8|8.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 273
le développement des institutions les plus libérales avec le
maintien de Tordre et de la paix.
» Si nous avons rempli sans secousses cette noble tâche,
nous le devons, on ne saurait trop le redire, à la parfaite harmo-
nie qui existe entre le trône et la nation.
» Cette union. Sire, que le temps aflfermit chaque jour,
fait notre force dans le présent et notre confiance dans
l'avenir... »
Le président du Sénat alla plus loin encore :
€ Le Sénat, dit-il, a Thonneur de présenter à Votre Majesté
l'hommage de son profond respect et les vœux qu'il forme à
l'occasion du jour solennel qui nous rassemble.
» L'année qui vient de finir, moins désastreuse déjà que
l'année précédente, va faire place, nous en avons la confiance,
à des temps plus heureux ; l'abondance de la récolte, la baisse
du prix des céréales, atténueront les souflfrances de la classe
ouvrière, qui a supporté avec tant de courage et de résignation
les privations que les deux dernières années lui ont imposées,
et auxquelles, le Roi, la Reine, et la nation ont témoigné le plus
juste intérêt.
» Votre Majesté a hautement manifesté cet intérêt aux
travailleurs, non seulement par les bienfaits qu'elle a répandus
autour d'elle, mais encore en leur décernant ces marques de
gratitude nationale, qui ont suivi les expositions indus-
trielles et agricoles, et qui sont allées chercher dans toutes les
provinces du royaume, les ouvriers probes et intelligents, qui
font la richesse, la prospérité, l'honneur du pays ; tous ces
ouvriers que Votre Majesté a décorés de sa main, ont été émus
de la plus vive reconnaissance de l'honneur qu'elle leur a fait, et
auront rapporté chez eux, dans le sein de leur famille, l'amour
du Roi et de nos institutions 1 »
C'était touchant ! Le Roi avait fait aux pauvres la charité
de quelqes pains et de quelques kilogrammes de charbon, et il
avait daigné décorer de sa main quelques travailleurs industriels
et agricoles...
On était donc très tranquille et on se félicitait, en haut lieu,
du devoir accompli.
974 HISTOIRB DB LA J>ÉMOCRATIB ET DU SOCIAUSME
La Chambre avait repris ses travaux le i8 janvier et discuta
le budget de la justice et celui d'autres départements.
La lutte clérico-libérale était à ses débuts. Elle se mani-
festa surtout à propos d'enseignement, de legs faits à des curés
et à des fabriques d'églises.
Vers la mi-février, le gouvernement déposa trois projets de
loi relatifs à la nomination des bougmestres, au fractionnement
des collèges électoraux communaux et à la fameuse réforme
électorale augmentant de quelques centaines le nombre des
électeurs pour la Chambre. Tout cela était bien en dessous de
ce que le Congrès libéral avait déclaré devoir être appliqué
immédiatement (i).
Pendant que le monde parlementaire s'occupait ainsi de
pratiquer une « politique nouvelle » qui, en réalité, ne devait pas
changer grand'chose, les classes dirigeantes, la haute bour-
geoisie et la noblesse n'étaient préoccupés, ainsi que l'attestent
les journaux de l'époque, que de bals, de fêtes et de réceptions.
Pourtant la situation politique de l'Europe n'était pas
aussi rassurante qu'on semblait le croire. Les hommes
éclairés s'inquiétaient de l'état des esprits en Angleterre et en
France, et craignaient, avec raison, que la répercussion s'en ftt
sentir en Belgique. Parmi eux il convient de citer M. Dechamps,
un des chefs du parti catholique qui, en novembre 1847, dans la
discussion, à la Chambre, de l'adresse en réponse au discours du
trône, prononça ces paroles prophétiques :
« ...Les questions catholiques et libérales vont faire place
à des questions plus brûlantes, à des questions sociales, agitées
ici et autour de nous, questions qui nous diviseront bientôt en
parti conservateur, voulant le progrès dans l'ordre et dans nos
institutions, et en parti avancé, radical, voulant, à son insu
peut-être, le progrès par la ruine de l'ordre et des institutions.
(1) ht 2$ féTrier, parlant à la Chambre des projets déposés par le gouvernement,
Ch. Rogier déclara : c Noua croyons être restés, fiar le projet de loi, dans des Hmites que
Noaa ne voulons pas dépasser. A pro|X)s de ce projet, comme à propos des autres projets que
nous avons présentés, nous sommes bien aises de déclarer que nous n irons pas au-delà des
limites posées par le programme du cabinet.. »
Trois jours plus tard, ce ministre allait aussi loin que le |x:rmetlait la Constitution
et ccUf force cl cuntramt iiar les évencmenl!i du deht»rs...
LA BELGIQUE DE 183O A 1848 275
» Voilà le terrain sur lequel, que vous le vouliez ou que
vous ne le vouliez pas, les partis iront se placer dans Tavénir.
» ...C'est parce que j'ai cette conviction profonde et
consciencieuse, que je me refuse, malgré les provocations qui
nous sont adressées, à opposer au ministère un vote d'hostilité
prématurée. »
De son côté, Léopold I", qui se faisait renseigner sur ce
qui se passait en France, était loin d'être rassuré. Et de même
que Louis-Philippe lui avait donné des conseils lors du Congrès
libéral de 1846, il ne se fit pas faute d'avertir son beau-père des
« menées » des partis extrêmes qui commençaient à menacer
son trône.
C'est ainsi qu'il lui signala les dangers des célèbres banquets
patriotiques, avertissement qui ne l'émut guère, car le roi des
Français, renchérissant sur la note railleuse de l'auteur de
y^crôme Paturof, lui fit répondre par le prince de Ligne, notre
ministre à Paris :
« Rassurez mon gendre, cher prince, et dites-lui bien qu'il
s'inquiète à tort ; ce ne sont pas les banquets de veau froid qui
me désarçonneront ; je suis trop ferme sur mon cheval. »
On était à la seconde quinzaine de février 1848, en pleine
folie du Carnaval. L'hiver avait jusque là été marqué par des
fêtes brillantes, parmi lesquelles les réceptions du ministre des
Travaux publics, M. Frère-Orban, dans lesquelles se faisait
entendre le fameux orchestre Sacré, avaient été ni les moins
counies ni les moins animées.
Le 24 février on dansait au ministère des Travaux publics.
Au milieu de la fête arriva la nouvelle que des événements
graves se passaient à Paris. On décida de garder le silence, et le
bal continua jusqu'au petit jour. p ..t /
Paris était en pleine révolution. La république avait été
proclamée et Louis-Philippe et sa famille avaient du prendre
la fuite.
Cette révolution eut un grand retentissement en Europe.
Comme une traînée de poudre, le mouvement révolutionnaire
s'étendit à Berlin, à Vienne, à Aix-la-Chapelle, à Munich, en
Bohême, à Madrid, à Naples, à Rome, en Sicile, à Stockholm...
ajà HISTOIRB DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSHB
Mais revenons à la Belgique.
Déjà, nous l'avons vu plus haut, c'est dans la nuit du 34 au
25 février, au bal donné chez M, Frère-Orban, qu'était arrivée
la nouvelle des événements qui se produisirent à Paris le 22
et le 23.
Cependant, ce ne fut que dans la nuit du 25 au 36 que Ton
apprit à Bruxelles la chute du roi et la proclamation de la répu-
blique. La nouvelle en fut apportée par M. le comte de Hom-
pesch qui, dès son arrivée, en informa le roi et Lucien Jottrand,
avec qui il était en relations.
Dès le 25, Victor Considérant, qui faisait à Liège des confé-
rences sur la doctrine phalanstérienne, arrivait à Bruxelles,
convaincu que, le lendemain, la république serait également
proclamée en Belgique. Il se rendit immédiatement au ministère
de l'Intérieur, où il eut une longue conférence avec son ami
Charles Rogier qui, s'il faut en croire Ernest Discailles, lui fit
un accueil ironiquement* poli (i).
Il semble cependant acquis que l'éventualité du départ du
roi Léopold et de la proclamation de la république fiit envisagée
ce jour par le souverain et ses ministres. Cela ressort en effet
de la déposition faite en août 1848 devant la Cour d'assises
d'Anvers, par Lucien Jottrand, dans l'affaire de Risquons-Tout :
€ Après la réunion du dimanche de V Association démocra-
tique^ dit M. Jottrand (2), où l'adresse au gouvernement fran-
çais a été libellée, Braas vint me trouver dans le palais de
justice où j'attendais l'audience ; il me dit qu'il venait de voir
un ancien membre du gouvernement, M. Lebeau, qui lui avait
dit que le roi, la veille ou l'avant-veille, avait, en conseil des
ministres, annoncé que les événements de la France étaient de
nature à changer les affaires en Belgique ; que lui, venu pour
nous constituer d'après notre vœu national, il était tout disposé
à faire ce que la volonté nationale demanderait dans le sens d'un
changement de gouvernement. M. Braas me dit que M. Lebeau
l'avait autorisé à faire cette communication à tous ses amis, et
(1) Victor CoMideranten Belgique. BuHetiQ de l'Académie, 1895,
I2J M<miieurdu 16 août 1846.
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f:ELGIQUE EN 1 848- 1 849
277
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""^"^l^y^ avaient des rapports avec la presse. Le
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278 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
se rapportaient à la révolution de France. J'expliquai mon
opinion personnelle, et je dis qu'il me paraissait très facile
d'accommoder les intérêts de Sa Majesté avec ceux du pays,
dans le cas où Ton transformerait le gouvernement monarchique
en gouvernement républicain. Le lendemain, ce personnage
revint chez moi. La conversation roula de nouveau sur la posi-
tion qui pourrait être faite au roi. Je répondis que cela était
bien simple, qu'en calculant la liste civile au 60* pour dix-sept
ans de règne, cela ferait une pension viagère de 600,000 francs,
quoique cependant la loi des pensions n'eût pas pu prévoir
ce cas.
» L'affaire se termina là. Mais je pensai que réellement le
roi avait délibéré en conseil des moyens qui pourraient s'offrir
de régler ses intérêts. »
Un numéro extraordinaire du Débat social^ paru le premier
mars et contenant l'article suivant intitulé : La Royauté^ avait
fait des insinuations très transparentes au sujet d'une modifica-
tion de notre organisation gouvernementale :
« Le Politique^ dont la politique n'est d'ailleurs pas de
grande portée, nous reprochait, au commencement de la semaine,
d'avoir insinué que la forme monarchique de notre gouverne-
ment devrait peut-être se changer bientôt en une autre forme,
par suite des nouvelles circonstances où se trouve placée
l'Europe.
» Nous pouvons affirmer positivement que le roi Léopold
lui-même envisage ces événements exactement comme nous.
Il s'en rapportera parfaitement à ce que la nation décidera à cet
égard, lorsque la nation sera consultée ; et c'est toujours ce que
nous avons désiré.
» En prenant une semblable position, ce prince aura la
gloire d'être conséquent avec toute sa conduite antérieure ; et
ce n'est pas peu de chose pour un prince de notre histoire
moderne, s'il est vrai que la gloire s'acquière par les faits rares
et éclatants.
» Notre nation partagerait d'ailleurs les éloges que l'histoire
offrirait en tribut à l'homme dont les destinées auraient été
liées, pendant un certain temps, avec les nôtres.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 279
» Nous aurions constitué ensemble, et librement, en 183 1,
une Belgique constitutionnelle. Nous modifierons paisiblement,
ensemble aussi, notre état politique, selon les nouvelles néces-
sités de Tépoque actuelle.
» Il n'est pas de peuple en Europe qui ne respectât cette
œuvre. Il n'est pas de Belge qui ne conservât, après son achève-
ment, un souvenir reconnaissant du prince qui nous aurait aidé
â Tachever. »
Cet article du Débat social avait été écrit très probable-
ment par Lucien Jottrand qui, comme on Tapprit plus tard,
avait reçu les confidences de M. le comte de Hompesch, après la
visite de ce dernier au roi Léopold.
Si l'attitude de Rogier avait été celle que dit Ernest
Discailles, on ne comprendrait pas les lettres qu'on va lire, et
qui furent écrites dans la nuit du 25 au 26 février :
« Mon cher Rogier, calculez les choses, un ébranlement
général emporte l'Europe.
» La cause des rois est perdue.
» \/A !{épubli(iuc française, inaugurée comme un coup du
ciel, va être acceptée par toute la France ; parce que, comme
l'a été la révolution de Juillet, faite en un jour, elle va devenir
immédiatement le moyen d'ordre en même temps que le signal
de l'émancipation universelle des peuples.
» L'Empire d'Autriche tombe et les peuples qu'il enchaî-
nait hier encore, demain seront libres.
» La Pologne, la Hongrie, la Bohême, tous les peuples
slaves, les deux Péninsules, la Hollande et probablement
l'Allemagne et l'Angleterre elle-même, vont devenir des répu-
bliques.
» La partie des couronnes est perdue dans le monde.
» Allez trouver Léopold, exposez-lui la situation et enga-
gez-le à envoyer aux Chambres un message où il dira que si la
Belgique veut prendre la forme nouvelle, il n'entend pas y
mettre obstacle, qu'il attend l'opinion du peuple belge et
demande que la nation soit consultée.
» Il était utile quand l'Europe était monarchique, aujour-
d'hui la nation peut croire qu'il ne Test plus.
28o HISTOIRE D£ LA DÉMOCRATIE ET UIJ SOCIALISME
» Ce sera un acte historique que vous aurez accompli.
» Vous aurez fait prendre à votre roi une position admirable
et peut-être cet acte de dévouement d'un roi sauvera la personne
des rois de la colère des peuples ei aura des imitateurs.
» Ici encore la Belgique peut inoculer un grand progrès sur
le continent en apprenant aux royautés comment elles peuvent
dignement prendre leur retraite.
» A vous de cœur,
» V. Considérant (i). »
» Bruxelles, 26 février, à une heure du matin.
» P. S. — J'ajoute un mot. Il y aura demain, avant 2 heures
de Taprès-midi, cent mille hommes enivrés d'un enthousiasme
électrique, criant Vtve la république ! dans les rues de Bruxelles.
C'est à la Chambre et au château que marchera bientôt sponta-
nément ce cortège immense. Vous n'avez qu'un moyen d'apaiser
tout par enchantement. C'est de prévenir le mouvement en
allant au devant et d'annoncer au peuple que le roi demande
lui-même à ce que la nation soit immédiatement consultée ;
réfléchissez une demi-heure à ce que je vous dis, et allez trouver
le roi. Vous n'avez besoin de consulter personne. Il y a dans la
vie des hommes et des peuples des moments décisifs. »
Considérant, se demande Discailles, s'est-il défié de la
puissance de son argument ? Rogier, à la réception de cette
lettre, lui a-t-il, verbalement ou par écrit, donné encore à
entendre que la liberté, pour faire le tour du monde, n'avait
plus besoin de « passer par la Belgique » et que l'heure de la
République belge n'était pas sonnée ?... Quoi qu'il en soit,
Considérant revient à charge :
« Bruxelles, 26 février 1848, 4 heures 1/2 du matin.
» Mon cher Rogier, vous avez encore six ou huit heures à
vous peut-être, tout au plus.
» Je suis calme, dans un enthousiasme lumineux et limpide
(1) Prrs«|iiv t«H]s les auiciiis cciivcni le mni) du célèbre disciple do (Charles Fuurier
avec un accciil aïj{U sur IV. Or, dans une k-llrc (|uc (^insidcranl ni'ccrivîl de Laon, le
28 décembre 1892, il me dit : « Remarquez, mon cher Bertrand, qu'il n'y a |)as d'acceol
aigu sur mon E. J'ai luité vainement, plus de Oo ans, depuis que mon nom s'imprime,
pour l'en défendre II »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 28 1
qui me fait voir Tavenir comme s'il était déjà de l'histoire.
» Hier soir, quand je vous ai laissé, vous aviez encore
les yeux fermés. Il faut voir la situation telle qu'elle est. La
situation et le but du monde sont changés. Votre esprit était
encore hier soir, même après la nouvelle du grand événement,
en présence de la Belgique telle qu'elle était ces jours passés.
» Mais, comprenez-le bien, dès que les journaux français
vont arriver, inondant la Belgique des héroïques récits du miracle
que le peuple de Paris vient d'accomplir, un enthousiasme indes-
criptible va s'emparer des populations. La Belgique libérale,
officielle, bourgeoise qui hier était l'opinion publique, la force
publique, demain, devant la voix du peuple mis en branle par la
grande voix de la France, ne pèsera pas une once.
» Pensez-y donc, mon ami, il y a dans les grands événe-
ments, dans les grands actes de la vie de l'humanité, une puis-
sance d'entraînement, une contagion irrésistible. L'état du
monde est changé, je vous le répète. Le monde vient d'être
subitement polarisé autrement. Les royautés européennes ont
achevé de se perdre cette année par leurs folies en Portugal, en
Espagne, en Bavière, en Prusse même, en France et en Autriche,
en Autriche où l'infâme Metternich s'est donné pour ministre
et coadjuteur Syeler, le bourreau de la Galicie, et si vous ne
calculez pas sur une immense explosion du sentiment démocra-
tique en Europe et d'abord chez vous, vous êtes aveugle, vous
ne voyez pas... Demain, la Belgique d'hier n'existera plus et
vous combineriez les choses, prévoiriez et calculeriez comme si
les fictions légales pouvaient résister à ces trombes d'élec-
tricité qui tout à coup font d'une nation calme une indomptable
tempête I
» Si le roi ne va pas au devant du mouvement en proposant
de consulter régulièrement et immédiatement tous les citoyens
dans toutes les communes, (i) sous trois jours le mouvement
sera votre moître.
» S'il le fait, demain il sera l'idole de son peuple, le héros
de l'Europe, le roi modèle et la Belgique le nommera par ?ccla-
(t) Le Référendum.
24.
282 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSlf E
mation président de la République, très probablement. Pas une
goutte de sang ne sera répandue et vous aurez été un grand
homme d'Etat, un grand ministre. Elargissez, élargissez votre
cœur et faites donner à votre roi l'exemple de cette grande et
noble transition harmonique.
» Mon ami, mon ami, je vous le répète encore, le monde
n'est plus demain ce qu'il était hier ; un vent s'est levé plus
puissant que les ouragans des tropiques, qui va faire tomber les
couronnes comme les feuilles sèches en automne. Le centre
nerveux du monde vient de se réveiller en sursaut dans un
moment où déjà le branle était donné au midi. La victoire des
peuples sur les rois a commencé en Italie ; la défaite est com-
mencée et va se changer bientôt en déroute générale. Avant six
jours, l'Angleterre d'abord au rareconnu la République française,
et les premiers actes de la République, qui seront des actes paci-
fiques, protecteurs des personnes et des propriétés, et en même
temps émancipateurs et empreints de cette magnifique clémence
qui suit toujours les grands dévouements et les victoires rapides,
hii auront conquis une universalité d'assentiment enthousiaste
telle que l'on n'aura encore rien vu de pareil sur la terre. Voilà
ce qui va arriver, je vous le dis. Le miracle est fait, les consé-
quences sont certaines. Tout le midi et l'occident de l'Europe
vont, avant un mois, être en république fédérative et peut-être
que Nicolas lui-même sera forcé chez lui ou. du moins réduit à
la Moscovie. Les peuples vont, peut-être sans qu'une seule
campagne soit faite en Europe, se constituer en groupes
conformes aux tendances naturelles de leur nationalité et la
république sera la forme du gouvernement de l'Europe comme
elle l'est déjà du gouvernement de l'Amérique. Les égoïstes, les
corrompus et le roi des barricades l'ont voulu. J'appelle de
toutes mes forces la lumière sur vous. Si vous songez à opposer
une force physique, matérielle, armée à cette force morale,
vous êtes perdu et vous perdrez tout.
» V. Considérant. »
Quelques heures plus tard, la nouvelle de la fuite de Louis-
Philippe et de la proclamation de la République était officielle
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 283
à Bruxelles. L'heure était grave. Qu'allait devenir la Belgique ?
Allait-elle suivre le mouvement français ? Quelle attitude allait,
prendre le gouvernement ? Qu'allaient faire le peuple et la
bourgeoisie ?
CHAPITRE II
L'Attitude du Gouvernement après le 24 Février.
SITUATION DIFFICILE. — CRAINTE POUR NOTRE NATIONALITÉ. —
lA CRISE INDUSTRIELLE, COMMERCIALE ET FINANCIÈRE. —
RÉCLAMATIONS DES OUVRIERS SANS TRAVAIL. — l'uNION
des deux partis en présence des événements. cir-
culaires de rogier aux gouverneurs. — rappel des
classes de milice. — mesures policières et financières.
réformes électorales et autres. — castiau interpelle
le gouvernement. « une séance historique ».
série de réformes. — arrestations. — expulsion
d'Étrangers. — expulsion de karl marx. — son arres-
tation ET CELLE DE SA FEMME. — INTERPELLATION A LA
CHAMBRE.
Les événements de Paris créèrent à la Belgique et à ses
gouvernements successifs, une situation des plus difficiles.
D'abord, on pouvait craindre en haut lieu des manifesta-
tions révolutionnaires et républicaines. Ensuite, on se demandait
dans le peuple quelle serait l'attitude des ministres de Léo-
pold P' vis-à-vis du gouvernement républicain qui avait pris la
place du beau-père du roi des Belges. Enfin, le pays sortait
d'une crise occasionnée par la cherté des subsistances qui
avait décimé les rangs des classes laborieuses.
Si en février 1848, le gouvernement belge avait été clérical, si
le ministère de Theux, de 1847, s'était encore trouvé au pouvoir,
il y eût eu beaucoup de chances pour que la république fût procla-
284 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
mée, grâce au concours de la bourgeoisie libérale et à Tiinpo-
pularité naturelle d'un gouvernement réactionnaire et clérical.
Ce fut en grande partie Rogier, pensons-nous, qui sauva la
monarchie.
Néanmoins, Témotion fut grande dans le pays.
Le crédit public fut atteint fortement par la crise ; la
rente belge baissa en peu de jours de presque cinquante pour
cent I L'industrie, le travail, le commerce, le crédit privé, furent
également atteints. •
Le 15 mars, deux ou trois cents ouvriers condamnés au
chômage se rendirent en cortège au palais du Roi et remirent
une pétition pour obtenir du travail. L'aide de camp de service,
qui la reçut, promit de la remettre au roi et la bande, confiante et
satisfaite, se retira dans le plus g^and calme.
A Gand, plusieurs jours de suite, des rassemblements nom-
breux eurent lieu au marché du Vendredi. Des groupes parc-
oururent les mes et l'un d'eux alla un soir devant la maison de
l'armurier Van Montagu, dans le but de se procurer des armes.
Mais la foule fut mise en fuite par la gendarmerie et les
pompiers. Ces bandes circulaient au cri de : Vtvc la république!
et en chantant la Marseillaise.
A Bruges, les ouvriers manifestèrent plusieurs jours de
suite, sur la Grand'Place, ce qui décida l'administration commu-
nale à adresser le 10 mars, aux propriétaires aisés, une circulaire
qui débutait comme suit :
« Les bourgmestre et échevins de la ville de Bruges à leurs
administrés :
» Les événements qui viennent de se passer en France ont
amené une commotion profonde dont les elfets se sont aussitôt
fait sentir en Belgique. Le commerce, l'industrie, le crédit
public, ont reçu une atteinte sensible ; une foule d'intérêts ont
été lésés.
» Dans ces circonstances graves, le gouvernement s'est mis
à la hauteur de la situation, et il a immédiatement avisé à
toutes les mesures nécessaires pour traverser, sans secousse
pénible, la crise actuelle. Parmi ces mesures, il en est une qui
ne pouvait pas échapper à l'intelligente sollicitude du gouverne-
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 385
ment envers la classe ouvrière : Toccupation des bras inactifs.
Le travail, cette puissante garantie de l'ordre et de la sécurité
publics doit, en effet, autant que possible, être assuré aux
ouvriers. De grands travaux d'utilité générale ont été décrétés
par l'Etat ; d'autres sont projetés. Les provinces et les villes
secondent de leur côté le gouvernement dans l'accomplissement
de l'immense tâche que les circonstances lui ont imposée. Mais
tous ces moyens ne sont pas encore assez efficaces. Il faut le
concours des propriétaires riches ou aisés, eux aussi ont en ce
moment des devoirs à remplir, eux aussi comprendront qu'il est
juste et nécessaire d'appliquer une partie de leurs ressources à
venir en aide à leurs concitoyens malheureux. »
La presse, de son côté, adressait des conseils analogues à
ses lecteurs. C'est ainsi que le journal de Bruxelles^ publia au
commencement du mois de mars, un article qui lui était envoyé,
disait-il, par deux de ses abonnés et qui reflète bien l'état des
esprits à cette époque troublée :
€ La situation est pleine d'angoisses et couverte de ténèbres.
Vienne la peur, elle serait désespérée :
» Il n'y a que trop de cœurs tombés en défaillance, au seul
écho du mouvement qui se fait à Paris. C'est le symptôtne
le plus alarmant, à l'heure qu'il est ; et c'est par conséquent
celui qu'il faut faire disparaître le plus tôt possible.
» Les intérêts matériels sont menacés (qui en doute ?) par
les chances d'un guerre générale ; mais la frayeur dissipera-t-elle
les périls du présent et les menaces de l'avenir ? Loin de là : elle
ne ferait que hâter la crise, la rendre inévitable, plus terrible et
sans remède ; car en altérant la confiance, elle tuerait le crédit
public, elle tarirait les sources du travail, elle surexciterait, par
l'accroissement de la misère, tous les penchants mauvais qui
fermentent encore au sein de la société.
» Ce qu'il faut, au contraire, c'est du 'courage, c'est de
l'union, c'est du dévouement : — du dévouement surtout, pour
être à la hauteur des besoins et des périls.
» C'est-à-dire que le temps des sacrifices est arrivé pour
tous ceux à qui la Providence a donné les moyens d'en faire.
» La loi chrétienne de la charité ne se borne pas au soula-
286 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAUSME
geinent des misères individuelles ou locales : elle s'étend au
monde entier, parce que c'est le monde entier que T Homme-
Dieu, auteur de cette loi, a embrassé dans son amour, ea mou-
rant pour eux tous. Mais elle doit s'exercer surtout envers la
patrie, puisque les besoins de la patrie ne sont autres que les
besoins généraux et collectifs de ce prochain, qu'il nous est
ordonné d'aimer comme nous-mêmes.
» Voilà pour les hommes de foi I A ceux qui ne croient pas
nous disons encore : Dévouement jusqu'au sacrifice I
» Votre intérêt même l'exige ; la logique du bien-être vous
en fait une loi.
» Qu'arriverait-il, en effet, si vous vous retiriez du mouve-
ment des affaires ; si vous rappeliez à vous tous vos capitaux,
pour les enfouir ou les placer au dehors; si vous arrêtiez le cours
de vos dépenses ordinaires ; si vous suspendiez vos travaux com-
mencés, ou si vous ajourniez vos travaux en projet ?
» Qu'arriverait-il même si, obéissant aux inspirations de
Tégoïsme, vous n'augmentiez pas, en ce moment, le budget de
vos dépenses, soit pour venir au secours de la patrie, soit pour
soutenir le travail national ?
» Qu'arriverait-il? Répondez vous-mêmes, sans attendre une
autre réponse, celle des événements.
» Nous sommes tous conservateurs, à l'heure qu'il est.
Dieu soit loué de ce rapprochement des partis I Mais, crier :
Vive l'indépendance nationale! est-ce tout ce qu'il y a à faire,
dans le moment actuel ? Ne voulons-nous pas conserver tout
aussi bien notre fortune privée que la fortune politique du pays ?
Assurément ; et peut-être, au fond, tenons-nous incomparable-
ment plus à la première qu'à la seconde : soyons francs.
» Eh bien I à ce seul point de vue du foyer, de la caisse ou
de la terre, en qualité de conservateurs, faisons la part aux
nécessités du moment. Jetons notre superflu à la mer, pour
sauver le navire qui nous porte. Il le faut ; car si nous ne le
faisons, l'orage qui gronde dans le voisinage peut bientôt nous
faire périr corps et biens. Mieux vaut sauver le tout en sacrifiant
une partie de la cargaison... »
Les journaux émirent également des craintes pour notre
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 287
nationalité et notre indépendance, bien que la déclaration de
Lamartine eût dft tranquilliser tout le monde au sujet de Téven-
.ualité d'une annexion par la France.
Dès que le gouvernement eut connaissance des événements
de Paris, il adressa aux gouverneurs des neuf provinces, une
circulaire dont voici le texte :
€ Bruxelles, le 26 février 1846.
» Monsieur le Gouverneur,
» Des événements de la plus haute gravité se passent dans
un pays voisin. Déjà le récit doit vous en être parvenu. En
présence d'une pareille crise, le devoir du gouvernement, comme
celui des citoyens, est clairement indiqué. Neutre et indépen-
dante, la Belgique doit veiller avec fermeté et vigilance sur
les institutions libérales qu'elle s'est données. Il importe que
toutes les opinions se réunissent pour empêcher une agitation
qui serait sans but et n'aurait d'autre résultat que d'affecter
toutes les sources de notre prospérité nationale.
» J'ai la conviction que les vœux des citoyens sont
unanimes pour que la tranquillité publique soit garantie de toute
atteinte, et qu'ils seront les premiers à prévenir ou à réprimer
lès désordres que la malveillance pourrait exciter.
» Le gouvernement compte sur le zèle et le dévouement des
fonctionnaires et des administrations, dont le concours lui est
nécessaire. Il espère surtout que les autorités communales des
villes, sur lesquelles pèse une grande responsabilité dans ces
circonstances critiques, s'acquitteront avec fermeté de tous
leurs devoirs. Elles ont particulièrement à veiller au maintien ,
de l'ordre, au respect dû aux personnes et aux propriétés, et
doivent, par conséquent, avoir sans cesse l'œil ouvert sur tout ce
qui serait de nature à troubler la tranquillité publique.
» Je suis persuadé qu'elles sauront se mettre à la hauteur
de leur mission.
» Je n'ai d'ailleurs pas* d'instructions spéciales à vous
donner ; il est un seul point, M. le gouverneur, sur lequel il
importe que vous fixiez immédiatement l'attention des adminis-
trations communales.
388 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
» C'est la surveillance des étrangers et la vérification la plus
rigoureuse des passeports.
» Le ministre de l'intérieur,
» Ch. ROGIER. »
Le Moniteur du 26 février, dans sa partie non officielle,
annonça que « le bal qui devait se donner à la Cour le premier
mars n'aura pas lieu. »
Le 3 mars, le journal officiel publia une nouvelle circulaire
de M. Rogier, dans le but, cette fois, d'inviter le monde officiel
à prendre des mesures pour procurer du travail à certaines
catégories d'ouvriers :
Voici comment s'exprimait le Ministre de l'intérieur :
« Monsieur le Gouverneur,
» Je vous prie d'adresser immédiatement, de ma part, aux
administrations des villes principales de votre province, la recom-
mandation de mettre le plus tôt possible la main aux travaux
d'utilité communale pour Texécution desquels des fonds sont
portés à leurs budgets.
» Faites leur sentir combien il importe, dans les circon-
stances actuelles, de multiplier, par tous les moyens possibles,
les occasions d'occuper la classe ouvrière.
» Invitez-les aussi. Monsieur le gouverneur, à adresser
une recommandation du même genre à tons les propriétaires,
aux manufacturiers et aux personnes aisées de toute condition.
» Il est essentiel de leur faire comprendre qu'il est juste et
nécessaire de chercher à occuper des bras inactifs.
» Loin de restreindre ou de remettre à d'autres temps les
améliorations que pourrait réclamer l'état des propriétés, c'est
pour les propriétaires, en quelque sorte, un devoir de bon citoyen,
de faire exécuter, non seulement les travaux indispensables, mais
même tous ceux qui, sans être d'une nécessité immédiate,
offriraient une utilité quelconque. C'est en occupant constam-
ment la population ouvrière et en lui facilitant les moyens de
pourvoir régulièrement à sa subsistance quotidienne, que le
pays peut espérer traverser, sans secousse pénible, la crise
actuelle.
» Le gouvernement croit pouvoir compter, à cet égard, sur
•M>f"l4»*il!-
1*^ fâtUgSr JI^E EN 1848-1849
289
'^■tlt.- •*,.À-.».*â n
^i.WE^Î^^ patriotiques et intelligents des
S^i:â(ïli§J^ des habitants.
Le Ministre de l'intérieur,
» Ch. Rogier.
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290 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Le cours forcé des billets de banque fut décidé et les contri-
buables furent invités à payer leurs contributions à l'avance.
En outre, un emprunt forcé fut décrété. Toutes ces mesures
financières furent exécutées sans trop de difficulté ni de peine.
L'opposition catholique se montra d'ailleurs très conciliante •
loin de critiquer les décisions prises par le gouvernement, elle
s'unit aux libéraux pour sauver à la fois la monarchie et l'ordre
établi.
« ...Les catholiques ne savaient pas, écrivait quelques années
après M.Thonissen, que cette conduite désintéressée deviendrait
plus tard une arme aux mains de leurs adversaires. Ils ne
prévoyaient pas qu'un ministre du roi, attribuant leur désinté-
ressement à des calculs ignobles, leur dirait un jour dans
l'enceinte de la législature : « Vous aviez peur en 1848 1 » (i).
Toute la presse conservatrice, tant libérale que catholique,
«entait le danger et parlait alors de conciliation et de paix.
» La peur, aussi mauvaise conseillière que la faim, déclarait
le journal de Bruxelles^ n'inspire pas de bonnes résolutions ;
Mon action éphémère cesse avec les motifs qui l'ont causée, et
nous serions désolés que l'union actuelle ne reposât que sur
cette base honteuse et fragile. Non, cette union n'a j^té provoquée
clic/ tous que par un sentiment noble et durable, par le désir
dfdent de mettre enfin un terme à des divisions d'autant plus
déplorables qu'elles étaient peu fondées, à des rivalités stériles
qui empêchaient le bien et qui déposaient dans les esprits des
|/rjincM de malheurs publics.
» Nous voulons l'union, non comme un armistice en face
ilii danger, non comme un accident, non comme une tactique de
I iK.ouHtance, mais comme un état normal, comme le fondement
dr lu politique belge. Nous la voulons pour elle-même, parce
(piVllti rHt un devoir pour tous les bons citoyens, et qu'elle peut
M MJr H^houdre les difficultés que nous créent le paupérisme à
Tlulf^ilrur rt les secousses imprimées à l'Europe par les événe-
itff>Mlt) du jour.
• {/union est dans notre loi fondamentale, elle est dans les
( I ) I Ml 1^1 ««kN La /iei^ique sous U ri'ffite de LcopoU T'. Tome IV, pp. 303-304.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 29 1
intérêts nationaux ; puisse-t-elle rester dans les cœurs où elle
vient de pénétrer comme par une bonne inspiration de la Provi-
dence, à qui nous sommes déjà redevables de tant de bienfaits.
» Nous supplions nos amis d'hier et d'aujourd'hui de
prendre acte de ces lignes que nous traçons avec une sincérité
parfaite. Si nous manquons jamais à l'engagement patriotique
que nous prenons de favoriser de tout notre pouvoir la consoli-
dation de l'alliance belge, qu'ils nous le rappellent comme un
reproche, et le regret de l'avoir méconnu sera notre punition. »
» Toute lutte entre les partis, écrivait V Organe des
Flandres j doit être suspendue.
» Libéraux et catholiques doivent se donner la main pour
conserver nos institutions nationales et la dynastie du roi
Léopold.
» Nous devons nous serrer autour du roi et du pouvoir.
Sa cause, c'est celle de l'ordre : c'est la nôtre.
» Njus engageons nos amis à faire trêve à tout dissenti-
ment politique dans la ferme persuasion que le ministère saura
remplir vigoureusement son devoir. »
Enfin le Vaderland, qui se publiait à Anvers, imprimait :
« C'est le devoir de tout citoyen de faire le sacrifice de ses
sentiments personnels pour le salut commun.
» Quiconque porte un digne cœur se range, dans des circon-
stances comme celles-ci, autour du trône et du gouvernement ;
il n'appartient plus à un parti, mais à la Patrie !
» Tous les partis ont rempli ce devoir : les Flamands y
manqueront moins que personne... »
Mais les mesures de sécurité et de police, l'emprunt et le
cours forcé des billets de banque, pas plus que l'exécution de
•quelques travaux publics, ne suffisaient pour contenter le
public.
Des réformes politiques s'imposaient. , /.^
Nous avons dit que, le 14 février 1848, le gouvernement
avait déposé un projet de réforme électorale accordant le droit
p
393 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
de vote aux électeurs payant 42 francs 32 centimes d'impôts, et
se trouvant inscrits sur la liste des jurés.
Le 26 février, le ministre des finances demanda l'urgence
pour le vote d'un projet de loi ordonnant un emprunt forcé
que les propriétaires ou usufruitiers devaient souscrire avant
le 10 mars, pour une somme égale à huit douzièmes de la contri-
bution foncière. Ce projet fut voté séance tenante, et renvoyé
au Sénat qui le vota à son tour, une heure plus tard.
Le lendemain était un dimanche. Le 28, le gouvernement
déposa un projet de loi fixant le cens électoral au minimum
déterminé par la Constitution (i) et un autre projet fixant à six
années la durée du mandat des conseillers communaux, qui fîit
ramené, en 1895, à huit années.
Le ministre de l'intérieur retira en même temps, par un
arrêté royal signé le même jour, le projet de loi déposé le
14 février et relatif à l'adjonction des capacités I...
Cela fait, la séance fut levée à trois heures et on semblait
vouloir attendre les événements.
Le 29 février, Rogier déposa un nouveau projet de loi
relatif à la fixation du cens pour la formation des conseils
communaux.
A la séance du premier mars, Adelson Castiau demanda à
interpeller le gouvernement au sujet de l'atitude que devaient
avoir la Belgique et son gouvernement en présence de la Révo-
lution française.
« Les événements qui se passent à nos portes, dit-il, sont
trop graves, les préoccupations politiques qui nous agitent sont
trop vives, pour qu'on puisse continuer à se renfermer dans un
système de silence absolu. Le silence, en effet, me parait en
politique le plus fâcheux, le plus imprudent souvent de tous les
systèmes. Car il permet de dénaturer tour à la fois la pensée, les
intentions, les actes. Il est donc, ce me semble, dans l'intérêt
du pays, de la Chambre et du gouvernement lui-même, de
rompre le silence et de provoquer des explications sur ces graves
(1) Moins de deux ans au|>aravant, M. Frère avait dit au Congrès libéral que le
cens à 20 florins donnerait non |)as des électeurs, mais des serviteurs 1
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 293
circonstances qui tiennent TEurope entière en suspens. C'est le
moyen de mettre un terme aux embarras d'une position qui,
en se prolongeant, finirait par devenir aussi fausse que dange-
reuse.
» Cette révolution sera Tun des plus grands événements,
le plus grand événement peut-être des temps modernes. Elle
sera appelée inéviblement à faire le tour du monde.
» Elle fera le tour du monde, non pas en attaquant les
nationalités, en broyant sur son chemin les peuples qu'elle
pourrait rencontrer, en promenant dans l'Europe les désordres
de la guerre et de la conquête. Non, elle fera le tour du monde
par des moyens pacifiques, loyaux et justes. Elle fera le tour du
monde par la propagande des idées et la puissance d'initiative
que possède la France... La Belgique n'a rien à craindre de ce
régime nouveau, car c'est le régime de l'ordre, de la justice, du
maintien de tous les droits, de la sympathie pour toutes le natio-
nalités et surtout pour les nationalités libres et démocratiques
comme la nôtre. »
Le ministre des affaires étangères répondit en donnant
lecture à la Chambre d'une dépêche adressée par Lamartine au
prince de Ligne, notre ministre à Paris : « La forme républi-
caine du nouveau gouvernement, y est-il dit, n'a changé ni la
place de la France en Europe, ni ses dispositions sincères et
loyales à maintenir ses rapports de bonne harmonie avec les
puissances qui voudront, comme elle, l'indépendance des
nations et la paix du monde... »
Après quelques paroles des ministres de l'intérieur et de
la justice, M. Delfosse répondit à Castiau. Il s'exprima comme
suit :
€ L'honorable M. Castiau a dit tantôt que les idées de la
révolution française feraient le tour du monde. Je dirai que pour
faire le tour du monde, elles n'ont plus besoin de passer par la
Belgique. »
Ces paroles furent applaudies « dans la Chambre et dans les
tribunes » dit le compte ofliiciel, qui ajoute que « la Chambre,
en proie à une vive émotion, se sépare sans aborder son ordre
du jour I... >
25-
294 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIS BT DU SOCIALISME
U Observateur y dans son numéro du soir même, apprécie
comme suit cette séance qu'on a appelée € historique » :
< C'est sous l'impression profonde des émotions que nous
a données cette séance que nous prenons la plume. Que dire de
cette séance I La raconter, ce serait en atténuer l'effet : nous ne
pouvons que renvoyer le lecteur au compte rendu que nous en
donnons; nous ne pouvons que dire l'impression qu'elle a
produite sur nous.
» La curiosité publique, surexcitée aujourd'hui par l'attente
de ces interpellations, avait attiré à la Chambre un concours
infini de spectateurs ; les tribunes étaient encombrées ; les bancs
où siègent les députés étaient garnis jusqu'aux points extrêmes
de l'amphithéâtre.
» Aussi nous ne pourrions exprimer quel effet ont produit
sur cette foule patriotique, quelle sympathique émotion ont
éveillée les paroles nobles, fermes et nationales prononcées par
M. le ministre des affaires étrangères, et les paroles vibrantes et
généreuses de M. le ministre de l'intérieur.
» Mais c'est surtout lorsque M. Delfosse a, d'une voix
émue, remercié le gouvernement de son attitude et de ses efforts
pour maintenir la nationalité et l'indépendance de la Belgique
libre ; lorsqu'il s'est écrié : « La liberté, pour faire le tour du
monde n'a pas besoin de passer par la Belgique. » Alors, à
chacun de ses accents vraiment pénétrants, la salle entière
battait des mains, les tribunes éclataient en bravos que le prési-
dent, attendri, ne songeait pas à réprimer. Trois fois, les
applaudissements ont empêché le généreux orateur de continuer
et, quand il eut fini, nous avons cru que les acclamations
enthousiastes feraient crouler lenceinte. Lui-même, succombant
sous l'émotion, il est retombé sur son banc et s'est pris à
pleurer.
» La patrie entière entendra ces cris enthousiastes de
l'assemblée, et cette voix traversera l'espace, et portera à la
France les chaleureuses émanations de sa pensée qui est en ce
moment la pensée de la Belgique entière.
» Oui, nous en sommes certains, la France, la généreuse
France entendra cette grande voix de la Belgique, de la Belguque
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 295
qui l'admire et qui ne la craint pas, parce qu'elle se souvient
que c'est la France qui a proclamé la première, depuis long-
temps, les principes impérissables dont toutes les sociétés pour-
suivent aujourd'hui la réalisation ; qui a changé les vieilles
zones, coupé à sa racine la vieille souche des gouvernements
usurpateurs, appelé à l'indépendance toute famille nationale,
implanté dans les idées ce qui doit passer dans les faits pour
beaucoup de nations, ce qui est passé dans les faità pour nous :
le droit souverain qu'a tout peuple de se constituer chez lui
comme il l'entend, et de considérer comme une violence, comme
une abominable oppression, la force extérieure qui paralyse cette
action spontanée, cette volonté nationale.
» Il y a, la France le sait bien, il y a une force qui croît et
qui s'élève pour le salut du monde politique et pour la perte de
tous les oppresseurs, quels qu'ils soient, déttiocratiques ou
monarchiques : c'est la force de la raison humaine. Il y a comme
une ligue entre les hommes intelligents et moraux de tous les
pays ; d'une extrémité du monde à l'autre, à l'aide de journaux,
des livres et des chemitls de fer, ces hommes se lisent, se voient
et s'entendent sans cesse. Il peut être donné à la France dé
marcher à la tête de cette ligue pacifique, de tenir levé le flam-
beau qui éclaire les efforts, les travaux et les périls de tous les
amis du progrès. Mais pour cela son premier cri, son premier
devoir, c'est : Respect aux nationalités!
» Une seule menace de la France contre la Belgique, mais
ce serait une trahison envers la Pologne et l'Italie.
« Nous en sommes certains, tout Français qui aime son
pays doit applaudir à l'attitude de neutralité sympathique prise
par la Belgique. Une autre attitude, d'autres tendances, en
compromettant la nationalité belge, compromettraient l'avenir
de la République française, et lui prépareraient des embarras
et des hostilités dont il serait impossible de prévoir l'issue.
» La séance d'aujourd'hui est une séance qui appartient à
l'histoire. » (i)
(i) Un tableau de F. Vinck rappelle le souvenir de cette séance. Il n'a d'ailledrs
aucune valeur et a été relégué dans la salle de la quatrième section de la Chambre des
Représentants.
296 HI8T0IRB DE LA CfÉllOCRATIE BT DU 80CIAU8MB
Dès le lendemain, la Chambre se réunit et se mit à légiférer
à la hftte. Le projet de loi électorale déposé le 26 février fut
rapporté le 2 mars par M. de Brouckère et mis en discussion
deux jours après.
Le premier orateur inscrit, M. Moreau, député de Verviers,
caractérisa comme suit les principes du projet :
« La constitution, dit-il, loin de fenner la voie à tout
progrès, contient des dispositions qui présupposent que nos insti-
tutions sont susceptibles de se développer libreriient, de manière
à en assurer plus complètement l'exercice.
» Une réforme électorale, large et libérale, est devenue
un besoin pressant pour le pays,'qui la réclame depuis longtemps;
elle n'est que la conséquence rationnelle et inévitable de faits
accomplis...
» Tous, nous devons être convaincus que la participation
d'un plus grand nombre de Belges à la chose publique peut être
pour l'avenir du pays une garantie de paix, de sécurité; le pré-
server de ces agitations violentes qui ébranlent l'édifice social,
énervent quelquefois les forces vives et tarissent le plus souvent
les sources de la richesse nationale. Tous nous devons croire
qu'en accordant l'électorat & plus de citoyens, nous les attache-
rons de plus en plus fortement à notre indépendance, à notre
nationalité.
» C'est parce que les peuples désespèrent de sauvegarder
leurs intérêts méconnus, si ce n'est par des efforts violents, c'est
parce que les droits du plus grand nombre sont froissés et violés
au profit de quelques-uns, que les révolutions bouleversent le corps
social. Apporter à cet état de choses des remèdes légaux au lieu
de laisser empirer le mal, c'est le meilleur moyen d'empêcher
que l'irritation et la misère ne poussent les masses à recourir à
l'emploi de la force...
» Si un plus grand nombre de nos concitoyens peuvent
prendre part à l'établissement des pouvoirs politiques et légis-
latifs, s'ils peuvent choisir ceux qu'ils jugent les plus dignes
d'être les organes de leurs vœux, de leurs besoins, d'un côté, une
part plus égale sera faite à tous les intérêts, d'un autre côté,
aucun d'eux ne sera assez puissant pour froisser les intérêts de la
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 297
famille nationale, pour les exploiter au profit de quelques-uns et
se saisir exclusivement du gouvernement de la chose publique.
» Depuis dix-huit ans, les Belges ont donné trop de gages
de leur amour de Tordre, ils ont montré trop de patriotisme
dans Taccomplissement de tous leurs devoirs civiques, pour
qu'il soit à craindre de les intéresser plus profondément et d'une
manière plus active à l'élection des représentants du pays. »
Lorsque vint le tour de Castiau, il rappella que la propo-
sition de loi qu'il avait déposée un an auparavant, et qui ne
devait augmenter] le nombre des électeurs que de 1200 à 1300
personnes, n'avait réuni que 17 voix. Puis parlant du projet en
discussion, il dit :
» Cette proposition qui, il y a un mois, eût soulevé des
orages, est accueillie maintenant avec une extrême faveur.
» Ne nous effrayons donc pas des idées, de leur progrès,
de leur inévitable triomphe...
> Je sais que ces principes de liberté et d'égalité, vous les
avez inscrits dans votre Constitution; mais sont-ils également
descendus dans le domaine des faits? Et croyez- vous en avoir
assuré l'organisation ?... Si la Chambre avait eu le temps de
m'entendre, j'aurais déroulé devant elle la série de toutes les
mesures illibérales et réactionnaires qui, depuis 1832, se sont
continuées jusqu'en 1847 sans interruption...
« // ne faut pas dire ni croire que cette loi sera h dernier
terme des améliorations à apporter dans nos institutions
politiques. Quand vous aurez adopté la réforme qu'on vous
propose, vous ne serez certes pas arrivés à la dernière limite du
perfectionnement social ; vous n'aurez pas encore, dans toute sa
sincérité, la réalité complète de votre gouvernement représen-
tatif, puisque le droit électoral sera toujours le privilège de
la minorité et non le droit de la majorité. »
Voici ce que déclara le comte de[Haillet :
« L'esprit d'ordre et de sagesse que montrent toutes nos
populations au milieu de l'agitation qui nous entoure, prouve
qu'elles approuvent nos institutions et qu'on peut, avec confiance,
appeler un plus grand nombre de Belges à prendre part au
mouvement électoral. »
2<)S HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Puis le marquis de Rodes :
« Par cette mesure éminemment libérale, il y aura augmen-
tation très considérable des personnes qui participeront aux
élections et qui pourront ainsi prendre une part beaucoup plus
large à la chose publique. Puisse ce grand acte, le plus grand
que nous ayons posé depuis dix-sept ans^ être appt écié à sa juste
valeur. »
Puis M. Van Muyssen :
« J'ai la certitude que cette loi est destinée à exercer
un effet salutaire, le développement de l'esprit et du sentiment
national en Belgique. »
Puis le baron de Royer :
< J'appuierai avec d'autant plus de plaisir le projet de loi
qui est aujourd'hui soumis à nos discussions, que ce projet tend
à amener dans la représentation nationale la véritable expression
de pays, puisqu'il amènera dans les collèges électoraux un bien
plus grand nombre d'électeurs. »
A la Chambre, comme au Sénat, la réforme électorale fut
votée à l'unanimité.
Elle eut pour résultat de faire passer le nombre des élec-
teurs de 46,436 à 79,360... sur plus de quatre millions d'habi-
tants I
La loi relative à l'uniformité du cens électoral fut promul-
guée le 1 2 mars, le lendemain de son adoption par le Sénat et
elle fut piibliée le 14 au Moniteur.
Parmi les autres lois qui furent votées à cette époque, sous
la pression des événements du dehors, il convient de citer
d'après la date de leur publication au Moniteur belge :
Le 2 mars 1848. — Loi relative à la nomination des bourg-
mestres.
Le 10 mars. — Loi qui exempte du droit de timbre et
d'enregistrement les actes des conseils de prud'hommes.
2 avril. — Loi sur le cens électoral pour la nomination des
conseillers communaux.
9 avril. — Loi concernant les dépôts de mendicité et les
écoles de réformes.
14 avril. — Loi relative à la durée du mandat des conseil-
lers communaux.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 299
4 mai. — Loi sur la réorganisation des monts-de-piété.
21 mai. — Loi apportant des modifications à la loi com-
munale.
24 mai. — Loi sur l'entrée des machines ou appareils
nouveaux importés de Tétranger.
26 mai. — Loi qui supprime du timbre sur les journaux et
les écrits périodiques.
28 mai. — Loi dite de réforme parlementaire et qui interdit
aux agents salariés de TEtat d'être membre des Chambres ou du
Conseil provincial.
Après ce travail, les Chambres furent dissoutes et le nouveau
corps électoral fut convoqué pour le 23 juin suivant.
Ces élections furent un triomphe pour Topinion libérale.
Cinquante-cinq membres nouveaux entrèrent à la Chambre qui
compta 85 députés libéraux contre 23 catholiques. La composi-
tion du Sénat fut profondément modifiée, et libéraux et catho-
liques y eurent à peu près un nombre égal de sièges (i).
Dans différents arrondissements, à Bruxelles, à Gand, à
Verviers, des démocrates, à tendances républicaines, s'étaient
présentés au corps électoral, mais avaient recueilli peu de voix.
Ils représentaient « l'ennemi commun », et l'on vit les journaux
catholiques, à Bruxelles notamment, recommander le vote pour
les libéraux contre les démocrates.
Les élections provinciales et communales qui eurent lieu
quelques semaines plus tard marquèrent un nouveau succès pour
le parti libéral.
« Le libéralisme, dit à ce sujet Thonissen, était au comble
de ses vœux, au faîte de ses espérances et, comme toujours, ses
prétentions grandissaient avec le succès de sa propagande.
A mesure que la république de février, réduite à l'impuissance
par les folies de ses défenseurs, perdait les proportions redou-
(i) Le nombre des éligibles au Sénat était fort réduit en
1848. ;,i ^\
Anvers : 49 éligibles. Liège :
29 éligibles.
Brabant : 107 » Limbourg :
II »
Flandre occidentale : 52 » Luxembourg:
00 »
Flandre orientale : S4 * Hainaut :
30 t.
Namur: 39
Soit en tout 374 éligibles.
3CX) HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
tables qu'elle avait prises à son origine, les chefs des clubs
belges manifestaient plus énergiquement le désir de confisquer à
leur profit toutes les sources du pouvoir, tous les avantages des
budgets, toutes les influences administratives. »
Malgré ces succès, les ministres libéraux, croyant servir les
intérêts oligarchiques qu'ils représentaient, agirent avec bruta-
lité contre ceux dont ils croyaient devoir craindre l'influence.
Quelques jours après le 24 février, de nombreuses arrestations
furent faites par ordre de la Sûreté publique, et quantité
d'expulsions d'étrangers furent ordonnées. Parmi celles-ci, —
la plus retentissante, à coup sûr, tant par la valeur des person-
nalités que par les incidents auxquels elle donna lieu, — fut
celle de Karl Marx et de sa femme.
Voici le récit de cette expulsion, d'après les journaux
du temps et les détails donnés à la Chambre lors de l'interpella-
tion que fit le député de Soignies, M. Bricourt, dans la séance de
la Chsimbre du 1 1 mars.
» ...Des étrangers, dit M. Bricourt, ont été expulsés récem-
ment du pays. Je ne sais si leur présence pouvait compromettre
la tranquillité publique ; j'ignore également s'ils avaient posé des
actes de nature à motiver la mesure sévère prise à leur égard ;
mais en supposant que le gouvernement ait agi dans la limite de
ses devoirs, toujours est-il qu'il nous doit compte de la manière
dont il fait usage de la faculté qui lui est attribuée par la loi de
18351 ^^ des illégalités commises par ses agents.
» Voici les faits tels qu'ils sont rapportés dans une note
qui m'a été remise par une personne honorable, digne de toute
confiance :
» Le vendredi 3 mars, vers 5 heures du soir, M. le ministre
de la justice fait signifier à M.^^arx un arrêté d'expulsion daté
de la veille.
» M. Marx fait ses préparatifs de départ et se propose
d'indiquer le lendemain la frontière par laquelle il sortira du
royaume.
» Mais dans la nuit, vers une heure un quart, neuf ou dix
individus armés, portant Tuniforme des agents de police de la
ville de Bruxelles, sans observer les formaliiés légales, font
I* BELGIQUE EN I 848- 1 849
301
lu T3ois-Sauvage, et demandent à M. Marx
obéit à leur injonction ; il produit les
302 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Il est à remarquer qu'il habitait depuis trois ans, avec
autorisation de la police, la ville de Rruxelles et les communes
de Saint-Josse-ten-Noode et d*Ixelles; il est à remarquer surtout
que, quatre jours avant l'événement, étant rentré en ville, il
avait fait, en personne, sa déclaration de changement de domicile
au burau de police établi au Petit-Sablon.
» Eh bien, malgré tout cela, et quoique la position de
M. Marx fût parfaitement régulière, il fut arrêté et emmené par
les individus armés qui étaient entrés chez lui. Ces mêmes indi-
vidus contraignirent Madame Marx, qui couchait dans une
chambre voisine, à sortir de son lit. Madame Marx, effrayée de
ces brutalités, s'habille à la hfttc et se fait conduire par le (ils de
l'aubergiste chez M. Jottrand qui la rassure et lui promet de
s'occuper dès le lendemain du sort de M. Marx. Elle revient, et
à quelques pas de sa demeure elle rencontre l'un des individus
qui avaient opéré l'arrestation de son mari et qui paraissait
l'attendre. Elle demande h cet individu où l'on a conduit
M. Marx. L'agent répond : « Si vous voulez le voir, suivez-moi. »
Elle accepte cette offre avec empressement et se laisse conduire.
Dans la rue Royale, elle rencontre un ami de son mari,
M. Gigot, Belge, habitant Bruxelles. Elle renvoie le fils de
l'aubergiste et se rend avec Gigot, toujours accompagnée de
l'agent, au bureau de la Permanence du Petit Sablon. Là, on ne
lui permet pas de dire un mot ; on lui demande brusquement ses
papiers, et sur la réponse qu'elle ne peut pas comprendre cette
énigme, puisqu'elle vient voir son mari sur l'invitation obligeante
d'un agent de police, on l'accable de brutalités et on la conduit
à l'hôtel de ville.
]► La même mesure est prise à l'égard de M. Gigot, bien
qu'il soit généralement connu des hounnes de la police, bien
qu'il soit Belge et domicilié h quelques pas du Petit-Sablon.
M. Gigot est retenu à l'Amigo jusqu'au lendemain, trois heures
de l'après-midi, sans qu'on daigne lui donner la moindre expli-
cation.
* » Ouant à Madame Marx, arrivée à l'hôtel de ville, elle
dut subir de nouveaux interrogatoires, cl fut sonmisi» à des bruta-
lités qui, cette fois, dégénèrent en mauvais traitements. La
LA BELGIQUE BN 1 848- 1 849 3O3
violence fut telle que ses vêtements furent déchirés. Puis elle fut
jetée dans un cachot au milieu des filles perdues ramassées
pendant la nuit. Elle resta évanouie pendant quelque temps.
Revenue à elle, au milieu d'une obscurité complète, elle ne
connut la société où elle se trouvait que par les propos ignobles
qui vinrent souiller ses oreilles pendant toute cette terrible nuit.
Elle souffrit cet odieux supplice jusqu'à sept heures du matin.
C'est alors seulement que son mari put obtenir, moyennant
payement, qu'elle fut séparée des prostituées. Madame Marx fut
conduite dans une chambre où elle trouva un lit qu'elle dut
encore partager avec une femme inconnue.
» Vers onze heures, elle fut conduite rue de la Paille où
on la retint pendant deux heures et demie dans un trou humide et
froid. Elle fut enfin appelée chez M. le juge d'instniction Berg-
mans, qui lui apprit qu'elle avait été arrêtée pour vagabondage.
Chez M. Bergmans, dont Madame Marx n'a eu qu'à se louer,
elle subit encore les grossièretés d'un inconnu qui lui notifia
brutalement l'ordre de quitter la pays le même jour.
» Le môme ordre fut intimé à son mari, qu'elle retrouva
chez le juge d'instruction. Tout ce qu'ils purent obtenir, c'est
que Madame Marx resterait jusqu'au lendemain. M. Marx reçut
une feuille de route et dut partir presque immédiatemnt.
» Ce qui rend cette conduite d'autant plus odieuse, c'est
que la veille du jour où l'arrêté d'expulsion fut lancé, un profes-
seur de l'Université de Bruxelles, M. Maynz, s'était rendu chez
M. Opdebeek, chef de bureau de l'administration de la Sûreté
publique, et qu'il avait dit à ce fonctionnaire que si le séjour en
Belgique de M. Marx et de quelques autres Allemands était, aux
yeux du gouvernement, de nature à compromettre la tranquillité
publique, ces messieurs quitteraient le pays à la première obser-
vation qui leur serait faite. On lui avait répondu que ces
messieurs continueraient à jouir de l'hospitalité belge aussi long-
temps que, par des actes possitifs, ils ne troubleraient pas l'ordre
public.
» Messieurs, de pareils faits sont graves. Ils ont déjà été
signalés en partie par la presse française. Au moment où nous
vantons nos institutions libérales, de tels faits protestent contre
304 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
nos paroles et sont de nature à faire croire à l'étranger que, dans
notre Belgique si libre, la haute et la petite police trouvent le
moyen de violer impunément et audacieusement la justice, la
morale et les lois.
» J'éprouvais le besoin de protester, pour l'honneur du pays
contre ces scandales. J'ai voulu fournir au gouvernement l'occa-
sion de réparer solennellement une criante injustice.
€ C'est son devoir, il doit l'accomplir, sous peine de par-
tager la responsabilité des actes odieux posés par ses agents.
» Les faits que je viens de signaler constituent plusieurs
illégalités évidentes.
» Il y a eu violation de domicile, car on est entré violem-
ment, pendant la nuit, dans les appartements du docteur Marx.
Bien qu'il fût logé dans un hôtel, le quartier occupé par lui ne
constituait certes pas un établissement public.
» Il y a eu arrestation arbitraire du docteur Marx, puis-
qu'elle a été opérée sans qu'aucun mandat fAt et pAt être produit.
» Il y a eu arrestation arbitraire de Madame Marx, que l'on
a surprise au moyen d'un odieux guet-apens.
» Il y a eu arrestation arbitraire d'un Belge, M. Gigot,
domicilié à Bruxelles et parfaitement connu, qui a été retenu
en prison pendant 13 heures sans qu'il fût même informé des
motifs de son arrestation.
» Enfin il y a eu violation de l'article 3 de la loi du 22 Sep-
tembre 1835 qui accorde à l'étranger que l'on expulse un délai
d'un jour franc au moins pour mettre ordre à ses affaires.
» Au mépris de cette disposition, le docteur Marx a été
contraint de quitter le pays le lendemain de la signification de
l'arrêté d'expulsion, presque au moment oA il était relftché par la
police locale.
» Je ne connais pas personnellement le docteur Marx ; mais
voici ce qui m'a été dit à son égard. M. Marx est fils d'un avocat
fort estimé de Trêves. A l'âge de 23 ans, il s'était déjà fait une
telle réputation parmi les philosophes allemands, qu'il fut appelé
à la direction de la Gazette du Rhin. Il rédigeait cette feuille
avec un talent remarquable et en fit le journal le plus estimé de
l'Allemagne ; cet organe de publicité marcha de progrès en
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 305
progrès jusqu'à ce que le gouvernement prussien le supprima par
mesure administrative.
» Quant à Madame Marx, il m'a également été dit qu'elle
est la sœur du gouverneur de la Pomérànie^
» Les outrages dont elle a été l'objet ont donc dû la froisser
d'autant plus que, par sa position de famille et par son éducation,
elle devait moins s'attendre à des violences et à des brutalités
semblables.
» J'espère qu'il suffira d'avoir signalé ces faits au gouverne-
ment pour qu'il provoque la mise en jugement de ceux qui s'en
sont rendus coupables. Son honneur, l'honneur du pays lui-même
y sont intéressés. »
Le ministre de la justice, M. de Haussy, répondit séance
tenante. Il déclara que la mesure d'expulsion contre Karl Marx
était justifiée et que, quant aux faits de l'arrestation de Marx et
de sa femme, lé gouvernement y était complètement étranger et
que les faits en question ont été posés par les agents de la policé
de Bruxelles.
Charles Rôgier, ministre de l'Intérieur, prit à son tour la
parole et il déclara notamment :
« ...Une certitude que nous pouvons donner, c'est que le
gouvernement entend ne pas sortii* de la légalité, et qu'il res-
tera toujours fort, parce qu'il restera toujours dans les limites de
la loi. Si des illégalités flagrantes étaient commises, je concevrais
que la chambre s'émût, qu'on vint les dénoncer. Mais aussi
longtemps qu'il restera dans la légalité, le gouvernement ne
craindra pas les côriséqùeiices de sa conduite.
» Si Un incident fâcheux a pu se produire, si des agents de
la police locale ont pu se livrer à dès actes plus ou moins
répréhénsibles, je l'ignote. Ceci est du ressort de la police
municipale. Cependant je ne voudrais pas non plus que, par Un
blâme anticipé,' par le blâme Solennel qu'on nous demande,
nous contribuions 'à énerver l'énergie des agents de police.
Il faudrait plutôt les encourager dans l'accomplissement de
devoirs difficiles. En général, il faut le dire, ce n'est pas par la
rigueur que se distingue là police du pays. Nos institutions, pas
plus que nos mœurs, ne le comportent. Ce n'est pas pour un cas
26.
306 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
exceptionnel qui ne se reproduira pas, s'il s'est produit, qu'il faut
chercher à émouvoir la Chambre comme si tout à coup le pays
était livré à des violences sans nombre.
» Le fait, s'il a eu lieu avec les circonstances qu'on rapporte,
est isolé et je regrette qu'on ait voulu l'élever au rang de grief
national ou politique.
» Messieurs, la légalité continuera à être respectée tout
autant que l'hospitalité belge. Je répète ce que j'ai dit dans
une autre séance : tout étranger qui mène en Belgique une vie
paisible, une vie tranquille, qui rend hommage à nos institutions
libérales et les respecte, ceux qui ne cherchent pas par leur
conduite à semer le trouble et l'émeute dans le pays, ceux-là
continueront à vivre libres et tranquilles comme les Belges eux-
inémes. Mais, je le répète aussi, les étrangers qui viendraient
susciter des désordres, des émeutes, qui voudraient entraîner le
pays au delà des limites que le pays lui-même s'est tracées, quant
à ces étrangers, nous continuerons à agir à leur égard avec sévé-
rité. (Très bien! très bien!)
» S'il y a ici des étrangers qui désirent d'autres institutions
que les institutions belges, la porte leur est ouverte: qu'ils aillent
dans leur pays chercher le triomphe de leurs théories.
» Si des abus graves ont été commis, si des violences ont
été exercées, si des outrages ont eu lieu, M. le ministre de la
justice vous l'a dit, nous n'entendons pas prendre sur nous la
responsabilité de ces actes. Des informations auront lieu. »
Cette arrestation fit grand bruit. La presse s'en occupa
longuement. Le Messager de Gand, VEclaireur de Namur^ le
journal de Bruges^ le Libéral Liégeois^ la Tribune de Liège et
d'autres journaux protestèrent contre l'odieux de cette mesure
et surtout contre les circonstances des arrestations de Marx et de
son épouse.
Le Moniteur du 12 mars raconta les faits à sa façon, dans
une note officieuse, inspirée très probablement par la police.
Cette note fut vivement commentée par le Débat Social^ qui
releva une série de mensonges dans la relation du journal officiel.
Celui-ci revint à la charge le lendemain, 13, en tète de sa partie
non officielle, dans les termes suivants :
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 307
» Dans un article relatif aux interpellations adressées par
1 honorable M. Bricourt au gouvernement sur les circonstances
qui ont accompagné Teçpulsion du docteur Marx et l'arrestation
de M"* Marx, Y Indépendance fait les réflexions suivantes :
« Nous avons donc entendu avec regret M. le ministre de
» la Justice ne pas se borner à repousser la responsabilité de la
» conduite de ces agents, mais se déclarer en quelque sorte
» désarmé pour réprimer les actes dont nous venons de parler
» parce que ces agents relèvent des administrations comnmnales.
» Nous ne pensons pas que ce motif puisse dégager complète-
» ment la responsabilité du ministre. En définitive, ce sont ses
» ordres que Ton exécute ; il lui importe donc de connaître la
n manière dont ils sont exécutés, et de veiller à ce qu'on ne
» dénature ou Ton n'aggrave pas les mesures qu'il croit devoir
» prendre. »
« Nous déclarons de la manière la plus formelle que les
agents de la police municipale, en opérant l'arrestation du doc-
teur Marx, n'exécutaient pas les ordres de M. le ministre de
la Justice.
» Il n'y a eu aucun rapport entre l'expulsion du docteur
Marx et les circonstances toutes fortuites qui l'ont accompagnée.
On confond deux faits entièrement distincts, l'expulsion et
l'arrestation : le gouvernement et ses agents ont été complète-
ment étrangers à ce dernier fait.
» On commet donc une erreui grave en rattachant l'arres-
tation à la mesure d'expulsion. Les circonstances que nous
avions rapportées hier démontrent suffisamment que l'arrestation
a été faite par défaut de papiers réguliers. Sous ce rapport, les
agents de la police locale n'avaient pas à exécuter les ordres du
ministère de la Justice qui n'en a donné aucun de ce chef. »
Le 31 mars, la Chambre reçut une pétition de M. Faider,
avocat de Karl Marx, protestant contre le récit fait par la police
au sujet de l'expulsion du célèbre publiciste allemand. Le
député, M. Bricourt, revint à la charge. Il déclara que l'enquête
qui avait été faite à sa demande n'avait pas été complète et que,
dans tous les cas, le dossier était incomplet. Aidé de Castiau, il
demanda l'ajournement de la question, ce que la Chambre refusa.
308 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
t
Qqelques mois plus tard, d'autres expulsions d'étrangers
eurent encore lieu, notamment celles de Engels et de Dronckx.
Ces deux citoyens avaient quitté l'Allemagne parce qu'ils y
étaient poursuivis pour des articles publiés dans la Nou'ùtlU
GazcVe du Rhin. Arrêtés à leur hôtel, ils furent Conduits
quelques heures plus tard à la frontière.
Peu à peu, le calme se rétablit et le monde dirigeant se
tranquillisa.
Castiau donna sa démission de député dans la séance du
4 avril. Deux mois plus tard, Alexandre Gendebien, découragé*,
lui aussi, devant l'impuissance du mouvement démocratique et
la réaction naissante en France, refusa d'entrer à la Chambre.
Enfin, au mois dé novembre, M. Ed. de Sélys-Longchamp,
député démocrate de Waremme, se retira du Parlement, voyant
qu'il n'y avait rien à faire pour le moment.
La bourgeoisie belge qui, un moment avait eu peur(i),
reprit confiance, et elle s'arrêta dans la voie des réformes dans
laquelle elle s'était engagée. Qui sait même si les dirigeants ne
regrettèrent point d'avoir été si loin ?... (2)
(1) Voici une lettre écrite par le roi à Ch. Rogier et qui est curieuse comme indice
d'un état d'esprit :
Bruxelles» le 19 mars 1848.
Mon bien cher Ministre !
On m'a dit qu'il y aura aujourd'hui séance à la société de V Alliance, et qu'on organise»
rait un meeting d'ouvriers.
Nous faisons les plus grands efforts dans ce moment-ci pour maintenir le travail . pour
conserver ^u pain à ceux qui en ont encore ; un pays voisin nous prouve que la violence ne
donne pas le travail, et que la perturbation du crédit» la peur du public le tue tout à fait.
I^ société de V Alliance se compose de chauds patriotes. Ne serait il pas possible do leur
faire comprendre qu'ils peuvent faire un mal sans remède s'ils donnent des craintes aux
esprits tranquilles ?
Je voqs prie de faire tous les efforts qui seront en votre pouvoir pour faire comprendre
que notre fremÂfr devoir est,dans ce moment-ci, d'assurer autant que possible le bien-être
public et de ne rien faire qui puisse par une panique le menacer.
LâOPOLD.
( j) Le Moniteur du i*' juin publia cette note rassurante :
€ A aucune époque il ne s'est commis, dit-on, dans l'arrondissement de Bruxelles,
moins de crimes que depuis le 24 février. Ce fait résulte des relevés statistiques faits par
les membres du parquet. »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 309
CHAPITRE III
L'Organisation démocratique en 1848-1849
l'association démocratique de BRUXELLES. RÉORGANISA-
TION. NOMBREUSES ASSOCIATIONS SIMILAIRES EN PROVINCE.
PROPAGANDE A LA CAMPAGNE. PROGRAMME DE
RÉFORMES AGRICOLES. — CONGRÈS DE SOCIÉTÉS DÉMOCRA-
TIQUES SOCIALISTES DE BELGIQUE. PROGRAMME d'aCTION.
— DÉCOURAGEMENT. — LA BROUILLE DANS LE PARTI DÉMO-
CRATIQUE. — LA SOCIÉTÉ L* € ALLIANCE » ET LE 24 FÉVRIER.
— SON MANIFESTE. — CRISE INTENSE. — DEFACQZ DÉMIS-
SIONNAIRE. — IL EST REMPLACÉ PAR A. GENDEBIEN. —
DÉFAITES SUCCESSIVES AU PROFIT DES DOCTRINAIRES. —
OPINION DU « DÉBAT SOCIAL » SUR l' « ALLIANCE ».
Pendant les années 1848 et 1849, '^^ démocrates et les
socialistes déployèrent en Belgique une grande activité. Ce
mouvement n*eut malheureusement pas de racines bien profondes
et si une élite de la bourgeoisie et de la classe ouvrière entra en
lice et se dévoua corps et âme pour faire triompher les idées
démocratiques et socialistes, la masse resta indifférente.
Le dimanche 27 février, à Tannonce des événements qui
venaient de se produire en France, V Association démocratique
de Bruxelles se réunit en son local de la Vieille Cour de
Bruxelles^ à Teffet de s'entrenir des événements de Paris.
Trois résolutions furent prises.
En premier lieu, T Association décida d'envoyer une adresse
au Gouvernement provisoire de la République française et elle
chargea Charles-Louis Spilthoorn, avocat à Gand, qui fut accom-
pagné de Tavocat Braas, de Namur, d'aller la remettre à Paris.
Cette adresse « aux citoyens membres du Gouvernement
provisoire de la République française » est datée du 28 février
1848 et porte que « V Association démocratique de Bruxelles,
composée de membres de plusieurs nations de l'Europe, jouis-
3IO HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
sant avec les Belges, sur le sol de ceux-ci, d'institutions qui
permettent déjà depuis longtemps, l'expression libre et publique
de toutes les opinions politiques et religieuses, vient féliciter la
nation française de la révolution qu'elle a accomplie. Elle rap-
pelle avoir déjà adressé des félicitations aux Suisses pour Tœuvre
qu'ils avaient accomplie chez eux et elle manifeste la confiance
que les autres nations de l'Europe ne tarderont pas à imiter les
Suisses et les Français.
» Celles qui touchent de plus près à la France seront les
premières à entrer dans la carrière où elle vient d'entrer.
» La France vient de faire une révolution destinée bien
plus à resserrer les liens qui la joignent à toutes les nations
qu'à menacer celles-ci dans leur indépendance. C'est l'exemple
des peuples que nous saluons dans la France de février 1848,
et non leur maîtresse. La France désormais n'attendra plus
d'autre hommage.
» A vous. Français, termine-t-elle, à vous l'honneur, à
vous la gloire d'avoir jeté les principaux fondements de cette
alliance des peuples si prophétiquement chantée par votre
immmortel Béranger. »
En second lieu, V Association démocratique décida qu'une
autre adresse serait envoyée aux « Fraternal Democrats » de
Londres, pour leur notifier la démonstration faite à l'occasion de
l'avènement de la république en France et leur signaler que
V Association démocratique avait réclamé du Conseil communal
de Bruxelles des mesures propres à maintenir la paix publque
par l'intervention des forces municipales : la garde civique.
€ Nous avons l'espoir, disait-elle en terminant, que vous
réussirez à faire passer la Charte du peuple dans les lois de
votre pays, et qu'elle vous servira, en outre, à faire d'autres
progrès. »
Enfin, on vota une adresse au Conseil communal de
Bruxelles portant « que les circonstances exigeaient que des
mesures extraordinaires fussent prises aussi bien pour le main-
tien de la tranquillité intérieure, que pour la préparation et
l'adoption délibérée des changements qui pourraient nécessiter
dans nos lois les changements adoptés par nos voisins du midi
dans les leurs. »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 3II
Parmi les réformes recommandées à TAdministration com-
munale de la capitale, figurait celle de Tarticle 5 de la loi
du 2 janvier 1835 sur la garde civique, tendant à ce que dans
^ des circonstances extraordinaires, la réserve de la garde civique,
non mobilisée, formée pour la plupart d'artisans et d'ouvriers,
fût appelée au service de la garde.
Cette dernière proposition était d'une belle naïveté, car
le pouvoir avait peur en ce moment de l'état d'esprit de la
masse de la population ! Bien plus, au lieu de donner des
armes au peuple, les dirigeants firent une sélection parmi
les gardes civiques, et n'admettaient que les notables et ceux
sur le dévouement desquels ils pouvaient compter. Plus tard,
la loi sur la garde civique fut modifiée dans un sens réaction-
naire, comme elle le fut encore en 1897.
Quelques jours plus tard, le gouvernement expulsa du pays
un certain nombre de réfugiés étrangers qui, pour la plupart,
étaient membres de V Association démocratique. Celle-ci fut
alors réorganisée et perdit forcément son caractère inter.na-
tional d'avant le 24 février. L'article premier des nouveaux
statuts, qui furent adoptés en mai 1848, déclarait que l'Asso-
ciation avait pour but « ralFranchissement du peuple et sa
participation à tous les bienfaits de l'ordre social. »
Au début du mois de mars, la question d'un changement
dans la forme du gouvernement était toujours à l'ordre du jour.
Une cinquantaine de démocrates se réunirent chez M. l'avo-
cat Funck. Parmi les assistants, il y avait des membres de
y Association démocratique et de Y Alliance : Lucien Jottrand,
le Hardy de Beaulieu, Funck, Castiau, Gendebien, les frères
Delhasse, Victor Faider, J. Bartels, etc. Un des démocrates
présents, Lucien Jottrand, a écrit au sujet de cette réunion :
« Les moyens constitutionnels d'opérer un changement
de gouvernement y furent mûrement examinés. On n'aboutit à
aucune conclusion formelle, mais nous y avions proposé un
projet que le Débat social reproduisit quelques jours plus tard,
sous le titre : La crise et les moyens d'en sortir. »
Ce projet stipulait que le roi appellerait sans retard un
ministère nouveau composé dans un sens démocratique et qui
312 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
aurait pour but de consulter le pays sur les changements à
appoiter à la Constitution.
La Chambre en fonction serait d'urgence saisie de deux
projets de loi dont Tun abolissant le timbre des journaux, et
l'autre décrétant Tincompatibilité de certaines fonctions publi-
ques avec le mandat de représentant et de sénateur.
Ces deux lois votées, il serait présenté un projet de loi
déclarant qu'il y avait lieu de reviser les articles suivants de la
Constitution :
Les articles 26, 27, 29 et 30 réduisant les pouvoirs du roi.
L'article 47 sur le cens électoral.
L'article 32 sur l'indemnité parlementaire.
L'article 56 sur le cens d'éligibilité des sénateurs.
Les articles 60 à 85 réglant le pouvoir royal et les droits du
roi, afin d'examiner si le pouvoir royal serait maintenu, ou s41
serait remplacé par une autre combinaison {stc) politique.
Les articles 87, 89 et 91 sur certains rapports du roi avec
les ministres, afin de mettre ces dispositions en harmonie avec
ce qui serait décidé quant à la suppression ou à la conservation
du pouvoir royal.
Les articles 99 et loi sur le mode de nomination des magis-
trats judiciaires et des officiers du ministère public près des
cours et tribunaux, afin d'examiner à qui appartiendrait cette
nomination, en cas de suppression du pouvoir royal.
L'article 108, n"" 5, sur l'intervention du roi dans les actes
des autorités provinciales et communales, afin de régler un autre
mode d'intervention.
Et enfin l'article 13 1 sur le mode de revision de la Consti-
tution, afin de changer ce mode et de le mettre en harmonie
avec les changements qu'on aurait décrétés dans les articles
précédents.
Ce projet fut inséré en détail dans le numéro du 22 mars du
Débat social^ ce qui démontre que près d'un mois après la révo-
lution du 24 février, il y avait encore place, chez nous, pour une
modification plus profonde de notre organisation politique que
celle ù laquelle le gonverncmcnt s'était rallié peu de jours aupa-
ravant.
Mais ce projet n'eut pas de suite.
iiP/^^î^^....^ .M9^^f^'m^'^^^m-^m^-'
lii^ilijiÉîOIQUE EN 1848- 1849
313
b étaient loin d'être calmes,
les démocrates se réunirent et consti-
314 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Déjà avant le 24 février, nous l'avons vu, il s'en était consti-
tué une à Gand.
Péruwelz eut également son association qui prit le titre de
Les Vrais Amis du Peuple et la devise : Liberté, Egalité,
Fraternité.
Les associations de Charleroi, Fleurus, Fontaine-l'Evêque
furent constituées également avec un programme républicain à
tendance nettement socialiste. Le manifeste de l'association de
Fontaine-l'Evêque était signé de son rapporteur, J. Hardy, du
secrétaire F.-J. Watillon et de Dubreux, Nagels, J. Rigaux et
J.-B. Watillon.
Lors de l'installation de l'association de Mons, le citoyen
Brenier fit un long discours réclamant la souveraineté du peuple,
le suffrage universel, le droit au travail et à l'instruction, l'abo-
lition du prolétariat, etc.
A Louvain, à Tirlemont, à Liège (i), à Namur, à Verviers,
on fonda également des associations démocratiques. Il en fut de
même en Flandre. C'est ainsi que le journal Artevelde^ de Gand,
annonça que, le 13 février 1849, s'était constituée à Neerlinter
une association démocratique sous la présidence de Libert Sacré.
Le journal démocrate ajoutait que de nombreux délégués des
communes voisines assistaient à cette réunion.
A Verviers, l'association prit le nom de Société des droits et
des devoirs de r homme. Elle tint ses séances rue de la Tranchée.
Ces réunions publiques étaient très suivies.
Comme toujours, la presse réactionnaire calomnia les
€ meneurs républicains ». Elle les accusa de vouloir le par-
tage des biens et le rétablissement de la guillotine !
Pour répondre à ces «imputations calomnieuses», la société
de Verviers publia le compte-rendu d'une de ses séances pu-
bliques, celle du 11 juin 1848 (2).
On était à la veille des élections législatives et un groupe
(i) La Société républicaine de Lié^e se réunissait d'abord dans un café de la rue
Féronslrce, puis (|ueU|ues jours plus tard elle changea de hical et elle s'établit au Café
du Pot d'Or, quai de la Batte. Les séances avaient lieu le lundi, jeudi et samedi, à huit
heures du soir, d'après ce qu'annonvait le journal liégeois l'Ouvrier.
(2) Imprimerie Ch. liergcr, rue du (U)llège.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 317
vinces de Liège et de Namur, des réunions semblables s'organi-
saient ouvertement et elles eurent pendant quelque temps un
assez grand succès.
Il en fut de même dans plusieurs communes rurales du
Brabant et de la Flandre orientale, particulièrement dans l'arron-
dissement de Saint-Nicolas.
Bien plus, un cultivateur de Bertem, près de Louvain, le
citoyen Wouters, publia (i) une brochure démocrate-socialiste
dont voici une analyse sommaire :
La cause de la misère des campagnes, déclarait Tauteur,
c'est l'élévation constante du prix des baux.
Cette élévation est due à la concurrence illimitée et à
l'accroissement constant de la population.
Chaque famille tire son existence de la culture de la terre
A mesure que le nombre des familles augmente, la concurrence
pour l'obtention d'une terre à cultiver s'accentue.
Le propriétaire seul profite de cette concurrence.
Il faut que les rapports de propriétaire à fermier soient
profondément modifiés. »
Wouters proposait, comme moyen de remédier au mal,
la taxation de la terre d'après une équitable classification.
« On taxe, dit-il, le pain et la viande, c'est-à-dire qu'on
limite le valeur de ces objets au moment de la consommation.
N'est-il pas plus logique de taxer l'élément producteur lui-même,
c'est-à-dire la terre?
» La terre est la source de tous les objets de première
nécessité, si la terre est à bon marché, tous ses produits le seront
également : le blé se vendra moins cher, le bétail s'engraissera à
moindres frais. »
Il voulait voir en outre, subdiviser les grandes fermes, afin
de fournir des moyens d'existence à un plus grand nombre de
familles.
Nous n'avons pas à discuter ces idées ni à examiner ce que
valent les remèdes proposés, mais plusieurs de ces idées sont
(1) Cette brochure parut d'alK)rd en flamand à la veille des élections législatives du
13 juin 1848 ; en février 1849, l'écrit parut eo français.
27.
3l8 HI8T0IRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
assurément originales, et elles permettent de se faire une
opinion exacte de Tétat des esprits à cette époque troublée.
Au Congrès d'agriculture, tenu à Bruxelles au mois de
septembre 1848, M. Victor Faider, démocrate bien connu, fit
voter par cette assemblée le vœu suivant qui avait été rédigé par
Edouard Ducpétiaux :
« Le Congrès émet le vœu que le gouvernement mette à
Tétude l'importante question du crédit agricole, dans l'intérêt
commun des propriétaires, des fermiers et des travailleurs et,
comme corollaire, la réforme du système des hypothèques et des
privilèges, de la législation sur les ventes avec faculté de réméré
et la réduction immédiate des frais énormes qu'entraînent les
mutations de propriétés et les prêts hypothécaires. »
Comment étaient composées les associations démocratiques
de 1 848- j 849?
Jusqu'au 24 février, il paraît évident que la grande majorité
de leurs membres appartenait à la bourgeoisie, et que les ouvriers
y étaient peu nombreux.
Le lendemain des élections du 13 juin 1848, qui avaient été
un triomphe pour le libéralisme constitutionnel, le Débat social
publia un article intitulé : Notre programme nouveau.
Cet article a une importance considérable pour juger l'état
des esprits dans le monde démocratique à cette époque.
« Le programme nouveau » persiste plus que jamais dans
l'idée qu'il faut appeler tout le peuple à l'cLnivrc pour arriver aux
nouvelles destinées politiques réservées au pays.
Il préconise la constitution, dans le plus grand nombre de
localités possible, de sociétés populaires à l'instar de celles qui
existaient déjà à Bruxelles, Gand, Liège, Namur et Charleroi.
« Une condition essentielle, dit-il, c'est que les ouvriers soient
admis dans ces associations et s'y mêlent à cette partie généreuse
de la bourgeoisie qui en a pris partout l'initiative. »
» Deux motifs principaux existent pour cela. Le premier,
c'est que depuis que la majorité de la bourgeoisie s'est rangée
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 3I9
dans le parti conservateur, il n'y a plus moyen de fonder des
réunions démocratiques, assez nombreuses pour acquérir de
rimportance, sans le concours de la classe ouvrière. Le second
motif, c'est qu'en vue de l'établissement futur du suflfrage univer-
sel, il est indispensable de faire l'éducation politique du peuple
et de former des hommes capables de le représenter, car
aujourd'hui c'est à peine si une trentaine de démocrates connus
sont à même de jouer ce rôle... »
Le journal démocrate ajoute que dès que le nombre des
associations démocratiques sera suffisant (dans quelques semaines,
dit-il) (i) il y aura lieu de convoquer un Congrès démocratique,
à l'instar du Congrès libéral, afin de discuter les principes dont
il convient de poursuivre la réalisation en Belgique et les moyens
d'obtenir cette réalisation.
Près d'un an se passa avant qu'il fût donné suite à cette
proposition.
Le dimanche, 27 mai 1849, ^"^^ Congrès préparatoire des
sociétés démocratiques socialistes de Belgique, eut lieu h
Braine-le-Comte. Un comité central de la propagande démocra-
tique socialiste avait été constitué à Bruxelles, à la fin du mois
de mars, ayant pour secrétaire M. André, architecte, président
de la Rlunion fraternelle.
Ce comité avait rédigé un projet d'organisation, qui avait
été adressé à toutes les associations démocratiques belges, afin
de demander leur avis et, le cas échéant, leurs observations.
Dix-sept associations avaient envoyé des délégués à Braine-
le-Comte. Toutes les parties du pays, dit le Débat social du
31 mai, étaient représentées. Les provinces flamandes n'avaient
point fait défaut, malgré leur éloignement.
L'assemblée fut présidée par le délégué de l'association
de Braine-le-Comte. Elle proclama, à l'unanimité, la nécessité
d'un Congrès définitif, dans lequel l'organisation de la démo-
cratie sociale en Belgique serait complétée. Ce Congrès se tien-
drait à Bruxelles, le 10 juin suivant, et le programme élaboré
par l'ancien comité central formerait la base de la discussion.
(i) N<»du 18 juiu 184S.
320 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Enfin, l'assemblée décida qu'une fois que les délégués auraient
adopté le prograinine du Parti, ce programme serait exposé
par plusieurs orateurs désignés à cette effet.
La réunion démocrate socialiste de Braine-le-Comte souleva
des cris de colère parmi les conservateurs de cette petite ville,
« honnêtes bourgeois, dit le Débat social^ qui ne trouvent rien
de si pernicieux pour la morale et la santé que de s'occuper
de politique... »
Fixé primitivement au dimanche lo juin, le Congrès démo-
cratique socialiste, ne put avoir lieu que le 17 à midi. Les
délégués avaient été informés qu'ils devaient être porteurs de
mandats en règle. De 9 heures du matin à midi, une permanence
eut lieu au local de la Réunion fraternelle^ rue des Alexiens,
estaminet de la Nouvelle Fuite d'Egypte^ ou les délégués trou-
vèrent des cartes d'entrée au Congrès, ainsi que tous les rensei-
gnements désirables.
La situation n'était pas des plus favorables. Les démocrates
socialistes étaient traqués de toutes parts. Le gouvernement, la
police, la magistrature, voyaient des ennemis partout. Quelques
semaines auparavant, un banquet démocratique avait eu lieu au
Prado^ à Molenbeek et une bande de policiers et de voyous
soudoyés avaient fait irruption dans la salle. Le parquet, au lieu
de poursuivre les perturbateurs, avait fait arrêter les démocrates
et les avait poursuivis sous prétexte de complot contre la sûreté
de l'Etat I
Il y avait donc bien des raisons, pour les organisateurs du
Congrès démocrate socialiste, de se méfier et de prendre des
précautions pour déjouer la police.
Voici par exemple, ce qu'un journal, qui osait s'appeler
l'Ami du Peuple^ imprima la veille du Congrès :
« Les corporations des ouvriers de Bruxelles sont préve-
nues que quelques partisans du désordre, quelques pousse-
cailloux du Socialisme belge, ont décidé de tenir un Congrès
socialiste dimanche 17 juin, à l'estaminet de la Fuite d'Egypte^
rue des Alexiens. Ne serait-il pas bientôt temps de demander à
ces anarchistes s'ils veulent cesser leurs dangereuses démonstra-
tions ? Un oui ou un non ? De quel droit ces perturbateurs
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 32 1
patentés viennent-ils semer le trouble et l'inquiétude lorsque
l'industrie reprend et que l'ouvrier travaille ? La loi n'est-elle
pas assez forte pour prémunir la société contre ces turbulentes
associations ? Dans ce cas, les véritables ouvriers, les honnêtes
ouvriers, qui sont les premières victimes de ces coupables
intrigues, inventées et suscitées par quelques mauvais citoyens
que rongent l'ambition et l'avidité, se mêleraient de la partie,
et la chose serait faite. Nous verrons bien aujourd'hui ! »
Le Congrès eut lieu secrètement et, dans le compte rendu,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, qu'en fit le Débat social^ il
n'est cité aucun nom.
Au surplus, mieux vaut laisser parler ce journal :
4c Le Congrès démocratique, annoncé depuis plus d'un mois,
a eu lieu dimanche dernier, dit le Débat social. Les membres du
congrès ayant trouvé les abords du lieu de leur réunion, encom-
brés par les agents visibles et invisibles de dame police, de
glorieuse mémoire, ont jugé convenable, pour ne pas servir
d'objet de curiosité à ces Messieurs, de se réunir dans un autre
local que celui qui avait été arrêté à cette fin. Nous ne pouvons
qu'approuver la détermination prise en cette circonstance par nos
amis. L'affaire du Prado n'étant pas encore vidée, et les assom-
meurs, les chevaliers du bâton et autres citoyens si sincèrement
dévoués au maintien de l'ordre, étant toujours libres et à l'abri
de toute espèce d'inquiétude, qui sait si les aimables protégés de
V Indépendance^ ne nous eussent point gratifiés une fois encore
d'un des incidents irréguliers, dans lesquels les organes de la
politique libérale reconnaissaient jadis des preuves non équi-
voques de l'amour du peuple pour ses institutions.
» Les membres du Congrès n'ont point voulu encourir le
risque d'avoir à repousser par la force une agression comme
celle à laquelle ont été en butte les citoyens réunis dernièrement
au banquet du Prado; ils ne l'ont point voulu pour deux raisons :
d'abord parce qu'ils ne veulent pas se mettre en contact avec
des gens de la trempe de M. Latour, forçat libéré qui était
le chef de l'intéressante cohorte stipendiée par les amis de
l'ordre, ensuite parce qu'ils ne savent pas jusqu'à ce jour si
la justice est décidée à punir comme elle le mérite une aussi
322 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
odieuse violation des lois, ou à la laisser tomber dans l'oubli.
Ils ont vu avec tout le monde que le parquet, si prompt lorsqu'il
s'agit d'arrêter des hommes comme le citoyen Mottet, de Ver-
viers, dont, de l'aveu même de ses ennemis politiques, toute la
conduite proteste contre la pensée même d'avoir songé à faire
prévaloir ses opinions par la violence, que ce parquet, si prompt
et si sévère en cette circonstance est, lorsqu'il s'agit du libre et
complet exercice de nos droits, d'une lenteur et d'une condes-
cendance qui feraient douter de la loyauté de nos magistrats.
Nous croyons que les gens honnêtes de tous les partis approu-
veront comme nous la conduite de nos amis. La réunion, nous
l'avons dit déjà, avait pour but de rédiger un programme
commun qui devait être la base, le point de départ de la propa-
gande démocratique socialiste en Belgique.
» Ce but a été noblement et complètement atteint. Com-
mencée à une heure et demie, la séance s'est prolongée jusqu'à
cinq heures du soir. La discussion a donc duré plus de trois
heures et demie. Les délégués, quoique venus de toutes les
parties du pays, n'ont pas eu de peine à se mettre d'accord sur
tous les points du programme. Quelques paragraphes, tels que
ceux relatifs à l'instruction, à l'abolition des armées permanentes
et à l'élection des ministres des cultes par leurs adhérents, ont
seuls soulevé quelques objections et nécessité quelques retran-
chements ou additions. Tous les délégués ont été d'accord que
le programme devait se diviser en deux parties, la première
proclamant les droits de l'homme dans leur conception absolue,
la seconde indiquant les principes qui doivent guider le législa-
teur dans la formation des lois, et contenant une série de
réformes par laquelle il est possible de conduire la société
humaine dans la voie du bien.
» Nous croyons que la plupart des principes proclamés par
le congrès, ainsi que les réformes sur lesquelles il appelle
l'attention, trouveront des approbateurs dans tous les rangs de la
société et dans tous les partis. Les conservateurs les plus enra-
gés ne pourront nier la nécessité d'une grande et forte organi-
sation du crédit, qui mette l'industrie et les travailleurs à l'abri
des crises politiques, et qui puisse asseoir sur une base inébran-
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 323
lable cette confiance dont les organes de la réaction ne voient
la possibilité que sous l'empire du knout.
» Nous ne passerons pas en revue aujourd'hui tous les
principes qui comportent le programme des démocrates socia-
listes, son étendue même nous force, pour le publier en entier,
de borner ici nos réflexions ; nous nous contentons d'informer
nos lecteurs qu'il sera, d'après une décision du congrès, publié à
dix mille exemplaires et traduit en flamand et en wallon, afin
d'être compris par les habitants des campagnes, qui ne faisaient
pas défaut à la réunion.
» A partir de dimanche, il est créé une rente démocratique
pour les besoins de la propagande et les frais d'impression du
programme et autres publications populaires. La répartition des
produits de cette rente est confiée à un comité nommé à cet
effet, qui rendra un compte périodique de sa gestion. »
Maintenant voici le programme qui fut adopté par le
Congrès du 12 juin 1849 :
€ PRÉAMUULE
» Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux
en droit.
» Si les hommes sont libres et égaux dans l'état de nature,
ils doivent l'être aussi dans l'état social.
» Les sociétés ne peuvent être établies que dans l'intérêt
et pour le bien de tous, partant les lois qui les régissent doivent
être l'expression de la volonté générale, et loin de sacrifier les
droits des uns aux droits des autres, elles doivent garantir les
droits de tous indistinctement.
» Les lois issues de la volonté générale, doivent assurer en
tout temps la libre manifestation de tous les vœux, de toutes les
pensées, de toutes les opinions, favoriser le développement de
toutes les facultés, assurer enfin dans la mesure du possible, la
satisfaction de tous les besoins.
» De ces prémisses il résulte que les premiers devoirs d'une
société politique sont de reconnaître et de consacrer : i® La
souveraineté du peuple; 2® Le droit de tous à la vie.
» Reconnaître la souveraineté du peuple, c'est proclamer
324 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
le suffrage universel, c'est déclarer avec Rousseau qu'il n'y a
de lois justes, légitimes et obligatoires pour tous, que celles qui
ont été discutées ou consenties par tous.
» Reconnaître le droit à la vie, c'est reconnaître le droit au
travail, car l'iuimanité ne peut vivre que par le travail.
» D'où il suit que le travail est non seulement un droit
mais encore un devoir, à moins d'admettre qu'on puisse vivre
sans consommer, ou produire sans travailler.
» Les principes qui précèdent constituent le droit absolu,
la vérité absolue.
» La justice ne sera établie sur la terre que lorsque tous ces
principes auront prévalu et qu'ils seront devenus la base de
toutes les institutions.
» Cette justice, il est de l'intérêt, du droit et du devoir de
tous les hommes de chercher à la réaliser.
» DÉCLARATION
» Les adhérents à la présente déclaration, ayant reconnu
que la société politique belge ne réunit pas jusqu'ici toutes les
conditions d'une société véritablement juste et légitime, en ce
qu'elle n'est pas le résultat du suffrage universel, librement et
légalement constaté, en ce qu'elle n'assure qu'à une partie de
ses membres le droit et le pouvoir de vivre par le travail,
ainsi que les autres droits primordiaux, inhérents à la nature
humaine.
» Les susdits adhérents se sont réunis dans le but de
rechercher ensemble par quels moyens on pourrait arriver,
progressivement et en se conformant aux lois établies, à faire de
la société belge une société selon la justice.
» Après discussion, les susdits adhérents ont reconnu
qu'indépendamment de toute espèce de système politique ou
social qui pourrait contenir en entier la formule de la société
future, l'application des principes et des mesures qui suivent
serait susceptible d'améliorer considérablement la condition des
hommes, — par conséquent de perfectionner dans une grande
mesure l'état social actuel, et de la rapprocher de la société de
l'avenir qui doit réaliser le droit de la justice dans toute leur
conception.
n- 4è-o>
Sif.
-..*« .. « 'à'^tM^I^^^ EN 1848- 1849
325
et s'engagent à propager en tous
I_ilfii'M»i|^i-H^*^il^ presse, par toutes les voix légales,
'*?*'• ^i -^ç^*
••
326 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
ait de même unité dans le pouvoir qui représente cette souve-
raineté ;
» 3^ Les conditions d'un bon gouvernement sont donc :
» a. Qu'il soit sorti du suffrage universel et direct ;
» b. Qu'il ne contienne qu'une seule Chambre représentant
toute la nation ;
» c. Que le pouvoir exécutif chargé d'exécuter les volontés
de la nation, soit toujours révocable et essentiellement subor-
donné à la Chambre des représentants qui constitue le pouvoir
législatif ;
» 4"* La société devant marcher sans cesse de progrès en
progrès, il faut, tant dans l'intérêt de sa sécurité que par respect
pour le droit de tous, que tous les moyens d'éclairer sa route
lui soient garantis;
» $'^ Donc, liberté de la pensée, quel que soit son mode
de manifestation, individuel ou collectif, périodique ou perma-
nent, par la parole ou la presse. En deux mots : liberté de la
presse, liberté de réunion et d'association ;
» (/" Droit à la vie pour tous les membres de la société :
aux valides le travail ; aux vieillards et aux infirmeis, l'assistance ;
» 7® Pour arriver progressivement à l'extinction du prolé-
tariat, garantie (sauf remboursement) des instniments de travail
et des matières premières, à toutes les associations d'ouvriers
réunissant les conditions voulues par des lois à établir ;
» 8^ Organisation du crédit par l'établissement d'une banque
nationale, à la fois agricole, industrielle et hypothécaire ;
» Elle doit être agricole, pour faire des avances aux cultiva-
teurs sur le produit ordinaire de leurs récoltes; industrielle^
pour avancer, aux producteurs peu fortunés, des matières pre-
mières, dont la valeur sera hypothéquée au premier titre sur les
instruments, machines et autres objets appartenant à l'emprun-
teur ; hypothécaire^ pour délivrer, sur dépôt de titres, des billets
représentant la propriété foncière ou autres valeurs quelconques,
lesdits billets ayant cours légal ou forcé ;
» 9" Etablissement d'agences communales destinées à rece-
voir en dépôt toutes espèces de produits, contre délivrance
d'un récépissé, représentant la valeur déposée et admissible à
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 327
Tescompte, lesquelles agences communales pouvant être char-
gées de la vente de produits au prix de fabrication (sauf une
légère commission), auront pour résultats nécessaires :
» a. De diminuer considérablement les frais du commerce,
en mettant en rapport direct le producteur et le consom-
mateur ;
» b. D'assurer le consommateur contre la fraude, la four-
berie, la falsification et Télévation excessive du prix des
produits ;
» c. De garantir le producteur peu fortuné contre les
exigences et les avidités des banquiers et des spéculateurs, de
lui permettre en tout temps de continuer ses travaux, et de
préserver les ouvriers du chômage, en lui assurant, même avant
hi vente, la valeur ou une partie de la valeur de ses produits ;
» d. De rendre possible la balance de la production et
d'apprécier ses rapports avec les besoins ;
» ic' Etablissement d' hospices civils pour tous les vieillards
et les infirmes ;
» 11° Etablissement de boucheries et de boulangeries sous
la direction exclusive de la commune, afin d'assurer à bon
marché les deux principaux aliments ;
» 12** Construction de grandes maisons d'ouvriers, bâties
sur un plan unitaire et réunissant toutes les conditions récla-
mées par l'hygiène, afin d'assurer aux travailleurs un logement
à la fois sain, commode et à bon marché ;
» 13" Construction, dans toutes les communes, de crèches
et de salles d'asile, pour les enfants ;
» 14*^ Toute institution qui se rattache aux intérêts géné-
raux de la société ne peut être établie ni pour le compte ni au
profit de quelques particuliers, mais pour le compte et le profit
de tous.
» Donc : Exploitation par l'Etat des chemins de fer, routes,
canaux, mines, etc.;
» Reprise et exploitation exclusive par l'Etat de toutes
espèces d'assurances envers les individus ou les propriétaires. En
un mot : solidarité;
» IS** Abolition de tous les impôt^ existants. Etablissement
338 HISTOIRE DE I^ DÉMOCRATIE ri* DU SOCIALISME
d'un impôt unique progressif sur le revenu net, mobilier et
immobilier ;
» Fixation d'un minimum en deçà duquel nul ne payera
d'impôt ;
» 16** Réforme du service militaire :
» Service obligatoire pour tous quand le pays le réclame ;
» Abolition des armées permanentes, à l'exception des
fonctions spéciales qui se rattachent à leur organisation ;
» Tous les chefs nommés à l'élection parmi les candidats
réunissant les conditions de capacité ;
» 17* Réforme de l'enseignement :
» L'instruction primaire gratuite et obligatoire pous tous ;
» L'instruction supérieure également gratuite. Les moyens
d'exécution fournis par l'Etat aux jeunes gens d'intelligence ;
» Ecoles d'arts et métiers ;
» Amélioration de la condition des instituteurs ;
» 18® Réforme administrative :
» Simplification des rouages administratifs ;
» Création d'écoles administratives ;
» Application du concours et de l'examen à la collation des
emplois de l'Etat ;
» Indépendance comme citoyens des fonctionnaires publics.
Conseils de discipline administratifs ;
» Création d'un ministère du progrès pour l'expérimenta-
tion de toutes les mesures utiles ;
« 19* Réforme religieuse :
» Election des ministres des cultes par leurs adhérents ;
» 20* Réforme judiciaire :
» La justice prompte et sévère pour tous, gratuite pour les
travailleurs ;
» Réforme des lois sur la détention préventive ;
» Abolition absolue de l'exposition publique, de la marque
et de la peine de mort. »
Le Congrès avait constitué un comité, dit de la Rente,
chargé de centraliser les fonds provenant des cotisations des
membres, à l'effet de pourvoir aux frais de la propagande.
D'après un avis publié par les journaux démocrates-socialistes,
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 339
les fonds devaient être adressés au citoyen C. Houzeau,
rentier, rue Névraumont, i8, hors de la porte de Cologne, lez-
Bruxelles.
Dès le lendemain du congrès, le Débat social commença la
publication d'une série d'articles développant le programme
adopté dans l'assemblée du 17 juin. Malheureusement, le parti
démocrate-socialiste ne fit guère preuve de vitalité. De plus, une
polémique passablement acerbe s'engagea entre la Nation quoti-
dienne et le Débat social^ la première reprochant aux hommes
du Débat social^ qu'elle disait représenter une nuance de l'opi-
nion démocratique, de « confondre le progrès avec l'exagé-
ration. »
Le Débat répliqua en disant que les hommes de la Nation
avaient perdu la cause démocratique par leurs hésitations
prudentes et leurs réticences habiles... « Qu'avez- vous fait de
Wil/iaucc, si puissante avant 1848? Vous lui avez donné un
drapeau républicain tout en reniant la république...? »
Quand, dans un parti, dans un parti naissant surtout, on se
dispute, la débâcle est proche, inévitable 1
Voyons maintenant ce que devint V Alliance au milieu de la
tourmente révolutionnaire de 1848-1849.
Ce fut cette société, on le sait, qui sous la présidence de
l^efacqz, prit l'initiative de convoquer le congrès libéral de 1846.
Les éléments modérés, à la veille des élections, du mois
de juin 1847, se séparèrent et constituèrent V Association
libérale.
Même après la scission, il y eut à V Alliance des démocrates
républicains et des libéraux constitutionnels et monarchistes,
notamment son président Defacqz, qui était conseiller à la Cour
de cassation.
Dès le lendemain de la révolution de Paris, le comité de
V Alliance se réunit plusieurs jours de suite, puis il convoqua ses
membres en assemblée générale le 19 mars.
Defacqz présida cette séance, entouré de MM. Van Meenen,
28.
330 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
fiartels, Funck, Dindal, Roussel, Gillon, Van Schoor, Fontai-
nas, Gheude, Oppenheiin, etc. Il y avait près de 400 membres
présents. Le secrétaire, M. Roussel, donna lecture d'un projet
de manifeste. Ce projet fut longuement discuté par MM. Jot-
trand, Bartels, Victor Faider, Massart, le notaire Heetveld,
Charles de Brouckère, Altmeyer, Picard, Funck, Le Hardy de
Beaulieu, Van Meenen et d'autres.
Il débutait en déclarant que le premier besoin du pays est le
maintien de la nationalité belge et de l'intégrité de son territoire.
Les Belges ont une patrie et ils veulent la conserver. Il n'y a
aucun doute d'ailleurs quant aux dispositions pacifiques des états
voisins et c'est parce qu'il en est ainsi, qu'il convient que les
dépenses pour l'armée soient réduites au plus strict nécessaire
et qu'il faut renoncer aux armements exagérés qui, outre qu'ils
ne peuvent que soulever les défiances extérieures, ont encore le
grand inconvénient d'ébranler le crédit public.
\J Alliance demandait en outre :
Une économie sérieuse dans les dépenses de l'Etat ;
La réduction des pensions excessives ;
La suppression de la marine militaire ;
La suppression des sinécures. La réduction des traitements
trop élevés ;
L'abolition des impôts de consommation, qui frappent le
nécessaire des classes laborieuses ;
Une réforme parlementaire mettant fin au cumul et la
dissolution des Chambres ;
La suppression du timbre des journaux, etc.
Cette attitude de Y Alliance fut amèrement critiquée par la
presse ministérielle, Y Indépendance en tête. Le ministère n'était
pas tranquillisé du tout sur ce que donnerait le nouveau corps
électoral, à 20 florins, aux élections de juin. Si les électeurs
allaient faire triompher les radicaux à Bruxelles, à Liège, à Ver-
viers, ailleurs, encore, qu'allait-il devenir ?
La campagne contre les radicaux et les républicains de
Y Alliance continua donc très vivement. Une nouvelle réunion
eut lieu le 11 avril. C'était une assemblée annuelle qui devait
nommer un nouveau comité.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 33 1
1 )efacqz présidait et il prononça nn grand discours, dont le but
évident était de tranquilliser ceux qui pouvaient donner créance
aux mensonges des adversaires, qui dénaturaient systématique-
ment le programme et les tendances du parti.
€ Les jours d'épreuve que nous traversons, dit-il, n'ont rien
ajouté, rien retranché aux principes qui me guidaient dans les
temps de calme et de sérénité. Mon symbole de foi politique
est toujours le même, il est simple et court ; il consiste en trois
articles, et ces trois articles se résument en quelques mots que
voici :
« Nationalité, Ordre ifitérieur^ Constitution. »
Puis il développa ces trois articles de sa profession de foi.
« Et quel serait chez nous le prétexte du trouble ? Est-ce
le malaise de certaines classes, est-ce la réforme de quelques
abus ?
» Je me hâte de le reconnaître, la première de ces considé-
rations est d'une immense gravité, elle appelle de sérieuses et
urgentes méditations et une solution efficace. Tout homme a
droit à l'existence dans la société dont il est membre. La société
lui doit les moyens d'exister, d'abord par le travail, ensuite par
des ressources extraordinaires. Si, dans les temps calamiteux, le
travail accoutumé vient à manquer aux bras courageux, ces
ressources, il faut bien les trouver quelque part, mais les prendra-
t-on chez ceux qui ont à peine le nécessaire, qui souffrent déjà et
que la détresse menace dans un avenir prochain ?
» D'un autre côté, ce n est pas non plus dans le désordre
que les classes qui ressentent le contre-coup des secousses
politiques, obtiendraient un adoucissement à leurs maux. La
perturbation sociale, au contraire, éloignerait le remède, car le
travail, le commerce, le crédit vivent de sécurité ; ce qui les
alimente, c'est la confiance dans l'avenir, c'est la stabilité de la
paix publique.
» L'agitation tumultueuse aurait-elle pour excuse le redres-
sement de quelques griefs. ?
» Ah ! je conçois l'agitation, l'émeute, l'insurrection même,
quand les libertés étouffées d'un peuple n'ont plus que ce moyen
extrême de se faire jour et de reconquérir leur empire. Voilà
33^ HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
pourquoi j'applaudis au principe de la révolution où la France se
régénère.
» Nous-mêmes, en 1830, n'avons-nous pas aussi usé de ce
droit ? Le gouvernement qui nous régit n'est-il pas aussi sorti de
l'insurrection ?
» Mais aujourd'hui que la liberté sur le sol belge peut,
quand il lui platt, faire entendre sa voix ; aujourd'hui que toutes
les réformes peuvent se demander, se débattre, se réaliser ; que
la nation a la faculté de les accomplir elle-même, sans secousse,
avec calme, avec circonspection, par les voies régulières et pai-
sibles des institutions qu'elle s'est données ; aujourd'hui je me
demande s'il serait possible d'attribuer au désordre une autre
cause que de mauvais instincts, que le besoin du désordre lui-
même ? Mon orgueil national se flatte que la Belgique n'aura pas
à déplorer de coupables excès. Est-il un Belge, en eflet, qui ne
doive être glorieux du calme où la patrie a su se maintenir dans
la tourmente universelle, qui ne doive bénir la sécurité excep-
tionnelle dont elle jouit, malgré l'ébranlement général de
l'Europe, malgré des commotions telles, que le monde n'en a pas
vu d'exemple depuis que l'empire romain s'est écroulé dans le
torrent des peuples débordant sur lui de toutes parts ?
» J'arrive, Messieurs, à mon dernier article, à la Constitution.
» Mon attachement à notre Constitution est naturel et légi-
time, car j'ai une part à revendiquer dans cette grande œuvre. Je
me fais gloire d'avoir siégé à la mémorable Assemblée nationale,
qui a doté le pays de cette charte dont aucune autre n'a encore
dépassé la sagesse et les principes libéraux. »
Voici la fin de ce discours qui eut à l'époque un grand
retentissement :
€ Mais aussi cette Constitution, je la veux tout entière,
exécutée loyalement dans son véritable esprit, telle enfin que la
Belgique la comprenait lorsqu'elle en a fait la loi fondamentale
de l'Etat. Mon devoir de citoyen est aussi de travailler à lui
conserver sa pureté native,. son caractère démocratique ou à les
lui rendre. En un mot, la règle de ma conduite est et sera tou-
jours la devise arborée en 1846 et en 1847, dans l'Assemblée des
délégués du libéralisme belge, et que le Congrès libéral, à chaque
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 333
session, a consacrée par ses applaudissements. Telles sont,
Messieurs, mes convictions et mes tendances. Vous jugerez si
elles doivent être celles du président de \ Alliance. »
Funck parla au nom de la nuance avancée de V Alliance.
« Dans ces derniers temps, dit-il, Tattitude ferme et digne
prise par \ Alliance a provoqué contre elle toute la colère de la
presse ministérielle ; le parti doctrinaire a relevé la tête et, dans
tout le pays, une prise d'armes générale a été organisée contre le
libéralisme démocratique. Il n'y a dans tout cela rien que de très
naturel ; une lutte électorale est prochaine, certaines candidatures
courront de graves dangers ; T-^Z/fa^ic^ est influente, le doctrina-
risme se défend contre elle, et Ton sait qu'il n'est pas toujours
très délicat sur le choix des moyens. »
Plus loin, Funck déclare qu'il veut lui aussi la Constitution,
mais toute la Constitution, y compris l'article 131, qui prévoit sa
revision.
La fin du discours de M. Funck, mérite d'être reproduite :
« Voici, dit-il, quelles sont, dans les circonstances actuelles,
les conditions d'existence pour notre Patrie :
» Dans l'ordre politique : application la plus large des prin-
cipes de la souveraineté nationale ; retrait des lois réactionnaires;
réforme parlementaire et administrative.
» Dans l'ordre matériel : économies importantes dans les
dépenses de l'Etat et spécialement dans l'armée ; suppression de
tous les droits d'octroi, d'entrée ou d'accises qui frappent les
objets de consommation nécessaires aux classes ouvrières; impôt
progressif sur le revenu ; travail assuré aux indigents valides,
moyennant un minimum de salaire ; liberté commerciale.
» Dans nos relations extérieures : relations amicales avec
nos voisins, relations de sympathie avec la France, qui doit être
la première sauvegarde de notre nationalité; union douanière,
s'il y a moyen, ou traité de commerce libéral avec la France,
afin de venir en aide à nos malheureuses populations flamandes,
car les Flandres meurent de faim, et chaque jour nous avons à
enregistrer un désastre de plus dans notre Irlande belge.
» A mon avis, ces conditions se réaliseraient plus facile-
ment par un gouvernement complètement démocratique ; mais
334 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
elles ne sont pas non plus irréalisables avec nos institutions
actuelles, si Ton veut y mettre de la franchise et du bon vouloir.
Nous avons des institutions démocratiques ; il faut qu'elles se
traduisent par des faits, et à cette condition, mais à cette con-
dition seulement, je suis prêt à leur donner mon concours dans
mon cercle restreint d'action. Que si Tune de ces institutions
se montre hostile ou devenait un obstacle à notre nationalité,
en n'acceptant pas les conditions que je considère comme indis-
pensables, je n'hésiterais pas un seul instant à en demander le
sacrifice. Nous avons vu dans ces derniers temps, et nous devons
nous attendre à voir encore beaucoup de revirements si prompts
et si inattendus, qu'ils seraient impmdents, pour ne pas dire
insensés, ceux qui attacheraient l'avenir et l'indépendance de
la Belgique au maintien de telle ou telle forme, de telle ou
telle institutition.
» Je me résume donc dans ces mots : indépendance de la
Belgique, réformes pacifiques et légales, maintien de l'ordre,
respect absolu pour la souveraineté nationale. 11 importe à ma
dignité de ne pas réfuter d'une autre manière les calomnies
de V Indépendance et de VObservateur contre lu prétendue
minorité républicaine de votre comité ; on ne répond que par
le mépris à de pareilles injures.
» En terminant, je vous prierai de remarquer, Messieurs,
que je n'ai pas eu l'intention de faire auprès de vous une
réclame électorale. Je suis convaincu qu'il vous sera plus facile
de trouver dans cette assemblée vingt-deux hommes plus ca-
pables, plus zélés et plus habiles que moi, pour diriger les
travaux de votre association, mais je dois dire aussi que, simple
membre de Y Alliance^ je n'en travaillerai pas moins et avec
la même ardeur au triomphe de notre principe : le libéralisme
franchement démocratique. »
Ce discours fut vivement exploité contre son auteur et
contre V Alliance elle-même.
Defacqz fut réélu président, mais il refusa. M. Dindal,
vice-président, donna également sa démission et d'autres
suivirent.
Alexandre Gendebien remplaça M. Defacqz à la présidence
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 335
de V Alliance^ ce qui fit dire que la société électorale était
devenue ouvertement républicaine.
Le Libéral liégeois^ organe démocratique, après avoir féli-
cité V Alliance d'avoir déjoué une fois de plus, par la fermeté
de son attitude, les intrigues et les manœuvres déloyales des
affidés du ministère, ajoutait : « U Alliance veut la Constitution
et toute la Constitution, et nous la voulons comme elle. Avec
VAlliince^ nous respectons, dans le roi Léopold, Télu d'une
majorité légale, mais nous réservons le droit de discuter, devant
la nation souveraine, l'opportunité qu'il pourrait y avoir pour
le pays, dans telles circonstances données, à user du droit de
revision de la Constitution, pour substituer en Belgique, à la
forme monarchique qui offre tant d'inconvénients, la forme
républicaine, qui présente tant d'avantages. »
L'élection législative du 23 juin 1848, nous l'avons vu,
fut un succès pour les scissionnaires de V Alliance^ qui avaient
fondé Y Association libérale. Ils furent élus à une écrasante
majorité, grâce, bien entendu, à l'appui des cléricaux et de
la Cour.
Le 12 juillet suivant eurent lieu les élections provinciales,
et M. Roussel, candidat de l'-^Z/iVï^c^, conseiller sortant, resta
sur le carreau. Le 22 août, aux élections communales, V As-
sociation libérale triompha encore de V Alliance et élimina
quatre de ses candidats : MM. Gendebien, Van Meenen, Jules
Bartels et Ducpétiaux.
Ces divers échecs donnèrent le coup de grâce à V Alliance.
Les hommes de la Nation essayèrent bien de la reconstituer
plus tard, mais sans aucun succès.
Le Débat social y dans son numéro du 29 février 1849,
parle de cet essai et dit : « Il y a un an, le 26 février, que
y Alliance s'est suicidée en négligeant, soit par peur, soit par
incapacité, de se mettre résolument à la tête du mouvement
que devait provoquer la révolution de Paris et la proclamation
de la République en France. Ayant ainsi sacrifié son initiative
et sa force, VAlliance, dans sa marche, a continué d'être in-
certaine; sa route s'est parsemée d'écueils, chacun de ses pas
a été marqué d'une défaite... »
336 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
CHAPITRE IV
Les échauffourées de Quiévrain et de Risquons-Tout.
L'ASSOCIATION DÉMOCRATIQUE DE BRUXEU.E3. — LA SOCIÉTÉ
DES COMMUNISTES ALLEMANDS. — ÉCHAUFFOURÉES DE QUIÉ-
VRAIN ET DE RISQUONS-TOUT, — APPEL AUX BELGES RÉSIDANT
A PARIS. — FORMATION DE LÉGIONS. — ORGANISATION DE
CES LÉGIONS. — LA PREMIÈRE ARRIVE A QUIÉVRAIN LE
26 MARS. — l'appel aux BELGES. — PROCLAMATION DE
BLERVACQ. — A SECLIN. — COMBAT DE RISQUONS -TOUT. —
RELATION OFFICIELLE. — APPRÉCIATION DE LA PRESSE DÉMO-
CRATIQUE. — LE PARQUET A l'œUVRE. — POURSUITES MONS-
TRES. — LA COUR d'assises d' ANVERS. — CONDAMNATION A
MORT. — CONDAMNATION A VINGT ANNÉES DE RÉCLUSION. —
LA CITADELLE DE HUY PRISON POLITIQUE. — GRACES ACCOR-
UÉbS AUX CONDAMNÉS. — RÔLE DU PROCUREUR GÉNÉRAL DE
UAVAY DANS CETVE AFFAIRE.
\J Association démocrat'que de Bruxelles se réunissait tous
les dimanches. Sa séance du 27 février 1848 fut exceptionnelle-
ment nombreuse, à cause des événements qui venaient de se pro-
duire à Paris.
Presque tous les membres étaient présents et, parmi eux,
Tavocat Louis Spilthoom, délégué de TAssociation démocrati-
que de Gand, et Victor Tedesco, jeune avocat démocrate-socia-
liste, originaire de Luxembourg, faisant son stage à Liège.
L'Association, nous Tavons vu, décida Tenvoi d'une adresse
au gouvernement provisoire de Paris et confia la mission de la
porter à Spilthoorn, qui partit le i^' mars accompagné d'un démo-
crate namurois, M. Braas, avocat.
Une foule plus compacte encore que celle qui «assistait à
l'assemblée du 27 février, attendait l'issue de la réunion dans
l'estaminet de la Vieille Cour de Bruxelles, local de Y Associa-
tion difnocratu/ue et dans la rue en face de celui-ci. L'efl'erves-
cence était grande. On commentait la chute de Louis Philippe,
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338 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
annonçant pour le lendemain, lundi, une grande réunion publique,
dans laquelle on réclamerait le droit de vote, non seulement
pour les bourgeois censitaires, mais aussi pour le peuple.
Dans la foule, on remarquait plusieurs individus à mine pati-
bulaire, qui excitaient les ouvriers par leurs chants et leurs cris.
L'un d'eux,ayant un pistolet à la ceinture,chantait la Marseillaise
et criait : « A bas Léopold I » et « Vive la République 1 ».
Tedesco, que les allures de ces hommes avaient rendu méfiant,
mit les ouvriers en garde contre les agents provocateurs et leur
recommanda vivement de rester calmes. ^Ce qui n'empêcha pas
le procureur général de Bavay,lors du procès de Risquons-Tout,
de soutenir, sur la foi d'un rapport fait par l'inspecteur de police
Deckers, que Tedesco avait excité au désordre et tenu un dis-
cours révolutionnaire.
« Vous voyez bien, aurait-il dit d après le procureur général,
combien il est désagréable de tra/ailler pour les aristocrates. Je
suis venu de Liège expressément pour vous faire suivre l'exemple
des Français.
» Le Seigneur nous a créés pour vivre ensemble et non pour
travailler pour les aristocrates. Ne faisons plus couler la sueur
pour eux, soyons égaux.
» Demain, réunissez- vous entre 8 et 9 heures, pour vous ren-
dre à l'hôtel de ville et demander le renvoi des troupes : surtout
tâchez a* être armés. Si nous ne réussissons pas demain matin,
demain soir, entre 6 et 7 heures, il y aura séance publique pour
tout le monde ; nous tâcherons d'être plus nombreux. »
Dans la soirée, et malgré les appels au calme, des mani-
festations eurent lieu dans plusieurs quartiers de la ville.
Le lendemain, le Bourgmestre de Bruxelles prit l'arrêté
suivant, qui fut affiché immédiatement :
M Ville de Bruxelles.
» Rassemblements.
» Le Bourgmestre, voulant mettre un terme aux rassemble-
ments tumultueux qui ont eu lieu hier soir sur quelques points
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 339
de la ville, et prévenir toute atteinte au bon ordre et à la paix
publique ;
» Vu Tarticle 94 de la loi communale ;
» Arrête :
» Article premier. — Toute réunion de plus de cinq
personnes sur la voie publique est interdite.
» Art. 2. — Les personnes rassemblées en contravention
à la disposition qui précède, devront se retirer à la première
injonction. des agents de l'autorité ; en cas de refus, elles y seront
contraintes par la force et encourront les peines comminées par
la loi.
» Art. 3. — Le présent arrêté sera obligatoire immédia-
tement api es sa publication.
» Expéditions en seront immédiatement transmises à M. le
Gouverneur de la province et aux greffes des tribunaux de pre-
mière instance et de police de Bruxelles.
» Fait à Bruxelles, le 28 février 1848.
» Le Bourgmestre,
» Chevalier Wyns. »
UAssociaton démocratique^ simple groupe de propagande
républicaine et socialiste avant le 24 février, acquit tout à coup,
à cause des événements de Paris, une importance considérable.
Elle devint le centre du mouvement démocratique belge, f^* ^
Un assez grand nombre de réfugiés politiques allemands,
français, italiens, polonais en faisaient partie.
Quelques-uns de ceux-ci quittèrent Bnixelles, pour aller
à Paris. Tel fut le cas de Imbert, vice-président, qui fut
nommé Gouverneur des Invalides civils et installé aux Tuileries
aussitôt son arrivée dans la capitale française.
D'autres reçurent un mandat d'expulsion, Karl Marx
notamment.
En présence de ces faits, la Société des Communistes alle-
mands de Bruxelles, se réunit le 3 mars, et décida de se dissou-
dre et de transférer à Paris le siège de son Comité central. Cela
résulte d'un document rédigé en allemand, et qui fut saisi
le 3 mars, à minuit, lorsque la police arrêta Karl Marx.
340 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Les jours qui suivirent furent encore marqués par une
certaine agitation, ce qui ne laissa pas d'inquiéter le gouver-
nement ainsi que le chef de TEtat. De leur côté, les démo-
crates et les républicains continuaient à espérer que le roi
abdiquerait et que la monarchie ferait place à un gouvernement
républicain. Nous n'en voulons pour preuve que les réunions
tenues du lo au 15 mars chez M. Funck, réunions dont nous
avons déjà parlé plus haut.
Lors de l'émeute du 27 février, la police fit plusieurs
arrestations ; parmi les personnes arrêtées, certaines étaient
porteurs de pistolets et de grands poignards. Tel fut le cas de
Dassy, qui fut condamné de ce chef à trois mois de prison.
'Jusqu'à la fin du mois de mars, des rassemblements eurent
lieu le soir dans différents quartiers de la ville, mais ils ne
présentèrent aucun caractère de gravité et il suffit de quelques
charge de police pour les disperser.^
*
Pendant ce temps, des ouvriers belges, habitant Paris, s'y
réunissaient à l'effet de former une légion armée pour venir
proclamer la République en Belgique.
Un nommé Félix Becker, natif de Reims, avait pris l'ini-
tiative de cette expédition. Par la voie des journaux, dès le
27 février, il avait fait appel aux Belges habitant Paris et les
avait invités à se réunir Passage Rivoli, 17.
Deux autres Belges, Frédéric Blervacq, marchand de vins,
né à Péruwelz, et Charles Graux, ouvrier imprimeur, né à
Virelles près de Chimay, s'étaient joint à lui et, dès ce
moment, ce fut chez Blervacq, marchand de vins, rue Ménil-
montant, 34, que le siège de l'association fut transféré.
Il y avait alors, sur le pavé de Paris, des milliers d'ou-
vriers sans travail et, parmi eux, un grand nombre de Belges.
Plusieurs de ceux-ci se firent inscrire, les uns, dans l'espoir de
rentrer en Belgique sans bourse délier, puisque l'on disait que
le gouvernement mettrait un train à leur disposition, les autres,
pour avoir de quoi manger, car des distributions de vivres furent
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 34 1
faites aux ouvriers belges, grâce à une démarche de Imbert,
ancien vice-président de ï Association démocratique de Bruxelles,
auprès du préfet de police Caussidière (i).
Spilthoorn et Braas, délégués de V Association démocratique
à Paris, eurent-ils connaissance des projets de Becker et de
ses amis ? Ce point n'est guère éclairci encore.
Braas rentra en Belgique le 6 mars et ne fut pas inquiété.
Quant à Spilthoorn, il ne quitta Paris que le 30 mars au matin,
et à peine eut-il traversé la frontière, qu'il fut arrêté et conduit
à la prison de Mouscron.
Le dimanche, 26 mars, plusieurs réunions avaient été convo-
quées dans divers endroits de Bruxelles, notamment au cabaret
portant l'enseigne : A Bois-le- Duc ^ rue de la Montagne, au caba-
ret A l Ange y place de la Chapelle et au cabaret L' Étrille, rue
de Rollebeek.
Au local de V Association démocratique^ à la Vieille Cour
de Bruxelles^ rue des Sœurs-Noires, il y avait beaucoup de
monde dans le café, mais la salle des séances était fermée, sur
Tordre du président Lucien Jottrand. Celui-ci avait conseillé à
ses amis de ne pas se rendre au local. On lui avait annoncé que
des hommes salariés par la police devaient s'y réméré pour y pro-
voquer des troubles et permettre ainsi à la police de procéder à
certaines arrestations. Le général Mellinet, président d'honneur
de l'Association, se rendit quand môme au local avec V.Tedesco,
(i) Voici le texte de l'appel aux Del^çcs qui parut dans certains journaux de Paris
à la fin de février :
c Avis patriotique. — L'association belge donne avis à ses compatriotes résidant H
Paris, qu elle tiendra ses séances tous les mercredis et dimanches, depuis midi jus(|u'à
quatre heures, rue Ménilmontant, 24. La première réunion aura lieu demain mercredi,
V^^ mars. Les patriotes belges qui veulent faire partie de cette association sont invités
à vouloir bien s'y faire inscrire et prendre connaissance du but que l'on se propose
d'atteindre.
> Les membres du comité d'association :
» (Signé) Beckbr, président, ex-chef d'état-major de
Mellinet en 1830 et 1831.
» F. Blrrvacq, vice-président.
» Ch. Graux, secrétaire, ancien officier. »
29.
34^ HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSM E
dans le but de prévenir des désordres et d'empêcher une lutte
avec les policiers. Ils critiquèrent Tattitude de Jottrand qui
manquait, disaient-ils, d'énergie et n'avait aucune suite dans les
idées.
Mellinet, Tedesco et une quinzame d'autres personnes,
restèrent une couple d'heures à la Vieille Cour de Bruxelles et
de là ils se rendirent au cabaret L'Union^ Grand'Place.
^ La soirée fut assez mouvementée. Des groupes de quatre à
cinq cents personnes parcoururent les rues, en chantant la Mar-
seillaise et en criant : « Vive la République I » Une bande qui
avait traversé la rue Haute, la place de la Chapelle et la place du
Sablon, s'arrêta rue de RoUebeek devant la caserne, dans le but,
assura-t-on le lendemain, d'/ prendre des armes.
Cette agitation qu'un journal appela une « tentative
d'émeute » ne donna lieu qu'à deux incidents dont \ Indépen-
dance rend compte en ces termes :
j « Dimanche soir, un groupe de perturbateurs descendait la
Montagne de la Cour en poussant des cris confus et en chantant.
Arrivé devant la nie des Carrières, en face le local de la Grande
Harmonie, ce groupe rencontra des agents de police, qui lui
ordonnèrent de se disperser. Quelques-uns de ceux qui le compo-
saient ayant fait mine d'opposer de la résistance, un sergent de
ville en saisit vivement un au collet et le mit en état d'arrestation,
pendant que tous les passants et les membres de la Grande Har-
monie, qui étaient accourus en grand nombre sur le balcon de la
maison, applaudissaient et criaient bravo à cet acte de vigueur.
En présence de cette manifestation des sentiments de la popu-
lation, les perturbateurs se sont d'autant plus hâtés de se dis-
perser. »
Le second incident est rapporté comme suit :
N> « Six individus prévenus de désordres commis sur la voie
publique ont été arrêtés dimanche soir et hier matin à Bruxelles.
L'un d'eux a été reconnu pour avoir fait partie d'un groupe de
perturbateurs qui s'étaient rassemblés hier, vers onze heures,
en face de la caserne d'infanterie, rue de RoUebeek, où se
trouve un bataillon du T' régiment de chasseurs à pied. Un
coup de pistolet avait été tiré en Tair devant le factionnaire
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 343
de la garde de police de la caserne, par ce même individu, qui
fut arrêté presque immédiatement avec quatre autres et conduits
au bureau de police du Grand-Sablon. Un piquet de grenadiers
du régiment d'élite et des agents de police se tenaient près de la
fontaine du Grand-Sablon. Les rassemblements qui s'étaient
formés dans la quartier se sont dispersés peu à peu sans com-
mencer le moindre désordre. »
Quelques arrestations furent faites cependant par la police
et la gendarmerie. Parmi les arrêtés figurent Jean Pellering et
De Guesco qui, tous deux, furent poursuivis et condamnés
à six mois de prison 1 (i). ^.
Des manifestations et des troubles eurent lieu également en
province.
Dans l'après-midi du i8 mars, dans la commune de Vaulx,
près de Tournay, quatre cents ouvriers carriers cessèrent le travail
et manifestèrent en chantant et en criant : . Vive la République 1
Ils ne causèrent aucun dégât, mais les gendarmes en arrêtè-
rent six, qu'ils déclarèrent être les chefs de la bande et qui furent
condamnés quelques jours plus tard à deux ans de prison!
Le même jour, à Gand, des rassemblements se produisirent
Marché du Vendredi. Des ouvriers dépavèrent une partie de la
place pour faire une barricade.
Au Borinage, dans la nuit du 28 au 29 mars, quelques
grèves suivies de bagarres eurent lieu, mais encore une fois rien
de bien grave.
Sur l'un des manifestants arrêtés à Bruxelles, le 26 mars, on
trouva un papier sur lequel étaient écrits, au crayon, les six
noms suivants :
Castiau ; De Robaulx ; Tedesco ; Le Hardy de Beaulieu,
général ; Mellinet, général, et Pellering, ouvrier.
Il n'en fallut pas plus pour que le parquet y vit la compo-
(i) Tribunal correctionnel de Bruxelles, audience du 27 mai 1848. Cette alfaire fut
appelée l'affaire Kats et consorts. Six prévenus sur sept étaient présents : Joseph Kats,
bottier, Jean Pellering, id., André Quoillin, typographe, Ch. De Guesco, menuisier,
Pierre Voste, Uilleur, Henri Decock, imprimeur. Etait absent : Antoine Kats, peintre
en bâtiments. n&Mâient défendus par M«» Jottrand, Franck et V. Faider. La préven-
tion portait : Provocation à la rébellion par discours tenus dans des lieux publics, cris
do € A bas le Roi 1 » etc., etc.
344 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
sition du gouvernement provisoire de la République belge, dans
le cas où Témeute aurait été triomphante I
Mais vers la fin de la journée du 26, tout rentra dans le calme.
Le 26 mars, dans l'après-midi, on semait dans les rues de
Bruxelles des petits billets portant : Mercredi 29 mars^ à stx
heures f on se rendra en masse au couvent des jésuites. Feu et
sang, sont les mots de ralliement.
Pendant que ces faits se passaient à Bmxelles, on organi-
sait à Paris les « légions belges » qui devaient pénétrer en
Belgique, les armes à la main, et y proclamer la République.
Spilthoom, nous l'avons déjà dit, avait quitté Paris le
20 mars et avait été arrêté à la frontière. Le lendemain, Louis
Delestrée, ouvrier terrassier, né à Gheel et mêlé aux clubs
belges de Paris, quittait également cette ville pour la Belgique,
porteur d'une lettre d'introduction de Bornstedt, réfugié alle-
mand qui avait habité Bruxelles et avait fait partie de V Associa-
tion démocratique ^^t d'un mot de Imbert, « priant les démocrates
de Bruxelles d'avoir confiance au citoyen Delestrée qui avait
donné des preuves de son dévouement à Paris ».
Il fut suivi de deux élèves de l'école polytechnique de Paris,
qui avaient été mêlés également au mouvement belge à Paris et
que l'on rencontra à Bruxelles, en compagnie de Mellinet,
Tedesco et d'autres, le 26 mars, pendant les manifestations.
Quelques jours auparavant, ces jeunes gens avaient été vus à
Gand.
Deux expéditions furent dirigées sur la Belgique, la pre-
mière, conduite par Jules Fosses, ancien officier de cavalerie, né
à Porcheresse ; la seconde, commandée par Blervacq. La pre-
mière, qui devait entrer en Belgique par Quiévrain, arriva à
Valenciennes le 25 mars. L'autre, qui devait aborder la frontière
du côté de Mouscron, fut dirigée sur Lille.
Ce furent des trains spéciaux et gratuits qui transportèrent
les « légions belges ». D'après les uns, le gouvernement français
en supporta les frais, heureux de débarrasser le pavé de Paris
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 345
de quelques milliers d'ouvriers étrangers, la plupart sans travail
et sans ressources. D'après d'autres, la compagnie des chemins
de fer du nord s'était offerte gracieusement à faire le transport...
Quoi qu'il en soit, voici comment le Moniteur belge raconta
l'affaire de Quiévrain, dans son numéro du dimanche 26 mars :
« Hier matin, à 6 heures, un convoi spécial portant environ
900 individus venant de Paris, est arrivé à Quiévrain. L'autorité
belge avait été avertie. Une colonne mobile de troupe de ligne
occupait la station ; beaucoup d'habitants armés de fusils de
chasse s'étaient spontanément joints à la troupe. Lorsque le convoi
est arrivé en vue des soldats, une centaine d'individus, parmi
lesquels on suppose que se trouvaient les principaux chefs, se
sont précipités hors des voitures en marche et se sont dispersés.
» Le convoi a été entouré par les troupes. Les individus
qui n'avaient pas de papiers ont été conduits, sous escorte, à
Mons et mis à la disposition du parquet. Quatre-vingt-dix Fran-
çais environ ont été renvoyés en France par les voitures qui les
avaient amenés.
» On a trouvé dans les wagons des cartouches, des pisto-
lets, des proclamations et un drapeau sur lequel était écrit :
Appel aux Belges.
» Quatre individus, porteurs d'armes, ont été arrêtés et mis
à la disposition du procureur du roi.
» Les autres ont été dirigés sous escorte dans leurs com-
munes respectives.
» D'après les nouvelles d'hier soir, un second convoi de
800 individus, commandés par le sieur Fosses, était arrivé à
Valenciennes.
» Ces hommes, apprenant que la station de Quiévrain était
gardée par les troupes, se sont arrêtés. Ils disaient qu'ils atten-
draient un nouveau convoi pour entrer en Belgique.
» Des rapports, parvenus à la station de Quiévrain, -assurent
qu'une grande démoralisation règne parmi eux, et qu'ils se
plaignent d'avoir été trompés par ceux qui les ont conduits. »
Un journal français, le Moniteur universel^ rendit compte
également de l'incident et le Moniteur belge^ qui reproduisit sa
narration, la fit suivre d'une note disant que les faits rapportés par
34^ HI8T0IRS DB LA oiMOCRATIB ET OU S0CIAU8MB
le journal français concordaient avec les renseignements donnés
par le gouvernement.
Voici le récit du Moniteur universel de Paris :
€ Les faits qui se sont passés sur la frontière de la Belgique
ont été l'occasion d'accusations violentes ou au moins de perfides
commentaires. Nous avons besoin d'éclairer le public par un
récit exact et détaillé de toutes les circonstances.
» Le 24 mars y au soir, le citoyen Delescluze, commissaire
du gouvernement près les départements du Nord et du Pas-de-
Calais, apprit à Valenciennes qu'un convoi de 800 ouvriers
belges devait arriver de l'intérieur de la France, vers une heure
du matin. Ces ouvriers avaient demandé au gouvernement fran-
çais de leur accorder des moyens gratuits de transport pour
retourner dans leur pays, où ils espéraient trouver des travaux
que Paris ne leur offrait point en ce moment. Ces ouvriers
impatients de regagner leurs foyers, étaient partis inopinément ;
ils étaient, au reste, sans armes et, pour la plupart, accompagnés
de leurs enfants. Etant prévenu, en même temps, par le
gouvernement, qu'un autre convoi plus considérable devait arri-
ver quelques heures après, le citoyen Delescluze craignait
l'encombrement qui devait en résulter pour la ville de Valen-
ciennes et qui pouvait inquiéter la population. Il savait que
c'étaient des ouvriers sans ouvrage, rentrant dans leur pays pour
y chercher des ressources. Cette opinion semblait d'autant mieux
fondée, qu'il y avait eu depuis peu, sur les chemins de fer et
ailleurs, d'assez violentes collisions entre les ouvriers indigènes
et étrangers, par suite desquelles ces derniers avaient dû renon-
cer à leurs travaux.
» Ces arrangements pris, il retourna à Valenciennes.
» Cependant, les convois annoncés n'arrivèrent qu'à quatre
heures et demie. Il n'y avait pas d'armes, ainsi que le constatent
les rapports du commissaire de police, et bientôt après les loco-
motives belges entraînaient les wagons. Mais à peine le convoi
fut-il en marche, que des cris de colère retentirent. € Nous som-
mes trahis», s'écrièrent quelques voix; et un certain nombre d'im-
migrants purent sauter des voitures avant que le train eût acquis
toute sa vitesse. A Mouscron, d'autres voyageurs trouvèrent le
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 347
moyen de descendre, de sorte que deux cents personnes environ
n'entrèrent pas en Belgique. Le reste fut transporté à Quiévrain
et se trouva en débarquant au milieu d'un bataillon belge. Ils ne
furent cependant pas, ainsi qu'on Ta faussement dit, faits pri-
sonniers ; ils furent simplement conduits selon les habitudes
ordinaires, dans la salle de visite de la douane, et soumis aux
investigations d'usage. Soixante Français qui se trouvaient parmi
eux, furent reconduits en France par le chemin de fer ; les
Belges furent dirigés vers leur résidence. Quelques-uns seule-
ment, reconnus pour des repris de justice, furent mis sous la
main des autorités.
» Voilà toute l'aflfaire de Quiévrain dont on a fait tant de
bruit... »
Ce récit fut confirm.é plus tard, devant la Cour d'assises
d'Anvers, par Auguste Gobert, ingénieur-mécanicien de troi-
sième classe qui, en exécution d'une décision prise à Bruxelles,
par les ministres de la guerre (Chazal) et des travaux publics
(Frère-Orban) et par M. Delescluze, commissaire du gouverne-
ment français pour le département du Nord, avait été chargé
de remorquer le train à partir Je Valenciennes et de l'amener à
Quiévrain.
L'expédition des Belges habitant Paris avait été précédée de
manifestes et de proclamations, et on trouva, dans le convoi de
Quiévrain, un drapeau portant sur l'étoffe ces mots : « Appel
aux Belges. »
L'une de ces proclamations était conçue comme suit :
« Appel au peuple belge I Compatriotes, après le glorieux
exemple de Paris et de la France, combien de temps encore
subirez-vous le gouvernement antinational qui vous coûte le
Limbourg et le Luxembourg ?
» L'alliance des peuples peut seule vous rendre la prospérité
détruite par les entraves douanières, en restaurant l'industrie par
le débouché français.
» Pour nous réunir à nos trois cent soixante mille frères si
lâchement livrés en 1839, ^^^^ n'avez qu'un article à changer
de votre Constitution.
» Les patriotes, les démocrates les plus purs seront mis
348 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
à la tête des affaires. Les sympathies du peuple fiançais vous
sont acquises et garantissent votre indépendance nationale, sous
la bannière d'une république amie ou confédérée.
» Respect aux personnes, aux propriétaires, aux cons-
ciences.
» Vive la République belge ! Vive la République fran-
çaise ! Vive la République européenne ! »
L'affaire de Quiévrain échoua donc lamentablement (i).
L'échauflfourée de Risquons-Tout fut plus sérieuse.
Deux trains, composés d'environ 1,500 hommes, comman-
dés par Blervacq et par Graux, arrivèrent à Lille le 26 mars.
Deux élèves de l'école polytechnique de Paris, Lefrançais et
Viot, les accompagnaient.
Ceux-ci avaient fait imprimer un manifeste qui devait être
distribué en Belgique et dont voici le texte :
« Liberté^ Egalité^ Fraternité.
» PROCLAMATION.
» Chers Concitoyens,
» Rassurez-vous, vingt mille de vos compatriotes, qui ont
(i) Un groupe d'ouvrière français qui étaient partis pour Valenciennes^ et furent
arrêtés à Quiévrain, adressèrent au Consiiiutionnel de Paris la lettre suivante :
« Monsieur le Rédacteur,
» Dans les circonstances fâcheuses où nous nous trouvons, et pour éviter le blâme
qui pourrait retomber sur nous, d'être revenus de Belgique sans avoir combattu, après
être partis avec nos frères belges pour affranchir la patrie, je m'empresse de vous faire
connaître les faits qui viennent de se passer.
» Nous avons été indignement trompés. Par qui ? Nous l'ignorons.
» A noire dé^iart de Paris, il y a deux jours, on nous avait promis qu'arrivés à la
frontière, on nous fournirait des armes et des munitions, et que nous pourrions ainsi
entrer en campagne. Mais il n'en a rien été. C'est à peine si de Paris à Valenciennes,
nous avons eu de quoi manger. La plupart d'entre nous n'avaient rien pris depuis vingt-
quatre heures. Pour couronner l'œuvre, après ce jeûne, qui n'était nullement d'ordon-
nance, on nous a débarqués samedi, 35 mars, à cinq heures et demie du matin ; non
pas sur la frontière de France, comme on nous l'avait promis, mais & Quiévrain, au
milieu de trois mille hommes de troupes belges, accompagnés de quatre pièces de canon.
» On s'empara de tous nos compagnons belges, que l'on conduisit dans un lieu de
détention provisoire.
» Quant à nous autres. Français, on nous mit en prison pendant deux heures, et ce
n'est qu'après de vives réclamations de M. le commissaire du gouvernement, de Valen-
ciennes, que nous avons été rendus à la lit>erté.
» Nous vous prions. Monsieur, de publier cette lettre, et de recevoir l'assurance, etc.
» I.es citoyens : Laforge, Patinot, Galet Louis, Protat I^uis, Bourgars Auguste,
Guillot, Douard, Lemayer, Warin, de Cœur Jean, de Cœur Julien, Juge tielger, Lessage,
Guille, Ixbretf Garin, Brelle, etc. »
jH^elgiqce en 1848- 1849
349
'Si '^^^ Jî
hé de Paris, sont à vos portes et viennent
^urs bienfaits.
'gst : Liberté, Ordre et Fraternité,
illant sous un gouvernement belge, mais
^ffiff-^^
r ^ t
. ' '^rrr^'
350 HISTOIRE DB LA oiMOCRATIB ET DU SOCIAUSMB
» Pouvez-vous vivre en travaillant ? Non, citoyens, vous
ne pouvez pas vivre tant que vous aurez des despotes, des
suceurs de la sueïir du peuple, qui seront à la tête du gouver-
nement, des hommes gorgés de toutes les jouissances, pendant
que leurs concitoyens sont décimés par la famine, manquant
des premières nécessités -de la vie, tant que vous n'aurez pas
un gouvernement paternel, qui s'occupera du besoin de ses
frères en organisant le travail et qui lui procure ses premiers
besoins ; en s'occupant, en un mot, de cette classe intéressante
de la société, qui produit tout, et qui cependant aujourd'hui est
la dernière à être appelée au banquet de la vie. Ce que nous
voulons, citoyens, c'est un gouvernement républicain belge,
allié à la France, qui permettra que le produit de votre in-
dustrie arrive aux consommateurs sans toutes ces entraves
qu'apportent toujours les gouvernements affamés d'or, par toutes
espèces de droits de douane et mille autres inventions arbi-
traires, à l'aide desquelles ils s'efforcent de sauvegarder leurs
trônes chancelants. Ce que nous voulons, enfin, c'est la liberté,
l'égalité, la fraternité universelle.
» Les vit-on jamais, ces hommes corrompus, s'enquérir si
leurs frères ont ou non le moyen de supporter cette existence
qui devrait leur être si chère î Les vit-on jamais, ces aristo-
crates, s'informer si ces ouvriers, qui leur font toutes ces
belles voitures, tous ces beaux meubles, ont ou non de quoi
élever leurs familles ?
» C'est donc à nous, républicains de toutes les nations,
à nous réunir pour chasser ces tyrans tremblant au seul nom
de république. C'est en vain qu'ils prennent toutes les me-
sures en leur pouvoir ; ils devraient savoir que ni la force
des baïonnettes, ni le plomb, ni la mitraille ne peuvent servir
d'obstacle à un peuple qui marche à la conquête de ses droits.
Organisez- vous, citoyens, et marchez sur Bruxelles, rejoindre
vos frères. Unissons-nous donc, concitoyens, nos frères, et
rallions-nous aux cris de : Vive la République /
» Frédéric Blervacq et Graux. %
A peine arrivés à Lille, Lefrançais et Viot s'adressèrent
à Delescluze, commissaire général de la République près le dé-
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 35 1
partement du Nord, à TefFet d'obtenir des rations de pain et
de vivres de campagne. Ils déclaraient, dans leur lettre, qu'ils
avaient accompagné le premier convoi d'émigrants belges, au
nombre de 800, et qu'un second convoi était attendu le soir.
Ils expliquaient leur présence, en disant qu'ils accompagnaient
les Belges à l'eflfet d'empêcher les désordres qu'ils pourraient
occassionner sur leur passage.
Les 1,400 hommes arrivés de Paris furent cantonnés à
Seclin et dans plusieurs villages et hameaux des environs. Ils
n'avaient pas d'armes. On leur distribua chaque jour des rations
de pain et 35 centimes. Dans une des dépêches qu'il adressait
chaque jour au ministre de la guerre de Paris, le général
Négrier, commandant la i6* division militaire de Lille, dit
que les Belges se sont arrêtés à Seclin, pour avoir des armes
et pénétrer de force en Belgique pour y proclamer la Répu-
blique (i).
Le 27 mars, Delescluze demanda au général Négrier de
lui remettre « 1,500 fusils pour armer les gardes nationales »
et, par ordre du ministre de la guerre, ces fusils furent délivrés
et transportés sur cinq chariots de la citadelle à Seclin, dans la
nuit du 28 au 29 mars. Les hommes de la légion belge se les
partagèrent et, le 29 mars, au matin, les bandes armées se
mirent en route dans la direction de la Belgique.
On a fait de l'engagement de Risquons-Tout, village situé
entre Mouscron et Menin, divers récits contradictoires.
En voici la relation officielle, telle que la publia le Moniteur
belge ^ du i*' avril :
« Le 29 mars, à sept heures du msltin, M. le général major
Fleury-Duray fut informé à Mouscron, où il se trouvait avec
200 hommes du 5* de ligne, 2 pièces d'artillerie et 25 cavaliers
du 2* régiment de chasseurs, que des bandes armées qui, depuis
plusieurs jours s'organisaient de l'autre côté de la frontière,
avaient pénétré sur notre territoire par la route de Lille à Cour-
trai, et s'étaient jetées dans le village de Risquons-Tout, situé
sur la droite de Mouscron.
(i) Le général Négrier fut tué en juin 1848, pendant les émeutes de Paris, dans
les environs de la Bastille.
352 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» L'armement de ces bandes avaient été complété la veillei
par la distribution de quinze cents fusils et de munitions en
quantité suffisante.
» A la nouvelle de l'arrivée de ces bandes, le général
envoya Tordre à la colonne mobile de Courtrai, forte de six
cents hommes d'infanterie, 2 pièces d'artillerie et 100 cavalier
du 2* chasseurs, et à la colonne de Menin, forte de 400 hommes,
de venir le joindre. En attendant, il se mit en marche sur
liisquons-Tout, avec les troupes qu'il avait sous la main. Arrivée
à la hauteur de ce village, sa colonne fut reçue à coups de iîisil
par des individus de la bande, qui se tenaient derrière les haies
et les murs et dans les maisons.
» Aussitôt, une compagnie du 5* de ligne se déploya en
tirailleurs pour chercher à déloger l'ennemi de sa position. Un
feu très vif s'engagea. Pour donner à ses colonnes le temps
d'arriver, le général se contenta, pendant une heure, de soutenir
le feu en faisant alternativement relever la compagnie engagée.
LitH Koldats avaient presque épuisé les 50 cartouches dont chacun
d'eux était muni, quand une forte bande, qui s'était formée en
colonne dans le village, s'avança au pas de charge, drapeau
déployé et en poussant des vociférations.
» Ce fut alors que les deux pièces commandées par le
i.apitaine Kleizkowski se portèrent en avant, et ouvrirent le feu
HHT cette colonne. M. le major Brincourt, au bniit du canon,
Mccourut avec quelques petits postes qu'il avait relevés, et lança
i\tMx pelotons de tirailleurs sur la droite de l'ennemi. Cependant,
\t: iroiKième coup de canon tiré à mitrailles, ayant donné en plein
iliiMH lu colonne, il y eu un grand nombre d'individus renversés.
Iji (jéNordre se mit aussitôt dans la bande et tous les individus
i|iii la composaient prirent la fuite vers la frontière, en jetant une
|/i»iiuld partie de leurs armes. A ce moment, la colonne partie
ijr ('ourtrai, déboucha par la gauche du général Fleury-Duray ;
rljr <*iult précédée d'une compagnie du 7* régiment de ligne, que
II* I upitaine Dergenhous a immédiatement engagée.
» |«e major Demaizières, qui arrivait en même temps de
Mniin, lançait en tirailleurs une compagnie de voltigeurs.
» l/rnnemi a été poursuivi par ces troupes qui lui ont fait
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 353
environ 60 prisonniers ; le reste de la bande ne leur aurait point
échappé, si le général Fleury-Duray n'avait arrêté la poursuite,
de crainte que nos soldats, entraînés par leur ardeur, ne violassent
le territoire français.
» On voit, par ces détails, que presque toute Tattaque a été
soutenue par les 200 hommes du 5* de ligne, et que c'est à ces
braves soldats que revient le principal honneur de Taffaire.
» Le général fait le plus grand éloge, dans ses rapports, du
calme et de Tintrépidité dont ils ont fait preuve. Ils marchaient,
dit-il, à la voix de leurs chefs, avec autant de précision et de
sang-froid que s'ils eussent été sur un champ de manœuvres. Ils
se sont avancés vaillamment sur la colonne ennemie, et toutes
les fois que des provocations leur furent adressées pour les
engager à trahir leur devoir, il y ont répondu par un feu des
plus vifs. »
L'ordre du jour suivant fut adressé à l'armée par M. le
ministre de la guerre :
« ORDRE DU JOUR.
» En portant à la connaissance de l'armée belge l'arrêté
royal par lequel il a plu à Sa Majesté de donner un témoignage
de sa satisfaction aux militaires qui se sont particulièrement
distingués au combat de Risquons-Tout, je me plais à citer
les noms des officiers et des soldats dont la conduite a été
digne d'éloges.
» Ce sont :
» Le major Neuens et le capitaine Kleiskowski, du 3* ré-
giment d'artillerie ;
» Les sergents P. Paris et C.-J. Caplain ;
» Les caporaux P. Debruyne, N. Buchin et R.-J. Florin ;
» Le tambour F. Granwet ;
» Les grenadiers J.-T. Van Puyvelde, C. de Vroye,
J. Deleender, L. Occolay, C. Van Autryve, J. Boudvin,
P. Brouns, P. Kernels, A. Dupont, H. Dumont, L. Heren-
fosse, H. Van Aerschot, F. Berghmans, J. Polis, C. Stieners ;
» Les fusiliers E. Idmtal, F. Van Tomme et C. Havoir ;
» Le sergent D.-A. Ghiers a été tué en combattant.
» Ont été blessés :
30.
354 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
.7:^777
» Le sergent A.-P.-J.-L. Maertens ;
» Le sergent-fourrier C.-A.-A. Misotten ;
> Les caporaux J. Paquet, P.-J. De Bruyne, R.-J. Florin ;
» Les soldats P.-J. Rossel, J.-T. Van Puyvelde, E. Idm-
tal, E. Riethage, A. Deroo, H. Van Aerschot, L Cordonnier,
F.-J. Matheus et K. Van Tomme.
» Tous ces militaires appartiennent au 5* régiment de ligne.
» Bruxelles, le 2 avril 1848.
» Le ministre de la guerre,
» Baron Chazal. »
Cette équipée ridicule fut diversement appréciée.
Voici ce qu'écrivait, à ce sujet, le Débat social^ organe
démocrate-socialiste, dans son numéro du 3 avril :
« Depuis quelques jours, les organes de la Politique nou-
velle^ les panégyristes du doctrinarisme, remplissent les airs de
leurs chants de triomphe ; la victoire de Risquons-Tout leur
fait perdre la tête ; ce serait à ne pas y croire, si notre position
de journalistes ne nous obligeait à parcourir, tous les matins,
leurs brillantes élucubrations.
» Quoi qu'il en soit, nous ne voulons pas être les derniers
à juger les événements qui se sont passés, et nous les jugerons
avec l'impartialité et les égards dus à ces vaincus et à ces
malheureux.
» Malgré les efforts de tous les hommes sensés qui appar-
tiennent à l'opinion démocratique, quelques Belges, habitant
Paris, ont organisé, en France, une légion destinée à venir
appuyer un mouvement républicain en Belgique. Nous savons
bien que le nombre et l'importance de cette légion ont été
considérablement grossis par nos journaux ministériels; mais,
enfin, ils sont arrivés jusqu'à la frontière, ils ont eu avec nos
troupes un engagement et ils ont été repoussés avec perte.
» Une pareille démonstration ne pouvait avoir un autre
résultat ; car il n'appartient pas plus à des Belges qu'à des
étrangers de venir implanter par la force une théorie quel-
conque dans notre pays. Que ceux de nos concitoyens qui se
trouvent à Paris viennent en Belgique pour répandre paisible-
ment et par la voie de la persuasion un système meilleur que
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 355
celui qui existe aujourd'hui, loin d'y trouver à redire, nous leur
donnerions la main pour amener, conjointement avec eux, les
réformes et les améliorations que les circonstances commandent ;
mais venir de Textérieur implanter des idées à coup de fusil, c'est
là une démarche indigne de ceux qui professent les véritables
principes démocratiques.
» Nous éprouvons le besoin de faire cette déclaration, et
nous la faisons avec toute la franchise possible ; car si nous
blftmous la conduite de ceux qui ont provoqué Téchauffourée
de Risquons-Tout, nous ne pouvons pas non plus faire cho-
rus avec certains journaux et certains hommes auxquels la
peur fait perdre la tête et qui, poussés par leur inconscience,
compromettraient sans regret l'avenir financier de notre pays,
pour résister à M. Ernest Grégoire et ses quinze cents com-
pagnons » (i).
Adelson Castiau, à la Chambre, condamna aussi énergi-
quement cette tentative insensée.
C'était à la séance du 4 avril. On discutait un crédit
extraordinaire de 9 millions au budget de la guerre, budget que
tout le monde trouvait déjà exagéré. Mais oîf était au lendemain
des échaufFourées de Quiévrain et de Risquons-Tout.
Castiau combattit donc le crédit en question, se demandant
pourquoi toutes ces dépenses militaires étaient nécessaires :
« ...Serait-ce, s'écria-t-il, pour repousser ces bandes qui
ont franchi nos frontières et envahi le territoire à main armée ?
Veuillez le croire, je vous prie, je déplore aussi vivement,
plus vivement peut-être que personne dans cette enceinte, ces
fâcheux événements, mais il ne faut pas non plus donner à
ces expéditions irrégulières un caractère et une importance
qu'elles n'ont pas.
» ...Plus que personne, j'en suis désolé, car je ne vous en
ai pas fait mystère ; tous vous connaissez mes sympathies pour
les institutions républicaines... Je crois que plus qu'aucun pays
en Europe, la Belgique est mûre pour la république.
(i) La Nation protesta également contre co qu'elle api)ela V « Histoire hcroï-cotni-
que (le Ris(|uons-Tout » et contre rattitiidc du parquet, qui donna à cette allairo les
proiH)rtions d'un mclodranie en vingt tableaux...
\i'
356 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» ...Mais, messieurs, si je désire radoption du régime
républicain, c'est à la condition que ce régime s'établisse au
nom de la souveraineté nationale ; car si ce régime devait être
imposé par la violence de la minorité, croyez bien que je serais
le premier à protester contre de telles oppressions. »
C'est dans cette même séance que Castiau annonça qu'il
allait, à la fin de la séance, donner sa démission de député.
• «
L'émeute était vaincue, les assaillants étrangers repoussés
avec perte et les vainqueurs récompensés par leur nomination
dans l'ordre de Léopold 1
Le gouvernement avait fait coup double : il avait sauvé la
société menacée par l'hydre de l'anarchie et il avait obtenu les
millions qu'il désirait pour le budget de la guerre.
Il ne restait plus qu'à satisfaire le Parquet, car celui-ci était
à l'affût et le procureur général de Bavay eut vite fait de décou-
vrir un complot dans cette affaire.
Dans les émeutes et les manifestations minuscules de Bru-
xelles, de Gand, de Vaulx, de Quaregnon et de Wasmes, il vit
autre chose qu'une simple coïncidence avec les échauffourées de
Risquons-Tout et de Quiévrain. Voici ce qu'imagina le chef du
Parquet :
Le voyage de Spilthoorn à Paris, porteur d'une adresse de
V Association démocratique^ n'avait été qu'un prétexte. L'avocat
démocrate de Gand s'était occupé là-bas de l'organisation des
fumeuses légions belges. Il avait été vu rue Ménilmontant,au café
tenu par Blervacq. Une nommée Debie avait écrit de Paris qu'il
y était venu pour obtenir le concours nécessaire pour chasser
Léopold et proclamer la république belge. Il avait été voir Ledru-
Rollin, ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire, et il
avait logé aux Tuileries chez Imbert, qui avait fait obtenir des
secours aux ouvriers belges sans travail. D'autre part, Delestrée,
un belge habitant Paris, était venu à Bruxelles, le 21 mars, pour
préparer le terrain. Il s'était mis en rapport avec les démocrates
belges et avait fomenté les émeutes de Bruxelles. La fameuse
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 357
liste de six noms, trouvée dans sa poche, donnait la composition
du gouvernement provisoire qui aurait été installé dans le cas où
Témeute de Risquons-Tout aurait abouti au renversement de la
monarchie belge...
Tel fut Téchafaudage que dressa le procureur général.
Les événements de la fin mars avaient été, au fond, bien
insignifiants. L'ordre n'avait pas été sérieusement menacé, ni les
institutions mises en péril. Mais il y avait, en Belgique, un groupe
,\^ de démocrates et de républicains, dont l'influence pouvait gran-
'^dir, dont l'action pouvait, peu à peu, devenir puissante.
Comprendre ces démocrates dans un complot qui avait pour
but de renverser le gouvernement par une attaque à main armée,
les associer aux fauteurs de Risquons-Tout et les faire condamner
de ce chef, c'était décapiter le parti démocrate, républicain et
socialiste, et compromettre son action pour l'avenir. Tel semble
avoir été le plan dressé par M. de Bavay.
Le parquet se mit aussitôt à l'œuvre. L'arrestation de Spilt-
hoorn fut maintenue. Ted^co, arrêté après l'émeute du 26 mars,
puis relâché, fut incarcéré à nouveau. D'autres arrestations furent
opérées et une instruction commença contre tous ces accusés.
Le II avril, le Moniteur publia un arrêté royal ainsi conçu :
« LÉOPOLD, roi des Belges,
» A tous présents et à venir. Salut.
» Considérant que l'affaire instruite par le juge d'instruction
de l'arrondissement de Courtray, à charge d'un grand nombre
d'individus inculpés de crimes contre la sûreté de l'Etat, vient
d'être renvoyée par arrêt de la Cour de cassation de ce jour,
devant le juge d'instruction de l'arrondissement de Louvain ;
» Considérant que la maison d'arrêt de Louvain n'est pas
assez spacieuse pour renfermer, outre les détenus qui s'y trouvent
actuellement, ceux qui devront y être transférés de Courtrai, en
exécution de l'arrêt de la Cour suprême ;
» Sur la proposition de Notre Ministre de la Justice et de
l'avis de Notre Ministre de la Guerre,
» Nous avons arrêté et arrêtons :
» Article unique. — Le fort Léopold, à Diest, est mis à la
«s-
\.
\
358 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
disposition du département de la justice pour servir de prison
succursale de la maison d'arrêt de Louvain. »
Cet arrêté fut contresigné par les ministres de la justice et
de la guerre.
« «
Après une instniction qui dura trois mois, le procureur géné-
ral de Bavay obtint un arrêt de la Cour d'appel de Bruxelles, ren-
voyant devant la Cour d'assises de la province de Brabant les
quarante-trois accusés dont les noms suivent :
\\ \ o I. Charles- Louis Spilthoorn, âgé de 42 ans, avocat, né à
Cruyshautem et domicilié à Gand ;
2. Louis Delestrée, âgé de 45 ans, se disant terrassier sans
ouvrage, né à Gheel et demeurant à Anvers;
' 3. Charles-Joseph-Julien Perin, âgé de 51 ans, tailleur, né à
Hansinelle et demeurant à Bruxelles ;
4. Aimé-François Mellinet, âgé de 80 ans, général-major,
né à Corbeil (France) et demeurant à Saint-Josse-ten-Noode ;
5. Jacques Derudder, âgé de 38 ans, boucher, né à Gand
et demeurant à Bruxelles ;
6. Félix Ballin, âgé de 46 ans, marchand, né à Gand et
demeurant à Schaerbeek ;
7. Victor Tedesco, âgé de 26 ans, avocat, né à Luxembourg
et demeurant à Liège ;
( 8. Dominique Auvenne, âgé de 36 ans, tailleur, né à Ormi-
gnies et demeurant à Bruxelles ;
9. Victor Mathieu, âgé de 25 ans, sans profession, né et
demeurant â Tournay;
' 10. Charles -Dupré, 42 ans, mécanicien, né et demeurant â
Gand, chaussée de Tronchiennes, hors de la porte de Bruges;
II. Jules Cannel, 29 ans, commis- voyageur, né à Vaugirard
et demeurant à Paris ;
^ 12. Henri Guelton, 23 ans, tailleur, né à Courtray et se
disant domicilié à Roubaix;
13. Louis-Auguste Jouannin, âgé de 24 ans, ébéniste, né et
demeurant à Paris ;
\
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 359
h 14. Françôis-Dumas Calonne, âgé de 34 ans, mécanicien, né
à Tournay et demeurant à Paris ;
' 15. Gérard Clauwens, âgé de 24 ans, tailleur, né à Anvers et
demeurant à Paris ;
c 16. Jean Baeten, âgé de 25 ans, cordonnier, né à Bruges et
demeurant à Paris ;
17. Eugène Vanlabeke, âgé de 21 ans, papetier, né à
Saint-Quentin et demeurant à Paris ;
18. Edouard Van Goetlieni, âgé de 18 ans, terrassier, né îx
Leeuw-Saint- Martin, n'ayant pas de domicile fixe ;
*^ 19. Ferdinand Leleu, 32 ans, tisserand, né et domicilié à
Courtray, mais travaillant à Tournay ;
' 20. Pierre-Joseph Nonkel, 32 ans, tailleur, né à Courtray et
demeurant à Paris ;
21. François-Xavier Uohet, 17 ans, né à Heuret et demeu-
rant à Paris ;
22. Charles Schoonhooghe, 45 ans, cordonnier, né à Bru-
xelles et demeurant à Paris ;
<s. 23. Nicolas Vanderzande, âgé de 20 ans, cordonnier, né à
Ixelles et domicilié à Paris ;
* 24. François Hannecart, 36 ans, tailleur, né à Mons et
domicilié à Paris ;
3 25. J.-B. Coopmans, 30 ans, journalier, né à Cryten
(Anvers) et domicilié à Paris ;
26. Jean Knaps, 68 ans, né à Loo-ten-HuUe et demeurant à
Paris ;
'^ 27. Jean Bourgeois, 48 ans, ouvrier, né à Laerne et demeu-
rant à Heule ;
28. Herman-Jean Brouwer, 24 ans, commis-voyageur, né à
Utrecht et demeurant à Gand ;
29. Eugène Couckx, 33 ans, boulanger, né à Ostende et
domicilié à Paris ;
30. Willebrod Treignies, 27 ans, chaudronnier, né à Vaux
(province de Liège) et domicilié à Paris ;
31. Jean Dobbé, 30 ans, couvreur, né à Louvain et demeu-
rant à Paris ;
32. Frédéric Blervacq, 46 ans, marchand de vins, né à
Péruwelz et demeurant à Paris ;
360 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUtSME
33. Charles Graux, 37 ans, ouvrier imprimeur, né à Virelles
(canton de Chimay) demeurant à Pais ;
34. François Houwaer, 42 ans, né à Gand, demeurant à
Paris ;
35. Prosper- Alexandre Arens, né à Gand, 36 ans, demeu-
rant à Paris ;
36. Joseph Deynoot, 29 ans, né à Gand, demeurant à Paris ;
37. Théodore- Alexandre Brûliez, 25 ans, demeurant à
Paris ;
« 38. Joseph Tytgat, cordonnier, né à Gand, demeurant à
Paris ;
39. Jules Fosses, ancien officier de cavalerie, demeurant à
Paris ;
40. Emile Coulon, né à Nivelles et demeurant à Paris ;
^^ 41 . Antoine Kats, ouvrier tisserand, demeurant à Bruxelles ;
^^ 42. Fédéle Fehlven, 30 ans, chaudronnier, né à Courtray et
demeurant à Paris ;
43. Honoré Mathieu, plus connu sous le nom de Mathieu
aîné, né à Tournay et domicilié à Paris.
La Cour de cassation, craignant qu'au cours du procès des
troubles ne se produisent à Bnixelles, décida que ce serait la
Cour d'assises d'Anyers qui aurait à en connaître.
L'affaire fut appelée le 9 août 1848.
La Cour était composée de MM. Van Camp, président. De
Ram, Van Cutsem, de Villers et de Brayne, juges assesseurs.
Le procureur général de Bavay occupait le siège du minis-
tère public.
A neuf heures précises, les accusés furent introduits. On
remarquait parmi eux le nommé J.-B. Coopmans, blessé à la
jambe dans l'affaire de Risquons-Tout, et qui ne marchait qu'à
l'aide de béquilles ; on le plaça sur un fauteuil, en avant du banc
des accusés. Le général Mellinet portait les décorations de la
Croix de fer, de Léopold et de la Légion d'honneur.
MM" Sancke, Faider et Gendebien fils, du barreau de Bru-
xelles ; Blondel, Kennis, Block, Vanden Houte, d'Anvers ; Del-
warte et Hage, de Gand, étaient au banc de la défense.
Voici comment se trouvait partagée la défense :
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J.GIQUE EN 1848- 1849
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ée et Derudder ;
§ccusé Mcllinet ;
361
362 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ST DU SOCIALISME
M* Vanden Houte, pour les accusés Vanlabbeke, Van Goc-
them, Nonkel et Dohet ;
M* Blockx, pour les accusés Leleu, Hannecart, Coopmans
et Bourgeois ;
M* Kennis, pour les accusés Perrin, Mathieu, Auvenne,
Tedesco, Carnel, Guelton, Jouannin, Galonné, Brou wer, Coucke,
Treigniere, Dublé, Declerck et Vandersande.
En général, les accusés eurent une attitude calme et tran-
quille. « On remarque, dit le compte rendu auquel nous emprun-
tons ces détails, que Taccusé Delestrée, qui se dit terrassier sans
ouvrage, est mis avec une certaine recherche, et n'a rien qui dé-
note l'ouvrier. Il en est de même de presque tous les autres accu-
sés, cordonniers, chaudronniers ou tailleurs. L'accusé Coopmans
est le seul dont la mine indique l'ouvrier peu aisé.
» L'accusé Perrin porte des moustaches noires qui tranchent
avec ses cheveux gris. Il affecte une attitude toute militaire. »
Le Jury fut composé de :
MM. Verbist, Pierre-Hubert, notaire à Turnhout ; Leblus
Antoine- Joseph, docteur en médecine à Cappellen ; Batkins,
Josse-François, rentier à Anvers ; Seghers, Jean-François, négo-
ciant à Anvers ; Ogez, Ed., docteur en droit à Anvers ; Ver-
moelen, Joseph-Corneille, rentier à Santhoven ; Van Dael, Fran-
çois-Bernard, notaire à Anvers ; Lambrechts, Jean-François,
candidat-notaire à Bréchet ; Vandç^Werve, Louis-Paul (comte),
rentier à Vorsselaer ; Vande Put, Jean-Baptiste, receveur des
Hospices à Anvers ; Van Hoof, Pierre-Corneille, bourgmestre à
Molle ; Van Immerseel, Jean-Antoine, rentier à Schooten.
Jurés supplémentaires : MM. Bavais-Chiessens, Pierre-
Joseph, rentier à Anvers ; Somérs, Jean-Corneille, brasseur à
Malines.
Ce procès fut fort long et ne se termina que le 30 aoftt.
Les accusés eurent tous une attitude correcte et très coura-
geuse. Tedesco surtout se montra énergique et ferme.
Que Ton en juge par ce résumé de son interrogatoire, que
nous citons d'après le compte rendu publié par le Moniteur
belge :
« Il est procédé à l'interrogatoire de l'accusé Tedesco qui,sur
\/
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 363
les questions qui lui sont adressées par le Président, expose dans
ces termes sa situation dans le procès :
« Je fais partie, dit-il, de la Société démocratique àt Bruxelles,
dont je suis Tun des fondateurs. Lors de la fondation de la
société, j'ai combattu un article qui prescrivait de se maintenir
dans les limites de la Constitution. Le projet de règlement
portait que la société était établie pour assurer l'union et la
fraternité des peuples, que la société ne sortirait pas des termes
de la Constitution. Je me suis élevé contre cet article, parce que,
dans mon opinion à moi, la Constitution belge est insuffisante,
parce qu'elle n'appelle qu'un petit nombre de citoyens à la
participation aux droits politiques, et qu'elle ne donne pas de
garanties aux classes qu'elle exclut. J'ai attaqué cet article du
règlement, parce qu'il entraîne la société dans les limites de la
Constitution. Pour justifier mon opinion, j'ai rappelé que la loi
électorale, basée sur la Constitution, exclut des droits politiques
tous ceux qui ne payent pas un cens, c'est-à-dire tous ceux, ou
peu s'en faut, qui ne sont pas propriétaires. J'ai attaqué la dispo-
sition du règlement comme anti-démocratique. Vous ne resterez
pas, ai-je dit, dans les limites d'une Constitution.
» M. le procureur général a invoqué un article de V Atelier,
d'après lequel j'aurais réclamé contre l'article de la Constitution,
parce que je voulais arriver à la république, non par les moyens
légaux autorisés par la Constitution, mais par des moyens
violents. Cela n'est pas vrai. Cet article a été rédigé par un
homme qui n'offre de garanties ni par sa capacité, ni par son
caractère.
» L'honorable M. Jottrand, qui nous présidait ce jour-là,
était à côté de moi. Il a déclaré qu'il était parfaitement d'accord
avec moi, qu'en disant qu'on ne voulait pas sortir des limites de
la Constitution, on n'avait voulu dire qu'une chose, c'est qu'on
userait de tous les moyens que donnent la liberté d'association
et la liberté de la presse. Je me suis levé pour adhérer à ce que
venait de dire M. Jottrand et dire que mon observation tombait.
Par suite, il n'y a pas eu de vote.
» Avant mon arrestation, j'étais domicilié à Liège. Le
26 février, à midi, j'ai reçu la nouvelle de la proclamation de la
364 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
république à Paris. Je suis parti immédiatement pour Bruxelles.
Mon but était tout simple et tout naturel. Je suis républicain
depuis longtemps. Quoique jeune, il 7 a longtemps déjà que je
professe les opinions républicaines. Malgré ma jeunesse j*ai
toujours cherché à propager les opinions démocratiques dans
les sociétés publiques. J'ai toujours pensé que c'était le seul
moyen d'amener un progrès réel, parce que c'est ainsi seulement
qu'on peut réussir à former le peuple, et que ce n'est qu'ainsi
qu'on pourra arriver à une transformation sociale. Je l'ai fait en
Allemagne, en Angleterre, en Belgique. Je le ferai partout où
je pourrai, parce que ma conviction entière appartient aux prin-
cipes démocratiques.
» Quand j'ai appris la proclamation de la République à
Paris, j'ai pensé que l'occasion était favorable pour donner au
parti démocratique une impulsion nouvelle, et une nouvelle force
à l'agitation populaire. Cette expression est une importation
anglaise. Les meetings ne sont pas qualifiés autrement en Angle-
terre. C'est ainsi que le mouvement auquel a présidé O'Connell
s'est appelé une agitation. J'entends par la, non l'émeute, mais
purement et simplement la propagande, l'agitation des idées.
» Je suis donc arrivé à Bmxelles. Arrêté, confondu avec
des personnes ivres ou prévenues de tapage nocturne, et ne
voulant pas compromettre la cause démocratique par mon asso-
ciation avec tout ce monde, j'ai déclaré que j'étais venu à
Bruxelles pour faire mon stage. Mais lorsqu'on m'a interrogé
en règle, j'ai dit que cette cause n'était pas fondée et que le
motif de ma venue à Bruxelles était la révolution qui venait
d'éclater à Paris.
» Je suis arrivé le 26 au soir, à l'estaminet de la Vieille Cour
de Bruxelles^ où se tiennent les séances de la Société démocra-
tique. Cet estaminet était rempli par une foule d'individus,
parmi lesquels j'avais deux ou trois amis. Ces individus étaient
fort échauffés, par les chants révolutionnaires d'un musicien
ambulant. Il y avait à craindre qu'il n'en résultât quelques
troubles. Mes amis m'engagèrent à prendre la parole, puisque
j'étais, dans la réunion, seul apte à le faire. € Engagez-les,
me dirent-ils, à venir au meeting de demain, où l'on récla-
La BELGIQUE EN 1 848- 1 849 365
mera le droit électoral, non seulement pour les bourgeois, mais
pour tout le peuple. » J*ai donc engagé ces personnes à se retirer
tranquillement. J*ai annoncé ce qui se ferait le lendemain à la
Société démocratique. J'ai engagé les personnes présentes à ne
pas se laisser entraîner par un individu que je considérais comme
un agent provocateur, parce que je Tavais vu ayant un pistolet
à la ceinture.
» Le 19 mars, n'étant pas bien portant, je suis venu à
Bruxelles pour me distraire. J'ai passé mon temps jusqu'au 26
à voir mes amis.
» Lors de ce séjour à Bruxelles, je me suis trouvé un soir
avec le général Mellinet, à l'estaminet de VUnion^ Grand'Place.
Je croyais avoir vu Denidder. Mais en présence de ses dénéga-
tions, je ne crois pas devoir persister dans ma déclaration.
» J'ai vu là deux Français, que j'avais vus la veille chez
Madame Imbert, à qui j'étais allé faire une visite, pour avoir
des nouvelles de son mari. Là nous avons causé des événements
de Paris.
» La Société démocratique était découragée et ne donnait
plus signe de vie. L'honorable général Mellinet était allé donner
connaissance de cela à Jottrand, qui lui avait dit qu'il devait
y avoir du tapage, qu'il ne voulait pas y aller, engageant le
général à faire de même. Nous étions décidés à maintenir la
société. Si j'avais su ce qui se passait, je serais venu avec
l'intention expresse de reconstituer la société. Cela n'a pas eu
lieu, parce que j'ignorais ce qui se passait.
» Nous sommes allés au local de la Société démocratique,
où le président n'osait pas aller, parce qu'il craignait d'être
compromis dans une manifestation que provoqueraient des
hommes salariés par la police. Le général Mellinet et moi,
avons pensé qu'il était du devoir des membres de la société,
qui exercent une certaine influence, de se rendre au local, pour
empêcher les ouvriers de recevoir des coups, pour empêcher
une lutte. La salle avait été fermée par l'ordre de Jottrand.
Nous l'avons laissée fermée. Nous sommes restés là pendant
deux heures.
» Quand nous avons vu qu'il n'y avait aucune intention de
31-
366 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIB BT DU SOCIAUSME
troubles, le général Mellinet, quelques autres personnes et moi,
nous nous sommes retirés. Nous avons traversé la place ; là
je ne sais qui a proposé d'aller à l'estaminet de V Union. Nous
étions environ une quinzaine, je me suis assis à côté du général,
à une table où il y avait une femme et un enfant. J'ai parlé
au général du peu d'énergie, du peu de suite dans les idées
que montrait Jottrand. . Ma conversation n'a été qu'une critique
amère de sa conduite.
» Comme je l'ai dit, j'étais arrivé le 26 février, avec la
conviction qu'il fallait donner une extension efficace aux travaux
de la Société démocratique. Le dimanche, plusieurs discours
ont été prononcés : un par Jottrand, un par Spilthoom et un
par moi. Ces trois discours ont pour but d'obtenir le maintien
de la tranquillité, d'engager les ouvriers à revendiquer leurs
droits par les moyens que leur offre la Constitution. Jottrand a
été plus loin : pour assurer le calme, pour empêcher toute
tentative, il a été jusqu'à dire : « Je suis persuadé que mes
efforts auront plein succès. Tous les jours, nous réclamerons ;
on finira par faire droit aux réclamations. J'engage ma tête que
d'ici à quinze jours ou trois semaines nous aurons la Républi-
que à Bruxelles. » fOn rit.) Je ne pense pas que la tête de
M. Jottrand soit tombée. (Hilarité générale.) J'espère même
qu'elle ne tombera jamais.
» Vous voyez par là jusqu'à quel point sont allés nos efforts
pour empêcher une collision.
» J'étais arrivé, je le répète, pour me dévouer au succès de
la cause démocratique. Quand j'ai vu le peu de succès des moyens
employés par la Société démocratique^ quand j'ai vu que, par
l'impardonnable faiblesse des liommes qui étaient à notre tête,
nous étions plus arriérés après les événements du mois de février
que nous ne l'étions avant, je me suis dit qu'il fallait refondre
notre Société démocratique ^ en rejeter les hommes à double face,
et tendre la main en même temps aux hommes du progrès. J'a^
agi en ce sens, cherchant à préparer les esprits pour le jour où
les circonstances seraient plus favorables.
» Mais dans mon opinion, le moment qui devait nous être le
plus favorable, était la première période qui avait suivi la révo-
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 367
tion de février. Cette période passée, il n*y avait qu'à attendre
les circonstances et préparer les esprits pour en profiter.
» Cette conviction résultait pour moi du peu de courage des
membres de la Sociiti démocratique qui voulaient la diriger, de
cette hypocrisie qui empêche les hommes de déployer leur dra-
peau. Je la déplore hautement. Je ne veux pas être confondu
avec ces hommes Je me fais gloire d'être républicain. Tout le
monde doit se faire gloire d'une conviction inébranlable. Mais,
d'autre part, j'ai le droit d'attendre qu'on s'en rapporte à ma
déclaration, lorsque j'affirme que, dans mon opinion, le moment
n'était pas favorable pour un mouvement, parce que l'opinion
démocratique, abandonnée de ses chefs, était plus faible que
jamais.
» L'accusé Delestrée. — Nous ne voulons ni de Jottrand,
ni des hommes du journal La Nation.
» M. LE PRÉSIDENT. — Tcdesco, VOUS paraissez animé contre
Jottrand. Cependant, vous n'avez d'autre grief contre lui que
d'avoir prononcé un discours où il était dit qu'il fallait laisser
faire les événements, sans se livrer à aucun acte de violence.
» R. — Je n'ai pas dit cela. Je l'ai dit d'autant moins que
j'ai parlé dans le même sens.
» Z). — Vous avez attribué à la mollesse des chefs du parti
démocratique l'insuccès du mouvement que vous aviez préparé ?
» /?. — J'ai parlé le 27 février en faveur du suffrage univer-
sel, disant que le seul but de la société démocratique devait être
de se le laisser accorder par le pouvoir. Le 28 février, au matin,
j'ai été arrêté; j'ai été retenu douze jours en prison. On m'a
remis ensuite en liberté. Quand je suis sorti de prison, j'ai trouvé
l'opinion à laquelle j'appartiens dans une inanité à peu près
complète. J'ai dû être aflFecté d'un pareil résultat; j'ai dû être
mécontent des hommes qui avaient pris la direction du parti
démocratique. »
Interpellé sur le point de savoir si les élèves de l'école poly-
technique, de la table où ils étaient dans l'estaminet de VUnion^
lui ont fait des signes, ainsi qu'au général Mellinet, l'accusé nie
cette circonstance et met le procureur général au défi de prouver
sa participation soit directement, soit indirectement aux troubles
c^MÏ ont eu lieu dans ce quartier.
368 HISTOIRE DB LA dAMOCRATIB ET DU SOCIALISME
« M. LE PRÉSIDENT. — Tcdesco, n'avcz-vous pas reçu de
Paris avis de la formation de la légion belge ?
» /?. — Non, je Tai appris par les journaux. Je n'ai aucune
correspondance avec Paris où je ne connais qu'Iinbert.
» /). — Cependant votre nom a été publié dans les journaux
de Paris.
» 7?. — C'est possible. Si c'est vrai, j'en donnerai l'explica-
tion. Je ne suis connu à Paris que d'une personne. C'est Imbert.
» />. — Connaissez- vous Bornstedt et Imbert ?
^ P. — Oui.
» /?. — Vous connaissez Derudder ?
1^ R. — Oui.
» D. — Dans une lettre de Derudder il est dit : « Pour l'ami
Tedesco, je l'attends du jour au lendemain. Il est actuellement
à Liège, où il s'occupe des moyens qui doivent crouler à
jamais la dynastie de notre fameux Léopold. » Comment expli-
quez-vous cela ?
» R. — Je n'ai pas à m'cxpliqucr sur une chose que je n'ai
pas faite ; cependant pour répondre par un fait, je dirai que
l'on mette cette lettre en rapport avec ce que j'ai fait à Liège
à cette époque, on ne pourra pas prouver que j'ai fait quelque
chose de contraire à la dynastie.
» Z7. — On a saisi chez vous un manifeste du parti com-
muniste ; n'a-t-il pas été fait chez vous ?
» /?. — Non, c'est une traduction.
» 1). — Comment se trouve-t-il en votre possession ?
» /?. — C'est un manifeste allemand que j'ai acheté; j'en
ai parlé et l'on m'a prié de le traduire ; la traduction n'est
même pas achevée.
» /?. — Vous avez dit franchement que vous étiez répu-
blicain, que vous vouliez le suffrage universel, êtes- vous com-
muniste ?
» R. — Si j'étais poursuivi pour mes opinions, je répondrais
franchement, mais je ne crois pas devoir répondre maintenant
à cette question. »
D'autres accusés furent également très fermes, notamment
Delestrée.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 369
Parmi les témoins à charge qui affirmèrent des faits décla-
rés faux par les accusés, il y avait deux policiers, un nommé
Martin Sas, soi-disant bottier à Alost, et un sieur H. Planeaux,
lamier à Mouscron, qui fit volontairement et en amateur le coup
de feu contre les émeu tiers (i).
Ce Martin Sas comparut comme témoin le 17 août. Il
déclara avoir vu Tedesco à la Bourse de Bruxelles, criant Vive
la République /
L'accusé Teolsco, nia formellement le fait et ajouta :
« Maintenant, je dirai que le témoin m'a suivi pendant tout
le temps, qu'il était avec l'individu dont il a parlé et dont les
chants provocateurs avaient excité le peuple dans les estaminets ;
le témoin a été reconnu plus tard comme étant favorisé par la
police, car il portait le poignard et le pistolet à la ceinture, sans
être arrêté. Maintenant, ce même homme a été mis en prison
avec moi, je ne lui ai pas parlé et j'ai dit à mes amis de ne pas lui
parler non plus, parce que je savais que c'était un employé de la
police secrète. Ce même homme a été mis et retenu en prison
avec moi, sans cause. Quand je descendais dans la cour, il
descendait avec moi, et cherchait à me faire causer. Quelques
jours après, il s'est présenté à la Vieille Cour de Bruxelles ^ à une
réunion de la Société démocratique^ où il a été traité de mou-
chard. Une discussion s'étant engagée, il a tiré un pistolet et en
a lâché un coup, qui n'est pas parti ; il s'est ensuite rendu à la
permanence. La police est arrivée, et cet homme a fait arrêter
par elle l'individu sur lequel il avait tiré un coup de pistolet. Le
«baes» l'a fait arrêter. Le lendemain, le témoin s'est trouvé dans
un estaminet avec moi. Je lui ai dit : «Vous êtes un mouchard. »
Si je voulais, je ferais venir des témoins qui vous certifieront
que, le lendemain de cette tentative d'assassinat, il était libre et
continuait son métier de mouchard.
» M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — Je ne sais si le témoin est
un mouchard. Si je l'avais su, je ne l'aurais pas fait assigner.
» M* Faider. — Nous n'en rendons pas M. le procureur
général responsable.
(i) Ce témoin à charge, dont le rôle à Rûqtions-Tout fut des plus bizarres, avait été
condamné à treize mois de prison pour abus de confiance...
370 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAUSME
» M. LE PRÉSIDENT interpelle sur sa déposition le témoin
qui déclare y persister.
» L'accusé Durudder. — Je voudrais qu'on demandât au
témoin si lui-même ne nous a pas engagé à aller à Thôtel de
ville, afin de prendre des armes au lieu d'en demander. Il criait :
Vive la République ! et chantait la Marseillaise. C'est moi qui
l'ai fait taire. Il était à cette époque tellement républicain rouge,
(on rit) qu'il était venu à la Société démocratique^ et qu'il criait le
plus fort. Quelques jours après sa sortie de prison, nous l'avons
plaint. Il s'est excusé en disant qu'il avait été pris dans une
émeute, comme les autres. Le lendemain, il est revenu avec les
perturbateurs, avec les « capons » du canal.
» M. LE Procureur général. — Les ouvriers du canal ne
sont pas des perturbateurs.
» L'accusé Derudder. — Il y en a. On leur avait donné de
l'argent pour nous frapper, pour nous massacrer.
» M. le procureur général. — Ce sont les plus honnêtes
ouvriers de Bnixelles.
» L'accusé Derudder. — Je sais positivement que le
témoin est mouchard à Bruxelles.
» M. le PRÉSIDENT. — Qu'y a-t-il de vrai là dedans î
» Le TÉMOIN. — Ce qu'il y a de vrai, c'est que j'ai toujours
exercé contre eux, parce que ce sont eux qui sont cause que les
ouvriers sont sans ouvrage.
» L'accusé Derudder. — A-t-il chanté la Marseillaisef
» Le témoin. — J'ai fait comme eux. {^Mouvement dans
taudttoire.) Je voulais voir leur position. Je ne l'ai pas fait par
intérêt.
» M. LE président. — C'est un tort que vous avez eu. Si,
manquant à votre serment, vous avez dit à charge de Tedesco ce
qui n'est pas, vous avez commis un crime. Si l'on ne peut pas le
vérifier, on pourra le vérifier plus tard. Je vous livre pour le
moment à votre conscience.
» Le témoin, interpellé à la demande de la défense, sur le
point de savoir chez qui ou pour qui il a travaillé comme ouvrier
cordonnier, ne peut donner aucune réponse précise.
» M* Faider. — C'est un ouvrier amateur, comme le volon-
taire d'hier.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 37 1
» L'accusé Delestrée. — Je demande, dans l'intérêt de la
vérité, que Tedesco soit entendu sur le point de savoir si le
témoin n'a pas reçu de l'argent.
» M. LE PRÉSIDENT. — Tedesco, vous avez la parole.
» L'accusé Tedesco. — C'est ce fait qui a donné lieu à
une dispute dans un estaminet. Ce témoin a déclaré avoir reçu
deux pièces de dix florins. Il devait les partager avec un certain
individu. Celui-ci, son complice, se trouvant à l'estaminet et
apprenant cela, s'est précipité sur lui. Heureusement qu'on l'a
empêché de le rouer de coups. C'est ainsi que nous avons vu
que c'était un agent de la police secrète.
» M. LE PROCUREUR GÉNÉRAL. — J'admets cela. Il y en aura
toujours.
» M. LE PRÉSIDENT. — Saus doutc, et la circonstance qu'ils
seraient payés ne fait rien à la cause. Mais un agent de la police
secrète manque à son devoir en disant un fait contraire à la
vérité. »
L'incident se termina sur ces mots.
Les plaidoiries furent très serrées et émouvantes.
Le 30 aoftt, les débats furent clos. Soixante-sept questions
furent posées au jury qui répondit affirmativement en ce qui
concerne ceux qu'on désignait comme les chefs du pnrti républi-
cain. Pour les autres, pris les armes à la main à Risquons-Tout,
le jury les déclara non coupables I...
Furent acquittés :
Dupré, Auvenne, Clauvvens, Vanlabcke, Van Goethem,
Leleu, l^ohet, Schoonhooghe, Vandersande, Hannecart, Knops,
Brouwer, Coucke, ïreignière et Dublé et le président ordonna
qu'il fussent mis en liberté.
Furent condamnés à la peine de mort :
, Spilthoorn, Delestrée, Perin, Mellinet, Mathieu, Derudder,
Ballin, Tedesco, Carnel, Guelton, Jouannin, Calonne, Baeten,
Nonkel, Coopmans, Bourgeois' et Declercq.
En entendant leur arrêt, Delestrée et quelques autres s'écriè-
rent : € Vive la République I »
»r-
372 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Dans ce procès, qui fut engagé à cause de Tattaque à main ." .
année de Risquons-Tout, les accusés qui avaient été pris les armes ^' \ \
à la main, furent donc en grande majorité acquittés. Au contraire,
ceux qui furent condamnés à mort, parmi lesquels les membres .y \^
en vue de V Association démocratique : Mellinet, Spilthoom, ^
Tedesco, Ballin, n'avaient figuré nulle part dans les actes d'inva-
sion, et n'avaient été enveloppés dans les poursuites qu'après
coup.
Spilthoom et ses amis allèrent en cassation, se basant sur
douze faits précis, mais leur pourvoi fut rejeté.
Un arrêté royal, daté du 21 novembre 1848, commua la peine
de mort en. réclusion de 30 années, en ce qui concernait
Spilthoom, Delestrée, Perin, Mellinet, Mathieu, Derudder,
Ballin, Tedesco, Camel etGuelton, sans exposition sur.la place
publique, car on craignait que cette exposition donnât lieu à des
troubles.
Les autres condamnés : Joanin, Galonné, Raelen, Nonkel,
Coopmans, Bourgeois, Declercq, Loriaux et Denis virent com-
muer leur peine en quinze années de réclusion, également sans
exposition (i).
Cette peine entraînait, d'après la Code pénal en vigueur,
l'exposition au carcan, sur la place publique, des condamnés ;
mais il fut fait également remise de cette peine aux graciés.
A la fin du mois de janvier 1849, les condamnés, à l'excep-
tion du général Mellinet dont l'état de santé ne permettait pas
le transport — il avait plus de 80 ans — furent transférés de la
prison Saint- André d'Anvers, à la citadelle de Huy,où ils subirent
leur peine.
Les rigueurs réglementaires de la peine de réclusion leur
furent strictement appliquées : nourriture, couchage du régime
ordinaire ; isolement des cellules ; interdiction de visites, sauf à
de rares exceptions. «Ces duretés, dit Jottrand, dans son étude sur
Louis Spilthoom^ ces duretés prescrites et maintenues sévère-
ment par un geôlier ad hoc^ et dont le zèle fut plus tard récom-
(1) (}cs renseignements m'ont été obligeamment communiqués par M. Vanden
Ilcuvul, ministre de la Justice.
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373
^ livll^âlfcuE EN 1848. 1849
^^l|^^^^^'8^^^^^^^ au pénitentiaire dit des Dames
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374 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIB BT DU 80CIAU8MB
Le jury les déclara coupables et ils furent également con-
damnés tous deux à la peine de mort I
Ils allèrent en cassation, mais leur pourvoi fut rejeté. Comme
pour les condamnés d'Anvers, leur peine fiit commuée eii
celle de vingt années de réclusion, qu'ils subirent également à la
citadelle de Huy.
La décision du jury d'Anvers fut vivement critiquée.
Le Débat social l'apprécia comme suit :
«! Le jury de la province d'Anvers a justifié les espérances
de M. le procureur général de Bavay : il a répondu à la haute
confiance de la Cour de cassation. Il a compris ce que M. le
procureur général voulait dire, lorsque, terminant sa réplique, il
appelait l'indulgence du jury sur les malheureux qui avaient été
au champ de bataille de Risquons-Tout, et signalait à sa sévérité
toute la première catégorie des accusés. « Vous frapperez^ Je
» l' espère, disait-ïl^ d'une condatnnation^ ceux qui ont attaqué le
» pays; mais vous vous souviendrez que les grands coupables
» sont ceux qui se trouvent nur le premier banc. » Or,le plus grand
crime dont ils furent coupables, le seul même comptant au procès,
c'était leur qualité de républicains et de démocrates : c'était la
seule accusation que Ton pAt sérieusement soutenir contre Deles-
trée, Mellinet, Derudder, Ballieu, Tedesco. Le jury a été étourdi
par ce langage, affilé comme un stylet. Il a cru que c'était pour
lui uii devoir de frapper, dans quelques-uns de ses membres, le
parti qui gène les libres allures de MM. les bourgeois royalistes.
Il est donc sorti de sa chambre avec un verdict qui condamne
dix-sept hommes à la peine de mort.
» Nous respectons, comme citoyens, la décision du -jury ;
mais nous n'oublierons de longtemps les moyens employés par
M. le procureur général, pour arracher à la conscience des jurés
anversois un verdict aussi terrible. Une condamnation, surtout
doit peser sur la conscience de M. le procureur général, .c'est
celle de M. Tedesco. Celle-là, nous le disons franchement, il ne
Ta obtenue qu'en cherchant ses armes dans l'arsenal odieux que
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 375
Ton croyait épuisé par les inquisiteurs de tous les temps, par les
Marchandy de la Restauration et les Hébert de Louis Philippe.
» ...Du reste, cette condamnation ne tuera pas le parti
démocratique en Belgique. Il puisera, comme toujours, dans la
persécution, des forces nouvelles. C'était une religion à laquelle
il manquait des martyrs. Le jury d'Anvers vient de nous en don-
ner. Béni soit-il I »
Le procès de Risquons-Tout fut un procès de tendance
dirigé contre les démocrates et ce fut le procureur général de
Bavay qui en fut Tàme. Dans le discours qu'il prononça, près
de vingt ans plus tard, le i6 octobre 1865, à l'audience de rentrée
de la Cour d'appel de Bruxelles, il exposa cyniquement comment
il avait procédé en cette occasion, et il eût l'impudence de se
donner en exemple à- ses collègues.
Ce discours a pour titre : De la police judiciaire au point de
vue pratique (i).
« On n'a jamais discuté, dit un des passages, au point de
vue pratique, les mesures à prendras ni la marche à suivre pour
découvrir l'auteur d'un crime et pour le convaincre de son fait.
» Le seul ouvrage, continue M. de Bavay, qui se soit occupé
de cette matière, est celui que notre célèbre Damhouder a publié
en 1564, sur la Pratique judiciaire es causes criminelles. Mais la
pratique d'autrefois différait essentiellement de la nôtre. Elle
exigeait, par exemple, d'une manière absolue, la déclaration de
deux témoins pour établir un fait, et, dans certains cas, l'aveu du
prévenu, pour autoriser sa condamnation, soit qu'il eût fait spon-
tanément cet aveu, soit qu'on le lui eût arraché par la torture.
Cette procédure était donc purement mécanique ; elle n'exigeait
de la part du juge aucune espèce de raisonnement. Nos lois
actuelles, au contraire, n'admettent plus qu'il faille deux témoins
pour établir un fait, ni l'aveu du prévenu, pour le condamner.
Elles consacrent même un principe tout opposé...
(I) Em. Deyroye, imprimeur du Roi, rue de Louyain, 42. Bfuxellesi 1865.
376 HISTOIRE DE LA OâlIOCRATIE ET DU SOCIAU8ME
» ...C'est encore de cette manière que l'on est parvenu à
établir, dans l'affaire de Risquons-Tout, les ramifications qui
existaient entre Paris et Bruxelles.
» La bande qui devait républicaniser la Belgique était venue,
en effet, camper à Seclin, près de Lille, dans la matinée du
dimanche 26 mars 1848 et, le soir même, des émeutiers avaient
parcouru les rues de Bruxelles, aux cris de : « Vive la Républi-
que I » On avait remarqué, en même temps, des allées et venues
continuelles dans un cabaret de la Grand'Place, où le général
Mellinet se trouvait attablé avec cinq ou six républicains,et où il
recevait à tout moment des émissaires qui venaient lui parler à
l'oreille ; on avait surpris, en outre, des œillades et des signes
d'intelligence qu'il échangeait avec deux jeunes Français, assis à
une autre table, et dont le costume et les manières annonçaient
une certaine position sociale. Il était, cependant, impossible
d'attribuer à ces faits leur véritable signification, parce que Ton
ne connaissait pas encore l'arrivée de la bande à la frontière;
mais après l'échauffburée de Risquons-Tout, qui eut lieu le mer-
credi suivant, il ne fut pas difficile de comprendre que l'émeute
du dimanche se liait à l'attaque du mercredi; qu'elle n'avait
d'autre but que d'en faciliter l'exécution par un mouvement inté-
rieur; que le général et ses compagnons se trouvaient à latitedece
mouvement; qu'ils le dirigeaient du cabaret de la Grand'Place et
qu'ils étaient, par cela même, complices du crime organisé à Paris.
« Ils furent donc tous arrêtés sous cette dernière prévention,
quoique l'on n'eût alors, comme dans l'affaire de la place Saint-
Géry, ni une pièce, ni un témoin à leur opposer : mais les papiers
trouvés chez eux ne laissèrent pas de doute sur leur culpabilité.
Ils prouvèrent aussi que les jeunes Français, qui avaient échangé
des œillades et des signes d'intelligence avec le général, étaient
deux élèves de l'Ecole polytechnique, arrivés à Bruxelles le jour
même, et qui avaient quitté Paris avec la bande. Il fut enfin
démontré par l'enquête parlementaire de l'Assemblée nationale,
sur les événements de mai et juin 1848, enquête dans laquelle on
s'occupa également de l'affaire de Risquons-Tout, que ces deux
élèves avaient été reçus par Ledru-RoUin, la veille de leur départ,
et que Ledru-Rollin leur avait fait remettre 1500 francs, par son
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 377
secrétaire, en leur disant qu'il ne pouvait pas prendre part à cette
expédition comme * ministre, mais qu'il l'approuvait comme
homme. C'est donc probablement l'argent de Ledru-RoUin qui a
payé l'émeute du dimanche.
» Ces faits n'étaient que trop évidents ; aussi le général et
ses compagnons furent-ils condamnés par le jury. Mais on n'aurait
jamais obtenu le moindre élément de preuve, ni contre eux, ni
sur les faits que nous venons de rapporter, si l'on avait hésité à
se saisir de leurs personnes ou de leurs papiers.
» Le raisonnement seul avait donc provoqué l'arrestation
des prévenus dans ces deux affaires, et nous pourrions en citer
beaucoup d'autres, où l'on a procédé de la même façon, et où l'on
a obtenu les mêmes résultats. »
En vérité, il n'y eut jamais la moindre preuve de la concor- '
dance entre l'organisation de l'échauffourée de Risquons-Tout
et ce qu'on a appelé les émeutes républicaines du 26 mars 1848
à Bruxelles. Les allées et venues de quelques personnes, suffi-
rent pour faire condamner à mort le général Mellinet et ses
amis, même Splithoom, arrêté à Mouscron depuis le 26 mars,
même Tedesco, qui avait d'abord bénéficié d'une ordonnance de
non lieu pour l'émeute de Bruxelles.
En engageant ces poursuites, cela est clair, le parquet n'eut
d'autre but que de semer la peur et la méfiance dans le parti
démocratique, de décapiter celui-ci et de permettre au gouver-
nement de se poser en sauveur de l'ordre social.
* «
Un des acquittés dans l'affaire de Risquons-Tout, Domi-
nique Auvenne, ouvrier tailleur, quitta la Belgique pour se rendre
en France. En 1849, ^^ se trouvait parmi les organisateurs d'une
société industrielle, espèce de Phalanstère, ayant son siège à la
Chênaie, commune de Condé, dans le département de Seine-et-
Oise.
Dans une lettre datée du 20 décembre 1849, 4^*^^ écrivit
à Nicolas Coulon et dont nous avons l'original sous les yeux,
se trouvent quelques renseignements sur cette société :
32.
378 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
« Tu me fais un reproche, écrit Auvenne, de ne pas t'avoir
écrit. Je voulais, avant tout, posséder des renseignements précis
et tu dois savoir que ce n'est pas au bout de quelques jours,
quand on arrive dans une société composée de personnes que
Ton ne connaît pas et qu'il faut étudier au point de vue du carac-
tère et dû dévouement, que Ton peut être fixé. Si je t'avais écrit
plus tôt, je n'aurais écrit que des incertitudes, tandis qu'aujour-
d'hui je puis t'assurer que la colonie sera dans quelques jours en
voie de prospérité.
» Nous avons ici environ une lieue carrée de terres appar-
tenant à deux propriétaires phalanstériens qui ont déjà fait
plusieurs essais d'association qui n'ont pas réussi, faute de
travailleurs consciencieux. Je suis heureux de te dire que je suis
ici avec des camarades qui ont du cœur à l'ouvrage. Souvent,
nous nous levons avant le jour et nous nous rendons aux champs
travailler chacun dans notre métier. La cordonnerie est en pleine
activité. Je commence à avoir trop de besogne pour ma femme
et pour moi et j'espère bientôt pouvoir m'adjoindre un ou deux
autres ouvriers tailleurs
» Il y a encore, près de nous, deux autres établissements
et nous espérons fusionner bientôt. L'un est le phalanstère b&ti
depuis longtemps; il y a une ferme en pleine culture et des
bâtiments immenses, avec des ateliers pour toutes les profes-
sions. L'autre est la colonie. Son bâtiment peut loger à l'aise
une soixantaine de familles. Il fut bâti, il y a deux ans, par
des socialistes qui y ont dépensé une cinquantaine de mille
francs... »
On possède peu de détails sur la vie que menèrent, durant
leur incarcération au Fort de Huy, les condamnés de l'affaire de
Risquons-Tout.
D'après des renseignements que nous avons obtenus,
Tedesco mit à profit ses heures de loisirs pour se livrer â des
études de droit.
A plusieurs reprises, notamment en 1852 et en 1853,
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 379
MM. Lelièvre et de Perceval demandèrent au gouvernement
d'amnistier les condamnés détenus à Huy. Le ministre de la
justice, M. J. Faider, répondit que le gouvernement ne voulait
pas de Tamnistie, mais qu'il était décidé à accorder des remises
de peine, par degrés.
Des arrêtés de grâce intervinrent, en effet, en leur faveur.
Le premier fut rendu en faveur du général Mellinet,qui était
âgé de plus de 80 ans et souffrait de plusieurs blessures
anciennes. Un arrêté du 16 novembre 1849 ^^^ ^^ remise du
restant de sa peine. Il mourut à Anvers, en 1852.
Voici, par ordre chronologique, les dates auxquelles les
cendamnés de Risquons-Tout furent mis en liberté :
4 mars 1850, Galonné ;
7 novembre 1850, Denidder, Nonkel, Coopmans et Bour-
geois ;
29 mars 1853, Perin, Mathieu, Guelton, Baeten, Declercq,
Loriau ;
6 janvier 1854, Tedesco ;
20 mars i854,Delestrée, Carnel et Joannin ;
22 décembre 1854, Ballin.
Ce ne fut que le 22 décembre 1854, qu'un arrêté royal gracia
Tavocat gantois Charles Spilthoom.
Le dernier détenu pour l'affaire de Risquons-Tout fut
Denis, que l'on ne mit en liberté que le i" février 1856 (i).
En 1852, peu après le coup d'Etat du 2 décembre, on fut
vivement ému en Belgique de la présence, à la tête du gouver-
nement de la France, de Louis-Napoléon, dont on connaissait les
visées ambitieuses et que l'on soupçonnait de vouloir mettre la
main sur notre pays.
Victor Tedesco avait toujours refusé de demander sa grâce.
Son père, apprenant que la santé du prisonnier s'était altérée, que
ses cheveux avaient brusquement blanchi, lui écrivit pour le
supplier de solliciter sa grâce, en demandant au gouvernement
d'être inscrit parmi les volontaires qui, le cas échéant, défen-
draient le territoire contre les Français.
(i) Renseignements fournis à l'auteur par M. le ministre de la justice.
380 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAU8MS
Tedesco écrivit alors à son père la lettre qu'on va lire et
qui est assurément très digne :
> Fort de Huy, le 9 novembre 1852.
» Mon cher Père,
» Ta lettre est grave et sérieuse, dans son appel à mon patrio-
tisme. Telle sera ma réponse.
» En 1838, alors que les 24 articles, d'odieuse mémoire,
n'étaient encore qu'une menace à l'indépendance de la Belgique,
j'avais 17 ans à peine, je venais d'entrer à l'Université de Liège.
Le cœur brûlant d'indignation et d'enthousiasme, j'avais foi dans
la dignité et le courage du peuple belge. Des premiers, dans la
jeunesse universitaire, à comprendre les devoirs du citoyen,
membre d'un comité de résistance, je poussai activement et éner-
giquement à la formation d'un corps d'étudiants volontaires.
» J'étais hardi, fier, résolu même à mourir avant d'avoir
vécu... Le Luxembourg, ma patrie, a été vendu, morcelé...
» Aujourd'hui, un danger plus grand, une honte bien plus
sanglante, menace encore \^ Belgique. Aujourd'hui, comme en
1838, je suis prêt à combattre pour la liberté contre le despotisme
le plus odieux, le plus insensé. J'oublierai la lâcheté de 1839,
j'oublierai quatre années de souffrances, j'oublierai ma jeunesse
perdue, mon avenir brisé, j'oublierai tout... sauf l'honneur et
Tamour de l'humanité. Ah! j'ai bien souffert depuis cette monstru-
euse débauche de sang, d'or et de pouvoir, inaugurée au 2 décem-
bre, par un brigand à l'&me de jésuite.
» Je le sens, c'est le devoir des hommes d'honneur de s'unir
pour la défense de la civilisation menacée par de nouvelles hordes
de barbares. Encore une fois, je suis prêt... qu'on me rende mes
droits et je marcherai... sinon, non.
» La démarche que tu me proposes, serait noble et digne,
telle que tu la conçois, si elle pouvait s'adresser à des hommes
au cœur généreux, capables de comprendre qu'un détenu ne
veuille réclamer sa liberté que pour exposer sa vie pour la défense
d'un principe sacré. Ma conviction profonde est que les motifs
de ma démarche ne seraient pas même compris par les ministres.
» En 1850, il y aura demain 16 mois, on a mis en liberté
quelques détenus politiques. Les autres, quoique condamnés pour
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 38 1
les mêmes faits, sont encore enterrés ici. Cependant, quelques-
uns de ces derniers ont supplié et supplié, imploré et imploré :
ils se sont soumis ; mais s'ils ont été entendus, ils n'ont pas été
écoutés. Pourquoi cette différence? Il y a ici des condamnés à
20 ans et à 15 ans pour l'affaire de Risquons-Tout ; il y a des con-
damnés à 15 ans pour l'affaire du Prado. Parmi ceux que depuis
16 mois on a remis en liberté, il y avait des condamnés de ces
trois mêmes catégories. Si nous sommes encore ici, ce n'est donc
pas parce que la justice ne serait pas satisfaite. Les uns sont
rentrés dans la vie civile parce qu'on voulait accorder quelque
chose à l'opinion publique. Les autres sont restés en prison parce
qu'on voulait, par leur exemple, montrer aux républicains belges,
que la justice royale sait frapper fort, ferme et longtemps.
» Le château de Huy sert d'épouvantail. Depuis le lonovem-
bre 1850, il ne peut plus être question d'expiation, car ce jour-là,
il a été reconnu qu'il y avait expiation suffisante. Quel homme
sincère, connaissant les faits et les causes de ma condamnation,
oserait soutenir que c'est uniquement pour expier mes crimes de
1848, que je suis encore enfermé au fort de Huy? Qui donc
oserait demander encore la prolongation de ma détention, pour ce
seul motif que la somme de mes souffrances n'équivaudrait pas
encore à la somme de mes crimes ? Ne suis-je donc pas en droit
de dire que c'est par un calcul, une spéculation politique quelcon-
que, que je me trouve toujours prisonnier î A moins que ce ne soit
parce que je ne suis nullement disposé à abjurer mes principes.
» Puis-je demander la liberté pour le combat, à ces hommes
qui ne verraient qu'une sollicitation là où, de ma part, il y aurait
sacrifice ? Mais supposons un instant qu'un arrêté royal me rendit
à la liberté, qu'en conséquence je me présentasse pour être admis
dans le premier ban de la garde civique ; on me dirait : nous ne
pouvons vous incorporer, attendu que vous avez subi une con-
damnation infamante I Et tu me dis de ne pas me laisser devancer
par la générosité du gouvernement. La générosité du ministère
belge I De la générosité vis-à-vis de moi, depuis .quatre ans
arraché à la lumière et à la vie 1 Tu n'y penses pas. Et moi, cette
seule pensée me soulève. Sans faiblesse, comme sans bravade, je
supporte le malheur. Je ne fléchirai pas et mon cœur n'a pas
382 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAU8IIE
encore senti de défaillance, quoique tout ce qu'il aime lui manque.
Depuis le jour où ma raison s'est ouverte à la vie extérieure
comme à la réflexion , je suis républicain et tel je vivrai, toujours
fidèle à mon drapeau, dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune. Mais je sais aussi que pour le républicain belge, il est en
ce moment un devoir plus impérieux que tout autre : c'est celui
de concourir à la défense de l'indépendance et de la liberté de la
patrie. Oui, devant le danger commun, il faut un sentiment
commun, unanime, de résistance et de dévouement. Oui, le
républicain belge doit laisser de côté, jusqu'après le danger passé,
la poursuite et la réalisation de ses convictions politiques et
sociales.
» Oui, en Belgique, il ne doit plus y avoir que des Belges.
Oui, tout cela je le sens vivement, c'est ma conviction et c'est
celle aussi, j'en jurerais, de tous les vrais républicains dans le
pays. Je ne sais si telle aussi se révèle la pensée du gouvernement.
Je ne vois rien, je n'entends rien qui puisse me le faire croire, et
je ne serais nullement étonné que l'invasion française ne me
trouvât encore dans quelque prison. J'en ai l'âme ulcérée rien
qu'à y penser. Il est encore une raison, bien forte, selon moi,
qui doit me faire reculer devant l'adoption de ton idée. Je ne
puis pas la développer complètement, tu devineras ce que je tais.
» Nous sommes encore quinze détenus; sur ce nombre, onze
ou douze, si je suis bien informé, ont fait, depuis le 2 décembre,
des démarches pour obtenir leur liberté. Ces démarches n'ont
nullement le caractère patriotique ; et dès lors nous ne sommes
plus que trois dans cette situation de réserve et d'indépendance
vis-à-vis du gouvernement qu'exigerait impérieusement la nature
de ton projet. Tu comprendras qu'il y a là une impossibilité.
Demander sa liberté uniquement parce qu'on veut se lever contre
l'étranger, après l'avoir demandé uniquement pour l'avoir^ serait
assez étrange. Et demander à trois, par patriotisme et bravoure,
ce que douze ont demandé par fatigue ou découragement, ou par
des considérations toutes personnelles, ce serait s'exposer d'une
manière certaine à voir ses intentions travesties et méconnues...»
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 383
_
Ainsi que nous Tavons dit, Tedesco fut mis en liberté, le
6 janvier 1854.
Il alla habiter Arlon où il exerça brillamment la profession
d'avocat et il devint le chef du parti libéral. Pendant près de
trente années, de 1864 à 1893, il représenta le canton d'Arlon au
Conseil provincial du Luxembourg, qu'il présida pendant plu-
sieurs années.
En 1893, il vint s'établir à Bruxelles. Au début de
l'année 1897, voyant ses forces faiblir peu à peu, et sentant
que sa fin était prochaine, il rentra à Arlon pour y attendre la
mort, comme il le déclara à ses intimes.
Il mourut le 28 mai 1897, à l'âge de 76 ans. Ses funérailles
civiles furent très imposantes. Parmi les discours, citons celui
d'un ouvrier plafonneur, M. Jacques Tobias, qui parla au nom
de la société de secours mutuels Les Artisans^ dont V. Tedesco
fut un des fondateurs et qu'il présida pendant plusieurs années.
Un autre condamné de Risquons-Tout, Louis Delestrée,
mourut à Bruxelles, à l'Hôpital Saint-Jean, le 7 août 1863, à
l'âge de 60 ans. Ses funérailles civiles furent faites par la société
L^ Affranchissement.
L'avocat Spilthoorn sortit, le dernier, du Fort de Huy, au
mois de janvier 1855, après plus de six ans de détention.
Voici en quels termes le Messager de Gand, du 22 jan-
vier 1855, annonça cette nouvelle :
€ Le dernier des 19 condamnés pour l'affaire de Risquons-
Tout, M. Charles Spilthoorn, avocat, de Gand, vient de sortir
de la prison de Iluy, le restant de sa peine lui ayant été remis
par le Roi, sous condition de s'embarquer pour les Etats-Unis et
d'y fixer sa résidence. Cette expatriation forcée était, du reste,
dans les désirs du prisonnier.
» M. Spilthoorn avait été, après les événements de 1830,
npmmé par le gouvernement provisoire l'un des trois commis-
saires généraux préposés à l'administration de la Flandre orien-
talje. Ses collègues étaient MM. Ch. Coppens et F. Vergauwen.
M. F. de Meulenaere était commissaire général à Bruges, avant
de- devenir gouverneur de la Flandre occidentale.
» M. Spilthoorn n'a jamais fait partie de la presse belge ; il
384 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIf E
n'a pas davantage, hors sa mission temporaire, occupé de fonc-
tions publiques ; mais il fut membre actif des sociétés démocra-
tiques A' Agneesens, à Bruxelles, d!Artevelde, à Gand, de
lireydel et Coninck, à Bniges, de Zannequin, à Renaix et
à^Ackerman, à Audenaerde.
» En. 1848, M. Spilthoom fut délégué à Paris avec
M. Braas, de Namur, par \?i Société démocratique internationale,
de Bruxelles, pour s'assurer si, dans l'hypothèse de changements
en Belgique et dans le reste de l'Europe, la France républicaine
renoncerait aux idées de conquêtes et considérerait les Belges
comme des alliés et des frères, non comme des subordonnés ou
vassaux.
» M. Braas revint immédiatement à Bnixelles rendre
compte à ses mandants de ce qu'il avait pu apprendre ou con-
naître des sentiments qui animaient les vainqueurs du jour ;
M. Spilthoorn resta quinze jours encore à Paris, et s'opposa,
nous assure-t-on, au plan du lieutenant Fosse qui voulait établir,
par une agression du dehors, un nouveau gouvernement en
Belgique.
» Mais la coïncidence de son retour en Belgique avec
l'équipée de Risquons-Tout, lui fut fatale. Il fut arrêté à Courtrai
en mars, et a fait ainsi sept ans de prison, à deux mois près.
» M. Spilthoom a obtenu la permission de s'arrêter quarante-
huit heures à Bruxelles, et une semaine à Gand, pour dire un
dernier adieu à ses amis. Il a quitté Bruxelles hier, et partira de
Gand pour Anvers, où il attendra la première partance à desti-
nation de New-York.
» M. Spilthoorn est âgé de 50 ans environ. Il est né à
Cruyshauten, district d'Audenaerde. »
En 1870, Spilthoom fut autorisé à rentrer en Belgique. Par
décision du Conseil de discipline, datée du 14 décembre 1870 et
signée par son secrétaire M. I3elandtsheere, il fut porté au tableau
de l'ordre des avocats exerçant près la Cour d'appel de Bruxelles.
Il mourut le 12 septembre 1872, à Bruxelles et fut enterré
par les soins de la Libre pensée. Chose curieuse, ni le journal
IJ Internationale ^xî\ La Liberté^ ne parlèrent de sa mort : il avait
cependant lutté et souffert pour la cause démocratique et l'éman-
ipation du peuple...
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•^îiPM^|l4il^^8iiÉPM ^^^ socialistes; poli-
^.
386 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
CHAPITRE V
La Campagne des Banquets républicains
DANQUETS A VERVIERS, A ROUX, A BRUXELLES, A URAINE-LE-
COMTE, A MONS, A FLEURUS. — LE BANQUET DU 35 MARS,
AU PRADO. — DES PERTURBATEURS ET DES POLICIERS PONT
IRRUPTION DANS LA SALLE. — PROTESTATION DU PRÉSIDENT
J.-C. HOUZEAU. — LA POLICE LAISSE FAIRE.^ — PLAINTES
AU PARQUET. — SILENCE DE CELUI-CI. — INVENTION d'uN
COMPLOT DÉMOCRATE-SOCIALISTE. — PROCÈS EN COUR
d'assises. — TROIS NOUVEAUX CONDAMNÉS A MORT. —
LEUR TRANSFERT A LA CITADELLE DE HUY. — APPRÉCIA-
TION DE LA PRESSE SUR CE SCANDALEUX PROCÈS. —
CONDAMNÉS GRACIÉS.
En France, avant le 24 février, les républicains, les démo-
crates ou simplement les révisionnistes ne pouvaient se réunir,
ni convoquer de grandes assemblées publiques, comme en
Angleterre. Pour faire leur propagande, ils en étaient réduits à
organiser des « Banquets réformistes », et Ton sait que c'est à
cause de l'interdiction de Tun de ces banquets, qu'éclatèrent des
émeutes qui ne tardèrent pas à se transformer en Révolution.
En Belgique, depuis 1830, le droit de réunion et d'associa-
tion existait, de par la Constitution. Mais, entre le droit et
le pouvoir de faire quelque chose, il y a souvent un abtme.
Le lecteur se rappelle les difficultés de toutes sortes que
rencontrèrent les organisateurs des premiers meetings d'ouvriers.
On déclarait que ces réunions publiques étaient convoquées
pour exciter les travailleurs au désordre et qu'elles devaient néces-
sairement se tenniner par le pillage des maisons des gens riches.
Et comme les € meneurs » passaient outre, la police secrète se
chargeait d'aller faire du tapage dans les réunions, y empêcher les
orateurs de se faire entendre, ce qui lui permettait d'intervenir
et d'arrêter les hommes qui déplaisaient au pouvoir.
Après le 24 février, ces mœurs policières étaient toujours
en usage. A chaque instant, des désordres étaient provoqués
par des individus que la police n'inquiétait pas et laissait recoui-
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 387
mencer le lendemain, alors que des gens inoffensifs étaient
arrêtés, poursuivis et condamnés.
Voici d'ailleurs, pour montrer en quels termes les journaux
bourgeois parlaient des meetings, un extrait du journal des
Flandres^ de Gand, qui fut reproduit,le lendemain, dans la partie
non officielle du Moniteur :
« Grâce à l'annonce faite par le Messager de Gand^ d'un
Meeting qni devait avoir lieu hier dans un cabaret de cette ville,
un grand nombre de curieux et de désœuvrés se sont rendus au
local indiqué. Des discours provoquants y ont été prononcés par
un démagogue qui, à en juger par sa mise soignée, doit vouer un
culte sacré au communisme. Mais l'ouvrier gantois, qui a la
conscience de sa position, sait que l'ordre et la tranquilité sont
indispensables pour lui continuer le peu de travail qu'il a encore
pendant la saison rigoureuse, et que, sans ces deux éléments, il
doit perdre infailliblement toute ressource pour lui et sa famille,
a pris en pitié les déclamations du soi-disant démocrate.
» Celui-ci, voyant le peu d'effet qu'il faisait par ses propres
inspirations sur son auditoire, a voulu commencer la lecture d'un
article stupidement violent, qui a été publié par un dégoûtant
carré de papier. L'assistance a interrompu la lecture en criant :
€ Si nous voulons savoir ce qui se trouve dans les journaux, nous
pouvons les lire nous-mêmes. » Sur ce, la séance a été levée et
le démagogue s'est retiré tout penaud.
» Ainsi, grâce au bon esprit de notre classe ouvrière, ce
meeting n'aura été qu'un ridicule coup d'épée dans l'eau.
» Du reste, la police locale avait pris toutes les précautions
pour maintenir l'ordre, dans le cas où des malveillants auraient
voulu le troubler. »
«
Les condamnations à mort, pour l'affaire de Risquons- Tout j
si elles jetèrent quelque émoi parmi les démocrates républicains et
socialistes, ne les découragèrent pas cependant. Ils n'organisèrent
plus, il est vrai, de réunions publiques, mais ils se décidèrent de
créer des associations démocratiques et de se réunir en des
« Banquets », dans lesquels les principes républicains et socia-
388 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALiSME
listes seraient exposés, sans que l'on eût à y craindre les pertur-
bateurs et la police.
Le premier de ces Banquets devait avoir lieu à Bruxelles, à
l'occasion du 18* anniversaire de la Révolution de Septem-
bre 1830.
Pour commémorer cet anniversaire, le Gouvernement, qui
semblait avoir peur de fêter cet événement, se borna à faire
chanter un Te Deum à Sainte-Gudule. Aucune autre solennité
n'était annoncée, pas même le pèlerinage annuel sur la tombe des
révolutionnaires de septembre, à la Place des Martyrs.
Quelques démocrates décidèrent donc de convoquer leurs
partisans, pour qu'ils assistassent au Banquet qui devait avoir lieu
le 36 septembre.
Mais quelques jours avant le banquet, les organisateurs
apprirent que leur réunion serait troublée par des émissaires de la
police, ce qui les détermina à y renoncer, afin d'éviter une
lutte qui aurait pu être sanglante.
En province, Je nombreux banquets démocratiques eurent
lieu également, et il convient de donner une mention spéciale à
celui de Verviers, qui fut organisé le 27 octobre 1848, par la
Sociité des droits et devoirs de l'homme.
Cent-vingt convives y assistèrent. La fête fut des plus
animées. Plusieurs discours furent prononcés et des chanteurs
improvisés y firent entendre les meilleures chansons démocra-
tiques.
M. le baron de Steiger y parla le premier et porta un toast à
la République démocratique une et indivisible /
« Citoyens ! dit-il, je veux boire à l'avènement de la Répu-
blique démocratique en Belgique ; c'est-à-dire à l'établissement
du Gouvernement de la Nation par la Nation elle-même, tout
entière, à l'exclusion de tout privilège accordé à la naissance et
à la fortune, au détriment du grand nombre. »
M. Mottet, président de la Société des Droits et Devoirs de
t Homme, parla à son tour et porta un toast aux ouvriers ! à
r avènement des classes ouvrières !
« Messieurs, s'écria-t-il, je me suis donné avec bonheur la
mission de porter ce toast, parce que j'étais sûr de l'écho qu'il
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 389
trouverait dans vos c<JBurs : Aux Ouvriers/ On ne connaît pas de
cause plus grande dans le passé et plus féconde dans l'avenir que
celle des classes laborieuses. L'histoire du monde prouve qu'elles
ont toujours été victimes d'une grande injustice sociale. Dans
l'antiquité, cette injustice a été fatale aux sociétés, parce qu'elles
n'avaient pas une base équitable.
» Les sociétés modernes sauront-elles se garantir des périls
qui ont perdu leurs devancières ? Feront-elles aux ouvriers leur
part au soleil de la liberté et de la civilisation ?
» Oui, Messieurs, et j'en atteste les principes si éloquem-
ment proclamés dans cette enceinte par notre ami Steiger ; le
monopole électoral disparaîtra, et la loi, plus intelligente, réunira
tous les intérêts dans le cercle d'une vaste solidarité...
» Aux ouvriers donc. Messieurs 1 A leur bonheur futur 1 A
l'émancipation politique à laquelle nous nous dévouerons toute
notre vie ! »
Le Débat social, du 30 novembre 1848, parlant de l'agitation
républicaine qui se manifestait dans le pays, écrivait :
4c Nous pouvons annoncer à nos amis de province que
Bruxelles se réveille. Les démocrates de la capitale, trop long-
temps plongés dans un repos coupable, ont compris que le
moment était venu, pour eux, de prendre enfin part aux eiforts
qui se font de tous côtés, pour arriver à l'émancipation des
travailleurs... »
Un banquet eut lieu le dimanche, 26 novembre, en hi vaste
salle de la Maison des Brasseurs y chaussée de Louvain, ou plu-
tôt : « hors de la porte de Louvain » comme on disait alors. Près
de 300 convives y prirent part et toutes les classes de la société
s'y rencontrèrent : des avocats, des médecins, des propriétaires,
des fabricants, des négociants, des patrons, des ouvriers. Il y
eut aussi quelques délégués des associations démocratiques de
province.
Des toasts furent portés : à t Union ^ à la Concorde ^ à la
Révolution dans ses manifestations passées et futures^ à F orga-
nisation du parti démocratique, à la République démocratique
et sociale, aux Travailleurs^ aux Prisonniers politiques^ à Ceux
qui sont morts et à Ceux qui devront mourir pour la liberté, etc.
33-
M
390 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
On chanta: Le Pain de la Prison, La Marseillaise^ LEcho
des Ouvriers^ et deux collectes furent faites : Tune au profit des
détenus politiques, l'autre pour l'achat d'un souvenir à Robert
Blum, qui venait d'être fusillé à Vienne, pour sa participation
au mouvement révolutionnaire.
On se sépara, dit un journal, vers ii heures et demie, aux
cris mille fois répétés de : Vive la République démocratique et
sociale l
Ces banquets ne laissèrent point la police indifférente, car
chaque fois qu'ils avaient lieu, elle prenait des mesures spéciales,
mais elle n'eut cependant jamais à réprimer le moindre désordre.
Le 14 janvier 1849, un grand banquet eut lieu à Roux auquel,
malgré un temps effroyable, tempête et pluie torrentielle, assis-
tèrent 150 convives parmi lesquels des délégués de Bruxelles, de
Mons, de Fleurus, de Wanfercée-Baulet, de Jumet, de Chfttelet,
de Couillet, de Marchienne et de Fontaine-l'Evêque. Ce qui
caractérisa cette réunion, c'est que les ouvriers en constituaient
la grande majorité, et que ce furent principalement des ouvriers
qui y prononcèrent des discours. Ils portèrent des toasts : à
t Avenir de t Humanité ! à Tedesco^ à Mellinet et autres con-
damnés politiques / A V affranchissement des Travailleurs ! A
t Instruction des masses l A la jeunesse démocratique et socia-
liste / etc.
Ce banquet se termina également par une collecte au profit
des détenus politiques...
D'autres banquets eurent lieu à Braine-le-Comte, à Mons, à
Gand, etc.
Le 38 janvier 1849, la Réunion fraternelle^ de Bruxelles,
organisa un nouveau banquet. Il eut lieu au Palais royal^ dit
aussi Grand Salon, chaussée d'Etterbeek. Le prix d'admission
était de 50 centimes, moyennant quoi chaque convive recevait
un petit pain, dit pistolet, et une tranche de jambon (musken esp).
Les journaux démocratiques annoncèrent qu'il ne serait
délivré que 700 cartes, et que les toasts et les titres des chansons
devaient, préalablement, être communiqués au président du
Banquet.
Parlant de cette fête démocratique, le Débat social dit que:
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 39 1
« ni les odieuses calomnies de la presse royaliste et bourgeoise,
ni les eiforts faits par les plus intrépides de ces honnêtes organes
de la presse modérée, n'avaient empêché la réunion d'être nom-
breuse, admirable d'ordre et de tranquilité, grande surtout par
l'enthousiasme qui embrasait toutes les têtes et remplissait tous
les cœurs. »
Ce fut l'avocat Victor Faider qui, en tenue de garde civique,
et assisté de deux ouvriers, présida la réunion. Quand l'heure
des discours fut venue, l'un des assesseurs, le citoyen Bataille,
accorda la parole au président Victor Faider, qui commença par
rappeler l'article 19 de la Constitution qui permet aux Belges de
s'assembler. Il termina par ces paroles qui se justifiaient par les
menaces policières de l'époque :
» Citoyens, du calme, de l'ordre, de la dignité et nous som-
mes sauvés. Il est possible, il est probable, que parmi nous il
s'est glissé quelques-uns de ces hommes qui acceptent pour mis-
sion de semer le désordre et la lutte dans les réunions populaires.
Je vous adjure d'exercer autour de vous une surveillance sévère.
S'il se trouve ici quelque homme qui se lève et qui fasse une pro-
position ou contraire à la loi, ou contraire à Tordre ; qui tienne
des propos violents^ ou cherche à faire naître une lutte entre vous,
celui-là, marquez-le au front, il n'est point de vos amis, il n'est
point de vos frères, celui-là est un ennemi qu'il faut exclure sans
retard !
» Citoyens, nous sommes nombreux, nous sommes unis et
d'accord : soyons calmes et dignes et nous triompherons I »
Puis on entendit des toasts, du citoyen Mathieu : à V Asso-
ciation; de Faider : à la République démocratique et sociale; de
Dumont, fabricant de cigares : à la République; de Nicolas Cou-
Ion : à l'Emancipation des travailleurs; de Labiaux : au Socia-
lisme; de Gigot, au nom des démocrates allemands : à t Hospita-
lité belge « non pas à l'hospitalité officielle, dit-il, mais à celle
que nous pratiquons tous ! ».
Le citoyen Mathieu donna encore lecture d'un toast à V Abo-
lition du prolétariat adressé par Tedesco, condamné politique;
puis les citoyens Jean Pellering et Aert, ce dernier président de
V Association fraternelle des ouvriers cordonniers^ parlèrent en
flamand.
39^ HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE "ET DU SOCIAMSIIE
Vint enfin un discours de J.-C. Houzeau, qui développa
cette idée: que le suffrage universel réclamé par plusieurs orateuil
du banquet, n'est qu'un moyen mais que le but est le socialisme !
Les convives se séparèrent vers dix heures du soir — la
réunion avait commencé à 6 heures — dans le plus grand calme.
Ce banquet du Palais royal eut un grand retentissement.
Plusieurs journaux bourgeois, catholiques et libéraux, en ren-
dirent compte avec plus ou moins d'impartialité, la plupart se
moquaient de ce^ « festins démocratiques à 50 centimes ».
Cette campagne de banquets démocratiques et républicains
continua pendant plusieurs mois ; il y en eut presque chaque
semaine dans l'une ou l'autre ville du pays.
Le II février, une de. ces réunions eut lieu à Fleurus et
compta 200 convives. Elle fut présidée par le docteur Bayot,
conseiller communal. Le citoyen Labiaux, délégué des démo-
crates de Bruxelles, ainsi que l'ouvrier Perrier y portèrent un
toast au suffrage universel.
Le dimanche 25 février, ce fut le tour des démocrates de
Verviers. Ils fêtèrent le premier anniversaire de la Révolution
de 1848, par un grand banquet qui réunit plus de i ,000 personnes.
Hector Mottet présidait; il proposa d'ouvrir la réunion
fraternelle par une collecte au profit des condamnés politiques,
puis il donna la parole au citoyen Donnay, médecin à Hervé, un
beau vieillard de 80 ans, qui porta un toast très applaudi : A
l'Espérance, à la prochaine régénération de notre Patrie l Par-
lèrent ensuite le citoyen de Steiger, qui but à la révolution du
24 février et aux républicains démocrates-socialistes qui lui
avaient imprimé son véritable caractère, et le citoyen van den
Broeck, de Tirlemont, qui but à l'affranchissement des prolé-
taires^ à la solidarité humaine sans laquelle la fraternité n^est
qu'une formule morte /
Vers la fin du repas, se présenta une députation avec un
nouveau drapeau de la Société des droits et des devoirs de
l'homme^ sur lequel étaient inscrits ces mots : Liberté, Egalité^
Fraternité. Le porteur du drapeau s'avança au milieu des accla-
mations des convives et le présenta au citoyen Mottet en lui
disant : « Ce drapeau n'est pour nos adversaires que l'emblème
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 393
du sang et du pillage, c'est pour nous le symbole de la devise
sainte : Liberté^ Égalité, Fraternité. Cette devise sera une vérité
et le jour de notre triomphe, nous oublierons la calomnie et la
persécution. Jamais aucun excès ne souillera notre drapeau ;
jamais il ne sera pour nous un signal de haine ou de vengeance.
Nous le remettons en vos mains et notre volonté est qu'il reste
pur I »
Le président s'avança alors majestueusement pour recevoir
le drapeau « ce dépôt sacré », et dit : « Citoyen, j'accepte ce
drapeau que vous remettez en mes mains. Le serment solennel
que vous venez de prêter est garant de l'avenir I... »
Un citoyen français qui assistait à ce banquet fut expulsé du
territoire dès le lendemain matin.
Mais de tous les banquets démocratiques de cette époque, le
plus célèbre, fut assurément celui qui eut lieu le 25 mars 1849 ^"
la salle du Prado^ place Communale, à Molenbeek-Saint-Jean.
Ce banquet était organisé par la Réunion fraternelle de
Bruxelles.
Pour y prendre part, il fallait être muni d'une carte qu'on
délivrait A la Statue, estaminet, rue de la Chancellerie, i, chez
M. Loquet.
€ Les portes seront ouvertes à 5 1/2 heures, disait l'annonce,
et elles seront fermées à 7 heures, pour ne pas troubler le silence
pendant les discours et les chants. »
La veille du banquet le Débat social publiait cette note :
« C'est demain dimanche que sera donné le banquet de la
Réupiion fraternelle^ dans les salons du Prado. Tout nous fait
présager que cette manifestation pacifique et légale sera nom-
breuse et digne. Des bruits absurdes et calomnieux ont été répan-
dus, à ce qu'on nous rapporte, dans le but peut-être de jeter
l'inquiétude parmi les citoyens paisibles et de les éloigner du ban-
quet. La Réunion fraternelle^ tout en usant du droit constitu-
tionnel, proteste à l'avance contre toute tentative illégale ; elle
ne peut voir sous de telles manœuvres que de coupables machi-
nations d'agents provocateurs. »
394 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Plus de i,300 personnes assistèrent au banquet : bourgeois,
ouvriers, gardes civiques...
La salle était décorée de drapeaux, d'emblèmes, de devises.
Derrière le bureau, deux écussons portaient, Tun : « Aimez-
vous les uns les autres! »; — l'autre : « Vous êtes tous f rîtes ! »
A droite et à gauche, on lisait le texte des articles 19 et 20
de la Constitution : Droit de réunion — Droit d'association et
plus loin, vers le fond de la salle : Droit an travail — Organi-
sation du crédit — Instruction du peuple — Association^ etc.
Avaient été invités au banquet les rédacteurs des journaux
démocratiques et les délégués des Associations démocratiques de
Liège, Mons, Gand, Verviers, Charleroi, Roux, Fleurus, Boussu,
Wasmes, etc., etc.
A 6 heures et demie, Tun des présidents, J.-C. Houzeau,
se leva. Un silence général s'établit aussitôt.
Il commença par dire que Ton était réuni en vertu de
l'article 19 de la Constitution, dont il donna lecture; puis il
ajouta que le droit de réunion est un droit sacré, qu'il fallait
que le caractère pacifique et légal de cette réunion fut bien posé
dès le début, et que pleins pouvoirs devaient être donnés au
bureau pour garantir les assistants contre les provocations.
Le bureau provisoire fut maintenu par acclamation.
Le président continua ensuite en ces termes :
« Eh bien I si quelques-uns de ces hommes qui vivent du
prix de l'infamie (i) essayaient de donner à notre réunion un
caractère contre lequel nous protestons à l'avance, nous ne
vous demandons qu'une chose, c'est que tous les bons citoyens,
les vrais démocrates, se tiennent en place et en silence. Qu'il se
fasse dans la salle un silence solennel afin que l'on distingue la
voix, et que l'on reconnaisse le visage du provocateur.
» Que l'on sache bien que c'est pacifiquement et par la
seule influence des idées que nous voulons le triomphe de notre
cause.
» Ceux qui souffrent et qui espèrent ont aussi le droit de se
(1) Allusion aux mouchards et aux agents provocateurs. Nous résumons d'après le
compte rendu publié par le Débat sociaL
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 395
réunir, car tous les Belges sont égaux devant la loi. Il ne sera
pas dit que la calomnie atteindra toujours les plus loyales inten-
tions, les plus légitimes efforts.
» Ouvrons donc le banquet et que la fraternité règne entre
nous 1 »
Ces paroles furent vigoureusement applaudies.
Le premier orateur inscrit n'étant pas présent, la parole fut
donnée au citoyen Gustave Mathieu.
Il commença par protester contre les bruits absurdes que
Ton avait fait courir et contre les calomnies infâmes qui
avaient été répandues au sujet du banquet et de ses organi-
sateurs.
Il proposa de boire à Témancipation des travailleurs par
l'organisation du crédit, persuadé, disait-il, que ce toast résu-
mait la pensée de tous les citoyens présents à la manifestation.
4c Les siècles d'autrefois, ajoutait-il, ne sont plus que des
heures aujourd'hui. Le temps ne marche plus, il vole 1
» Il y a un an à peine, une révolution, qui a été une surprise
pour bien des gens, nous a placés tous en face d'un problème
immense, dans ses proportions, comme il le sera dans ses résultats :
l'affranchissement du travail ou, si vous aimez mieux, l'organi-
sation du travail 1 »
L'orateur continuait sur ce ton, quand un incident l'obligea
à s'arrêter.
Le citoyen De Jonghe, l'un des commissaires de la salle,
vint annoncer que quelques agents provocateurs avaient brisé
la grille de la cour et s'introduisaient dans le jardin.
« Pour éviter une lutte avec des hommes payés pour trou-
bler l'ordre de notre réunion, dit-il, je crois qu'il serait bon de
lever la séance. »
Sur ces mots, deux ou trois convives se levèrent poiir sortir,
mais l'immense majorité des assistants resta assise dans le plus
grand calme.
L'un des présidents se leva aussitôt : « Nous sommes dans
notre droit, dit-il. Seulement, pour ne pas tomber dans le piège
qu'on veut nous tendre, je vous propose, au nom du bureau, de
nous retirer en paix. »
396 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
De tous côtés on cria : « Non I non I restons I Ne partons
pas I Nous sommes dans notre droit I »
Le bureau se consulta et décida de rester.
« Je vous fais une prière, citoyens, dit le président, et
j*espère qu'elle sera entendue : Que tout le monde soit calme et
reste assis. Si quelqu'un ici voulait proférer un seul cri séditieux,
que tous se taisent, que le perturbateur se montre, s'il en a le
courage, et qu'il soit marqué au front du cachet de l'infamie I »
(Bruyjfits apfilandisscuievtsj.
Le président accorda alors la parole au citoyen Jean Pelle-
ring, ouvrier cordonnier, qui parla en flamand à peu près en
ces termes :
» Nous sommes réunis non seulement en vertu d'un droit
politique, mais au nom de l'article 19 de la Constitution.
» Que sommes-nous venus faire ici ? Nous sommes venus
prendre place à un banquet fraternel. Le Christ réunissait ses
disciples, partageant avec eux le pain et le vin. Il leur recom-
mandait de s'asseoir souvent à la même table, parce que ces
fraternelles communions efiacent les haines et les discordes, pour
semer l'amour et la confiance. Des agapes des premiers chrétiens
ne sortirent point les bourreaux, mais les martyrs. Demandez-le
à l'histoire 1 »
Après avoir développé cette idée que la Société se trans-
forme avec le temps, il ajouta que l'avenir réserve à l'humanité
des destinées nouvelles, des temps plus justes et plus heureux.
« Le régime de l'inégalité s'écroule et celui de la fraternité
s'avance ! »
On applaudit ferme !
Plusieurs chansons démocratiques furent chantées et répé-
tées en chœur, par les i,300 convives.
Le citoyen Péruset, délégué de Mons, porta ensuite un toast
à Louis Blanc et aux martyrs de la démocratie.
Un ouvrier, le citoyen Bataille, parla à son tour ; il dit
que la démocratie avait quatre ennemis à vaincre : la force,
l'intrigue, l'argent et l'ignorance.
Il protesta contre le privilège électoral des censitaires à
20 florins et réclama le Suffrage universel.
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UE EN 1848-1849
397
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398 HISTOIRE DB LA oiMOCRATIB BT DU 80CIAUSMB
Mais à peine eût-il commencé son chant, que le bruit venant
du dehors augmenta. On brisait les vitres à coup de pierres. Des
individus armés se trouvaient dans les jardins et la police laissait
faire. Le président le constata et protesta vivement contre cette
complicité de ceux qui avaient la mission de faire respecter
Tordre.
« Dans ces conditions, dit-il, il est impossible de continuer
la séance et il est prudent de nous retirer.
» Au nom de la Constitution, dit-il encore, je vous prie de
conserver, en vous retirant, le calme et la dignité que vous
n'avez cessé de montrer depuis trois heures que vous êtes réunis,
et depuis une heure qu'on nous assiège... Quant ù nous, membres
du bureau, nous assumons la responsabilité de tout ce qui
pourrait survenir dans l'intérieur de cette salle, et jusqu'à ce que
tout le monde se soit retiré, nous resterons, quoi qu'il arrive, au
poste qui nous a été confié. » (i)
Après ces paroles, les convives se retirèrent lentement.
A 8 h. 30 tout était fini.
Voici comment le Moniteur belge^ du 27 mars, rendit compte
de cet événement, en tête de sa partie non-ofKcielle :
» Un banquet politique a eu lieu dimanche dans la salle du
Prado^ à Molenbeek-Saint-Jean. Quelques mesures de précaution
avaient été prises. La compagnie de la garde civique du faubourg
(1) C'est Houzeau qui parla ainsi. Un des biographes du célèbre savant, M. A. Lan-
castcr» déclare que Houzcau ne dut scm salut qu'à une porte dérobée qui lui |icrniit de
gagner la chaussée et les cham|>s. M. A. l^ancaster, très symiKilhiquc h l'ancien directeur
do l'Observatoire de Bruxelles, emprunta ce détail h un article sur Jean-Charles Houxeau,
sa vie et ses œuvres, que publia, dans la Revue pédagogique belge (aoAt 1888), M. J. Nyns-
Lagaye, qui disait tenir son récit de son jière, témoin oculaire.
La narration de M. Nyns fut infirmée |)ar César De Paepc, dans le Peuple du 30 jan-
vier 1890, qui y écrivit :
€ Sous la pression de la bande massée au dehors, une porte finit par céder et la salle
fut envahie après un combat acharné livré dans le jardin du Prado, entre les débardeurs
de Toone Reeper et Désiré Hrismce, à la tétc de quelques coui|>aKnons imprimeurs.
» Au moment où la salle était envahie, le président, J.-(^ Houzeau, déclara la séance
levée et il se retira tranquillement avec Coulon, sans être particulièrement remarqués par
les envahisseurs.
» Quelques semaines encore avant sa mort, nous nous entretenions de ces faits avec
Coulon, à pro|)osd'un récit public récemment dans une biographie de ilouzeau ; et moire
véêterabte ami soutatait qu'il était absolument /aux que les organisateurs du banquet, Nouveau
entre autres, aient dû sortir par une petite poiHe dérobée et se sauver à travers la campagne,. . »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 399
de Laeken était de service à la maison coinnmnale de Molenbeek-
Saint-Jean. La brigade de gendarmerie avait reçu du renfort.
« Un grand nombre de curieux stationnaient dans la rue de
l'Eglise et accueillaient par des railleries les convives à leur
entrée dans le jardin du Prado.
» Vers 7 heures et demie, une centaine d'individus sont
entrés de force par une porte donnant dans le jardin, et ont envahi
la salle du banquet en criant : « pas de République 1 »
» Sur la réquisition d'un des commissaires du banquet, le
commissaire de police de la commune, assisté de la gendarmerie,
est venu occuper les issues de l'établissement.
» A 8 heures, le banquet a été terminé et les convives sont
sortis du Prado au milieu de cris de « vive le Roi 1 pas de Répu-
blique I » proférés par la foule qui occupait la rue de l'Eglise et
les rues adjacentes. »
La Réunion Fraternelle^ se réunit le lendemain et décida
d'ouvrir une enquête, à la suite de laquelle elle adressa une plainte
au Procureur du Roi.
Ce fut le président de la Réunion Fraternelle^ M. Ed.
André, architecte, demeurant place du Grand Hospice qui la
rédigea. Il mettait en cause :
I" Le sieur Toone Reeper, tailleur de la police, habitant
9, Marché-aux-Poulets, à Bruxelles, qui, accompagné de son fils,
avait le premier forcé la porte d'entrée ;
2** Le sieur Degorain, dit Latour, autrefois condamné à
8 années de travaux forcés et à l'exposition publique pour vol
avec effraction, tenant une maison de prostitution rue des Six-
Aunes, à Bruxelles ;
3"* Le sieur De Schepper, bottier, rue de l'Arbre-bénit, 23,
à Ixelles ;
4** Le sieur Casaque, ancien déserteur, ancien détenu à la
prison militaire d'Alost, domicilié chaussée de Gand.
Le plaignant assurait ensuite que la police avait été requise,
et qu'elle avait refusé d'intervenir pour faire cesser les perturba-
400 HISTOIRE DE UA DKMOCRATIË ET DU SOCIALISME
teurs ; qu'un sous-lieutenant de gendarmerie, le sieur d'Htiuve,
sommé par un garde civique de constater le flagrant délit, répon-
dit : € Si j'entre là dedans, ce sera à cheval et pour vous mettre
tous à la porte 1 »
Parmi les témoins de ces faits, le citoyen André citait :
Désiré Brismée, imprimeur ;
Nyns, tailleur ;
Debraun, brossier ;
Van Quoillie, corroyeur ;
Janssens-Decuyper, propriétaire du l'rado ;
Van Damme, ébéniste, à Ixelles, qui avait été frappé à sa
sortie de la salle ;
Borremans, tailleur, rue de Flandre, 37, etc., etc.
L'enquête apprit encore différents détails édifiants, notam-
ment celui-ci :
Le propriétaire du Prado déclara que le commissaire de
police de Molenbeek s'était présenté chez lui, pour lui demander
s'il avait loué sa salle, pour un banquet, « à des individus ».
» — Oui, répondit le patron.
» — Avez-vous un engagement formel ?
» — Oui, et un solide.
» — C'est dommage, répliqua le commissaire, on était par-
venu à les dépister de partout et à leur faire refuser des salles ! »
Voici encore, à ce sujet, une autre histoire :
Quelques jours avant le Banquet, un sieur Laroque, artificier
du Roi, avait écrit aux organisateurs du Banquet, pour leur offrir
de faire un feu d'artifice le soir, moyennant une légère rétribu-
tion.
Ce sieur Laroque, dit de Beaumont, avait de mauvais anté-
cédents. Il avait été cassé de son grade de lieutenant-artificier
de l'artillerie belge, en 1832, et il avait joué un rôle dans le com-
plot des généraux Vander Smissen et Vandermeeren. De plus, il
il était le beau-père d'un nommé De Crehen, l'un de ceux qui
révélèrent le prétendu «complot», dont il sera question plus loin.
Que serait-il arrivé si on avait accepté les propositions de cet
individu ? Par suite des préparatifs du feu d'artifice, on aurait
introduit de la poudre au Prado. Qui sait si la police, qui laissa
LA BELGIQUE KN 1 848- 1 849 4OI
faire les émeutiers, n'aurait pas déclaré que cette poudre devait
servir à quelque terrible complot...
L'attitude de la presse bourgeoise, tant libérale que cléricale,
fut passablement odieuse dans cette circonstance.
Au lieu de protester, au nom du droit de réunion,
contre la violation du local et contre la complicité de la police,
elle publia forces détails mensongers, parla de complot, et alla
jusqu'à déclarer qu'il y avait de nombreux repris de justice
parmi les auditeurs.
« La liberté pour faire le tour du monde I... >
Quant au parquet, au lieu d'agir et de faire respecter les
droits constitutionnels des citoyens, il ne daigna point s'occuper
de la plainte qui lui avait été adressée, et fit la sourde oreille. Le
Débat social eut beau publier un article virulant sôus le titre :
Existe-tM une justice en Belgique 7 messieurs les magistrats n'en
restèrent pas moins inertes.
Le 22 mai, c'est-à-dire près de deux mois après ces incidents,
le citoyen André adressa une nouvelle plainte au Procureur du
Roi. Il s'y déclîirait étonné de ce que sa lettre du 27 mars, conte-
nant des faits précis, donnant les noms de témoins honorables,
fut restée sans suite, et il ajouta des noms nouveaux à ceux
donnés auparavant, notamment ceux de Van Oomissen, Jacques,
débardeur, près du Mestbak, etVan Oomissen, Joseph, cabaretier,
rue des Bouchers.
Le Parquet ne bougea pas davantage. Il laissa tranquille
Toone Reeper et sa bande.
Il était convenu que les démocrates et les socialistes étaient
hors la loi, qu'ils n'avaient pas droit à la protection des autorités,
que les Léopoldistes de 1849 pouvaient tout se permettre, de
même que les pillards de 1834 avaient pu, au cri de « Vive le
Roil » saccager les maisons des Orangistes.
Il fut reconnu plus tard, que les actes commis contre les
assistants du Banquet du Pradoy avaient été organisés. Une
distribution d'argent av;nt été faite à quelques voyous par un
34-
402 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DÛ 80CIAUSME
officier du régiment des guides, sous les yeux du sieur Senaut,
capitaine pensionné, demeurant, 14, rue de TEcuyer. Avant
l'attaque du Prado^ les envahisseurs avaient fait de copieuses
libations. Le coup fait, leur chef, Toone Reeper, les régala encore
largement de genièvre ...
Et non seulement la Justice n'intervint pas pour punir les
coupables, mais ceux qui n'avaient à se reprocher que d'être
républicains, et de prendre . au sérieux les libertés constitution-
nelles, furent frappés 1
Le Président du Banquet du Prado ^ Jean-Charles Houzeau,
était à cette époque aide-astronome à l'Observatoire Royal, et le
Directeur de cet établissement, l'illustre Quetelet, faisait de son
aide le plus grand cas.
Houzeau fut révoqué, malgré Quetelet, par M. Rogier,
ministre libéral... Plus tard, Houzeau. parti en Amérique fut
rappelé de là, par le gouvernement catholique, en 1876.
Voici ce que dit à ce sujet M. Lancaster, dans la biographie
dont nous avons parlé :
€ Dès que la succession de Quetelet au poste de directeur
de l'Observatoire avait été ouverte, les amis de Houzeau s'étaient
mis en campagne pour amener le Gouvernement à lui confier ces
hautes fonctions. Ils savaient que, parmi les savants belges, il
était le seul qui eAt l'initiative et les qualités voulues pour
réorganiser l'Observatoire et le faire sortir de l'état de torpeur
dans lequel il était tombé. Houzeau cependant était loin d'encou-
rager leurs démarches ; la perspective de rentrer en Europe ne
lui souriait guère.
« Depuis que je suis à la Jamaïque et que j'ai tout mon temps,
ayant pris ma retraite pour ainsi dire, j'ai beaucoup travaillé —
écrivait-il le 23 mars 1875 — et cette activité, qui se continue,
rend mon existence véritablement agréable. Je vous dirai en
toute sincérité que j'aurais réellement beaucoup de peine à aban-
donner mon beau climat pour un très vilain, que probablement
ma santé ne supporterait plus. »
Les négociations continuèrent néanmoins. Mais elles étaient
laborieuses, car, malgré tous ses titres scientifiques à la position
que ses amis souhaitaient ardemment lui voir occuper, Houzeau
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 403
avait contre lui son absence prolongée du pays, sa situation d'aide
révoqué et ses convictions politiques et philosophiques. Ici se
place un incident qui a été maintes fois raconté, et qui n'a jamais
été démenti, que nous sachions :
» Au moment de souinettre à la signature du Roi la nomi-
nation de Houzeau, les ministres exprimèrent quelques réserves
au sujet des opinions de ce dernier :
« Sire, c'est un libre penseur », dirent-ils.
« Cela regarde sa conscience », répondit sa Majesté.
« Sire, c'est un républicain. »
« Cela me regarde », riposta le Roi. Et prenant la plume,
il signa immédiatement l'arrêté de nomination.
» Le Roi avait d'ailleurs consulté directement ou entendu
l'avis des membres les plus éminents de l'Académie. Tous avaient
répondu dans le même sens, avec une sorte de confiance illimitée
dans le jugement de Houzeau, dans son sens pratique et ses
capacités.
» Rogier lui-même qui, en 1849, ^^&it signé l'arrêté de
révocation de Houzeau, était allé voir le Roi pour lui dire que
s'il était encore ministre il le nommerait. Il voulait ainsi réaliser
une promesse qu'il avait faite antérieurement, en disant : « Je lui
dois une réparation. »
» Au commencement de 1876, toutes les difficultés furent
enfin levées, et Houzeau, qui était loin de s'y attendre, reçut
l'offre officielle de la place de directeur.
» Le 25 mars, il s'embarquait pour l'Europe, et le 17 juin,
il prenait la direction de l'Observatoire » (i).
J.-C. Houzeau, qui était né à Mons, le 7 octobre 1820,
mourut à Schaerbeek, le 12 juillet 1888, rue de Robiano, 22.
Ses funérailles civiles furent imposantes. Le deuil était con-
duit par le frère du défunt, aujourd'hui sénateur radical-socialiste
de Charleroi. Cinq discours furent prononcés dans une petite
chambre de la maison rue de Robiano, le premier par M. Liagre,
le second par M. Folie, de l'Observatoire, le troisième par un
( I ) Notes biographiques sur J -C:. Houzeau, par A. Lancaster, Bruxelles, Hayec, 1889.
Voir aussi la belle étude de J.-B. Liagre, lieutenant-général, ancien ministre de la
guerre, publiée dans V Annuaire de r Académie de Belgique, en 1889.
404 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
membre de la Société géographique, le quatrième par Victor
Amould, au nom de la Libre Pensée^ et le dernier par César
De Paepe, au nom du Parti ouvrier belge et de la Démocratie
socialiste (i).
La fin du beau discours de De Paepe est à citer :
« ...On sait que, méprisant les distinctions honorifiques et
toutes les faveurs royales et gouvernementales, il vivait modeste-
ment loin du monde officiel et qu'il refusa toutes les distinctions
qui lui furent présentées dans son pays comme à l'étranger; il
était resté Tardent ap6tre de 1848, toujours adversaire de tous les
privilèges, quels qu'ils soient. Mais ce que Ton sait moins peut-
être, c'est qu'il fut toujours un des abonnés fidèles de notre presse
socialiste ouvrière et l'un des amis de notre mouvement ouvrier,
dont il suivait, avec bonheur, le développement continu. Partisan
du suffrage universel, il fut membre de notre ligue de la réforme
électorale et affilié au parti ouvrier belge. Les intérêts de la classe
ouvrière le préoccupaient sans cesse ; et il y a quelques semaines
à peine, il traitait encore, dans la Réforme, la question du salaire,
en proposant pour modèle aux travailleurs belges ces ouvriers
américains qui ont su faire élever leurs salaires tout en ne travail-
lant que huit heures par jour, grftce à ces vastes et puissantes
organisations ouvrières qui s'appellent les Orangers^ les «Souve-
niins de l'Industrie », les « Chevaliei*s du Travail », etc.
» Ainsi, fidèle jusqu'au bout à ses principes, le savant,
l'illustre Houzeau, une des gloires les plus pures de notre pays et
de notre siècle, voulut être enterré sans faste, sans cérémonie,
ni religieuse, ni autre, dans la fosse commune et sans mausolée,
comme un simple prolétaire. Les travailleurs belges conserveront
avec vénération la mémoire de ce savant illustre, honnête homme
et homme de bien. »
Nous avons dit que le Parquet laissa sans suite les plaintes
qui lui furent adressées contre les perturbateurs « Léopoldistes »,
conduits par Toone Reeper.
(l) Ia: iliscoiini de C^ Du Pacix: fui |iiiblic iliins le Pcuptr, ihi 17 jiiillrl 1888, swmin
lo lilro : « A U mciiuiircde J.-(*. IIou^imu. »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 405
Il s'occupa cependant de la réunion du Prado et le pro-
cureur général de Bavay imagina un « complot démocrate socia-
liste », dont le banquet devait, selon lui, être le signal I
Une instruction fut ouverte à charge de plusieurs démocrates
socialistes et, par un arrêt en date du 21 juillet 1849, 1^ Cour
d'appel de Bruxelles renvoya devant la Cour d'assises de la pro-
vince de Brabant, comme accusés du crime de complot contre
la sûreté de TEtat :
1. Isidore Deprez, tailleur, 41 ans, né à Liège, demeurant à
Bruxelles (absent) ;
2. Ghislain Laurent, 51 ans, tailleur, président de la Société
des droits de l'ouvrier^ né à Fleurus, demeurant à Bruxelles;
3. Mathieu-Joseph Biot, 31 ans, brossier, secrétaire de la
Société susdite, né à Bruxelles, demeurant à Molenbeek.
4** Louis Rigot, 26 ans, écrivain, né à Hervé et demeurant
à Arras (absent) ;
5** Hector Mottet, 38 ans, teinturier, président de la Société
des droits et devoirs de rhomme^ né et demeurant à Verviers ;
S** Prosper-Joseph-Antoine Esselens, propriétaire et fonda-
teur du journal Le Peuple^ organe de la démocratie, né à
Bruxelles et demeurant à Ans-et-Glain (Liège).
Reproduisons en partie Tacte d'accusation de M. de Bavay:
« Dans les derniers jours d'octobre, les accusés Laurent et
Biot s'étaient réunis à Bruxelles avec d'autres démocrates, sous
la présidence de l'avocat Faider, pour élaborer un projet de
constitution républicaine, qui fut définitivement arrêté le
26 novembre. Laurent, Biot et l'accusé Mottet se trouvaient à la
séance du 26 ; c'est même chez Mottet qu'on a saisi le premier
exemplaire du projet de constitution, imprimé par les soins de
l'avocat Faider, et dans lequel nous remarquons les dispositions
suivantes :
» Art. 2. — La forme républicaine étant la seule qui
respecte le principe de la souveraineté du peuple, en excluant
tout titre d'hérédité et de privilège dans le pouvoir, la Belgique
sera constituée en République.
» Art. 3. — La République belge sera démocratique et
sociale, une et indivisible.
406 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
» Art. 4. — Elle sera représentée par une seule Chambre
émanée du vote universel et direct.
» Art. s . — Le pouvoir exécutif sera confié à une autorité
responsable, essentiellement temporaire et émanant de la repré-
sentation nationale.
» Art. II. — L'armée sera organisée démocratiquement,
sur la base d'un service personnel, obligatoire pour tous les
citoyens. Les grades y seront obtenus par voie d'élection.
» Art. 15. — Le droit à la vie, par la garantie réelle
du droit au travail, est un droit naturel à tous les citoyens. »
» Il y avait donc chez Laurent, chez Biot, chez Mottet,
chez tous ceux, en un mot, qui avaient arrêté ce projet, non pas
un simple désir, mais une volonté bien formelle de renverser
le gouvernement. On avait soin, il est vrai, d'ajouter à l'arti-
cle 30 que la confédération républicaine démocratique n'em-
ploierait, pour atteindre ce but, que les libertés garanties par
la loi, telles que l'exposition publique de ses doctrines, l'asso-
ciation, la presse et la propagande individuelle. Mais ces moyens
n'étaient évidemment qu'un prétexte pour la plupart de ceux qui
avaient concouru à l'acte du 26 novembre, puisqu'on ne pouvait
songer sérieusement à faire modifier, de cette manière, des
institutions qui avaient jeté de profondes racines dans le pafs
et qui l'avaient déjà protégé contre un premier choc révolution-
naire.
» Aussi vit-on plus tard, à Verviers, dans un banquet
donné sous la présidence et par les soins de l'accusé Mottet,
apparaître les noms de Blum et de Messenhauser, entourés
d'un crêpe et surmontés d'une couronne d'immortelles, quoique
ces deux noms ne s'accordent guère avec les idées de propagande
individuelle et de progrès pacifique annoncées par l'article 20.
» L'instruction apprend, d'un autre côté, qu'au moment où
l'avocat Faider élaborait à Rnixelles son projet de constitution,
l'accusé Rigot se rendait à Paris, de la part du comité central
démocratique de la même ville, pour prendre des renseigne-
ments sur la force de l'ancienne légion belge de Risquons-Toul
et sur les moyens de faire marcher cette légion vers la
frontière.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 407
» Rigot se trouvait à Paris le i"^ novembre, et il écrivait,
le 5 , à Taccusé Esselens :
» Je suis de retour du voyage que tu sais, et fat de bonnes
choses à t' apprendre quant à la réussite de notre projet... Les
actions sont en hausse. J*ai mille choses à te dire, tellement
importantes, selon moi, qu'il est interdit de les confier à un tiers
ou au papier. J'ai aussi des projets à te communiquer, mais il
faut que j'attende, car avec les dépenses que j'ai dû faire^ il ne
me reste plus de quoi payer ma place d'Arras à Bruxelles. Aussi-
tôt que j'aurai quelques fonds, je me hâterai de me rendre près
de toi, afin que nous nous concertions avec les intéressés, ce
qui me parait de la plus urgente, de la plus indispensable
nécessité. »
» Ces premières tentatives n'eurent cependant aucun résul-
tat; mais, vers la fin de février, l'accusé Deprez fut introduit chez
le sieur Manzoni, professeur de physique, à Bruxelles, par son
coaccusé Laurent, qui avait, comme nous l'avons vu, arrêté avec
Mottet, Biot et autres, le projet de constitution républicaine du
26 novembre.
» Laurent connaissait depuis longtemps une veuve Didier,
qui est la belle-sœur de Manzoni et qui demeure avec lui ; et
pendant qu'il causait avec cette femme, Deprez demanda à
Manzoni, qu'il voyait pour la première fois, s'il ne pourrait pas
fabriquer des machines pour faire sauter la cavalerie. Il ajouta
qu'il fallait un changement, que l'ouvrier n'avait plus de quoi
vivre, qu'on devait en finir.
» Quoique Manzoni eût repoussé énergiquement cette pro-
position, Deprez et Laurent se représentèrent encore dans le
même but, huit jours plus tard, et leur seconde démonstration
fut suivie d'un nouveau refus.
» Laurent s'était rendu vers la même époque chez son frère,
éclusier à l'Abbaye d'Aulne, et il lui avait également parlé de la
nécessité d'un changement de gouvernement et d'une commotion
qui éclaterait bientôt en Belgique. Il lui avait écrit ensuite, à la
date du 2 mars, une lettre dans laquelle nous remarquons les
passages suivants :
» J'ai encore un service à te demander; puisque tu m'as déjà
408 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
aidé tant de fois, j'espère que tu le feras aussi pour la dernière,
et je compte avant peu de jours pouvoir te remettre le tout, parce
que j'attends des fonds pour ce dont je t'ai parlé, et sous peu
j'espère que mon sort sera changé... Tout ira comme je te l'ai dit,
et sous peu de jours, mais sois discret... bientôt tu sauras d'autres
nouvelles... Je te recommande de brûler ma lettre de suite, quand
tu auras pris mon adresse. »
« Deprez, de son côté, avait entretenu plusieurs fois le
nommé J.-B. Langlet, son voisin et son ancien ami, d'un mouve-
ment insurrectionnel qui devait éclater à Bruxelles. Il lui avait
dit, dans le courant de février, à l'époque où il faisait, avec
Laurent, des démarches chez Manzoni, que tout était arrangé ;
qu'il ne manquait plus que de l'argent. Il lui avait déclaré enfin,
le mardi 20 mars, que le mouvement aurait lieu le 25 ; qu'on y
ferait concourir les personnes qui assisteraient au banquet du
Prado^ que la "République aurait le dessus et que tout serait
culbuté. Déjà auparavant, il avait demandé à Adolphe Dugimont
s'il pouvait compter sur des hommes, parce qu'il y aurait, disait-
il, quelque chose i) /.lire un dd ces quatre tnatins.
» Ces faits et d'autres renseignements que la police avait
recueillis, provoquèrent une poursuite qui fut commencée le
24 mars. Mais on ne trouva pas Deprez chez lui lorsqu'on voulut
opérer son arrestation, et on apprit plus tard qu'il s'était réfugié
chez une veuve Thiébault, à Etterbeek ; qu'il y était resté jusqu'au
lundi 26 mars ; qu'il était parti à pied, lundi soir, avec la veuve
Thiébault, déguisés l'un et l'autre en paysans, et qu'après avoir
gagné de cette manière les environs de Hal, ils étaient montés,
vers minuit, dans la diligence de Lille, où ils étaient arrivés le
lendemain ; que Deprez avait séjourné ensuite chez son beau-
frère, Louis Janssens, ébéniste à Estaires, département du Nord,
et qu'il s'était enfin rendu à Paris, où il se trouve encore actuel-
lement.
» Louis Janssens était revenu lui-même de Bruxelles quel-
ques jours auparavant. Il avait eu de fréquentes relations avec
Deprez, et il s'était arrêté à son retour, chez M. Dépasse, son
beau-frère, professeur au collège d'Armentières. Il avait appris
alors à Dépasse qu'un banquet monstre aurait lieu à Bruxelles
m - ^
••S^^jBlE RN 1848- 1840
i
40()
révolntion-
inettre la ville
incendiées par des
^^^MP^*-^'^^ ii^ll'^^^^^ complot ; que si les' conjurés
4IO HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Janssens tenait évidemment de son beau-frère Deprez, ont été
révélés par lui à M. Dépasse le 13 m^^rs.
» On était donc d'accord sur le jour, sur le but et sur les
moyens d'exécution, puisqu'on savait le 13, à Annentières, ce
qui arriverait à Bmxelles ; et ces moyens auraient pu avoir des
conséquences très graves si on ne les avait pas connus d'avance,
et si on n'avait pas désintéressé la navigation en votant, le 23 mars,
une forte réduction sur le tarif du canal de Charleroi. Il aurait
suffi, en eflfet, de quelques hommes déterminés, pour mettre le
feu aux casernes, pour plonger la ville dans une obscurité pro-
fonde, et pour associer à un coup de main les nombreux ouvriers
lésés par le chemin de fer... »
Et l'acte d'accusation de M. de Bavay continue sur le même
ton...
Ce qu'il y a d'extraordinaire dans ce document, c'est qu'un
projet de programme républicain socialiste que Victor Faider
avait adressé, par la poste, à tous les groupes démocratiques, ait
pu être considéré comme un projet de Constitution appelée à
remplacer celle de 1831. Mais si tel avait été le but de V. Faider,
il devait être compris dans les poursuites; or il ne fut même pas
inquiété I
La presse, sans distinction d'opinion, protesta contre les
poursuites entamées par M. de Bavay, sur une accusation aussi
incohérente. € Tout le monde paraît d'accord, déclara un journal
de l'époque, pour signaler la faiblesse et le riiiicule de ce recueil
de commérages, de suppositions, d'insinuations et de faus-
setés. » (f)
€ On le comprendra, nous n'entendons nous constituer ni
les accusateurs ni les défenseurs des inculpés dans l'affaire du
Prado.
» Mais il est du devoir de la presse de défendre la liberté et
le bon sens, quand l'un et l'autre sont outrageusement méconnus,
dans un document quasi-officiel, qui n'a pu être publié qu'avec
l'assentiment du Gouvernement... (2) »
{\) U Débat Social.
(j) Le Politique.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 4II
Un autre journal (i) déclare qu'il a été ébahi à la vue de ces
rapsodies plus misérables les unes que les autres, qui forment la
base de l'accusation.
Il ajoute : « Jamais le Gouvernement absolu n'imagina plus
stupide moyen de poursuites; jamais, dans les plus mauvais jours
du Ministère Van Maenen, fonctionnaire public n'eut recours à
artifices plus odieux pour faire sa cour au pouvoir... (2) »
Si M. de Bavay et le Gouvernement libéral n'eurent pas une
bonne presse à cette occasion, ils eurent, par contre, des jurés
complaisants. Vers la fin du mois d'août 1849, ^^ Cour d'assises
du Brabant acquitta l'accusé Mottet, mais elle condamna à mort
Laurent, Biot et Esselens I
La presse, sans distinction de couleur, ne put retenir son
indignation. Le correspondant bruxellois du ministériel journal
de Liège notamment, écrivit :
« Nous assistons, depuis une huitaine de jours, à un des plus
étranges procès politiques qui se soit jamais déroulé devant une
Cour d'assises.
» Déjà l'acte d'accusation me semblait une œuvre nulle,
vide, dénuée de faits qui constituent le complot dans le sens véri-
table du mot. Je n'ai point, lors de l'apparition de cet acte si
léger, voulu vous en entretenir; je me disais : le complot existe
peut-être malgré l'acte d'accusation ; voyons les débats, ils nous
démontreront mieux probablement ce que pense M. de Bavay
que ce que dit son réquisitoire.
» L'impression qu'ils m'ont laissée, c'est que le parquet de
Bruxelles aurait agi sagement en ne donnant aucune suite à cette
aflfaire, quel que puisse être le verdict du jury. »
Le Moniteur du 30 novembre, annonça que les trois condam-
nés à mort, dans l'affaire du Prado^ avaient vu leur peine com-
nmée en celle de quinze années de réclusion...
(i) La Tribune,
(2) Voir aussi^ dans le numéro 59 de la Belgique Judiciaire (iBig) une violente protes-
tation contre Tinaction du parquet en ce qui concerne la plainte des organisateurs du ban-
(|uet du Prado et k l'odieux acte d'accusation du procureur de Bavay.
412 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET UU SOCIALISME
Ces malheureux furent transférés à Huy, à la citadelle, où se
trouvaient déjà les condamnés de Risquons- Tout.
Ce procès inique et ces scandaleuses condamnations eurent
pour effet de décourager les militants de la démocratie socialiste.
C'est tout ce que voulait, sans doute, le Parquet et, avec lui, le
ministère.
La campagne des banquets fut arrêtée net, car avec un
gouvernement comme celui de Frère-Rogier et un parquet pré-
sidé par un de Bavay, les citoyens qui voulaient user des libertés
inscrites dans la Constitution avaient tout à craindre.
Et, cependant, la presse ministérielle continuait, ô ironie, à
chanter en chœur :
La liberté^ pour faire le tour du inonde,
N'a pas besoin de passer par chez nous !...
Hector Mottet, le seul qui trouva grâce devant le jury bra-
bançon, était président de la Société des droits et des devoirs de
Vhomme^ de Verviers, et c'est en qualité de délégué de cette
société qu'il assistait au banquet du Prado.
Mottet, nous l'avons vu, était un industriel important et un
patron modèle, adoré de ses ouvriers.
Lorsqu'il fut impliqué dans l'affaire du complot démocrate-
socialiste, ses ouvriers voulurent prendre sa défense et assommer
les argousins qui se présentèrent chez, lui pour l'arrêter.
Rentré à Verviers après son acquittement, il fut traqué et
boycotté par les cléricaux et les doctrinaires de cette ville manu-
facturière et sa teinturerie périclita bientôt.
Il mourut à Verviers le 12 juillet 1890.
Quant à Laurent, Biot et Esselens, ils virent d'abord com-
muer la peine de mort qui les frappait en celle de 15 années de
réclusion, sans exposition^ et ce à la date du 14 novembre 1849.
Ils subirent également leur peine au Fort de Huy. Le 7 novem-
bre 1850, Biot obtint remise du restant de sa peine et Laurent fut
gracié le 29 mars 1853.
Prosper Esselens, le troisième condamné, était un homme
d'une grande énergie. Il refusa obstinément de demander sa
grâce, déclarant qu'un innocent ne doit pas être gracié. Le séjour
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 413
de la prison le faisait cependant beaucoup souffrir, et il y devint
presque aveugle.
Devant sa résistance opiniâtre, le directeur de la prison fut
obligé de le mettre dehors, en employant la force I II quitta Huy
le 22 juillet 1856, un arrêté royal, pris la veille, lui ayant fait
grâce du restant de sa peine.
Bien que devenu complètement aveugle, Esselens participa
à la propagande de l'Association le Peuple^ de 1861 à 1865 et
aux débuts de V Internationale ^ avec son ami Dellesalle. La prison
et les soufifrances avaient aigri son caractère. Il combattit
souvent les propositions de ses amis, ne les trouvant pas assez
radicales, ni suffisamment révolutionnaires...
CHAPITRE VI
La Presse démocrate-socialiste en 1848-1849.
€ LE DÉBAT SOCIAL », « LA NATION », SON PROGRAMME, € LA VOIX
DU PEUPLE », « l'atelier », A BRUXELLES. — LES JOUR-
NAUX SOCIALISTES DE LIÈGE : « LE PEUPLE », « LES ABEIL-
LES », € LE TRAVAILLEUR », € l'hARMONIE », « l'OUVRIER ».
— « LA RÉFORME », DE VERVIERS. — « LE DÉMOCRATE », DE
CHARLEROI. — « l'eSPOIR », DE RENAIX, ETC. — LES JOUR-
NAUX FLAMANDS : € DE BROEDERMIN », « ARTEVELDE », « DE
VRIEND DES VOLKS », ETC. — BROCHURES DE PROPAGANDE. —
PROJETS DIVERS D* ORGANISATION DU TRAVAIL. — € SOLUTION
DU PROBLÈME SOCIAL », DE JOSEPH CHARLIER. — « DU PRO-
BLÈME SOCIAL », DE JULES NOIRSAIN. — LE « NORMALISME »,
DE NAPOLÉON BARTHEL. — LE « CATHÉCHISME DU PROLÉ-
TAIRE », DE V. TEDESCO.
Au moment où éclata en France la révolution du 24 février,
la presse démocratique belge était surtout représentée par deux
journaux, édités à Bruxelles, Tun en français, le Débat social^
l'autre en flamand. De Volksvriend. Ce dernier était rédigé
par Jacques Kats. 35- .
414 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAU81CB
Jusque-là, le Débat social avait été avant tout un organe
démocratique I s'occupant presqu 'exclusivement de questions
politiques et réclamant des réformes devant assurer plus de bien-
être à la classe des travailleurs. Il avait inséré cependant de
nombreux articles sur la doctrine phalanstérienne, dont Tun de
ses rédacteurs, Alexandre Delhasse, était un chaud partisan. Il
avait pour principaux collaborateurs, les deux frères Delhasse,
Lucien Jottrand, Bartels, et d'autres qui représentaient, à la
société V Alliance^ l'élément du « jeune libéralisme », autrement
dit de la démocratie.
Le jeune libéralisme jouissait à cette époque d'une certaine
influence. Il avait pour organe, dans la presse politique, à part le
Débat social paraissant à Bruxelles, le journal du Commerce
d'Anvers, le journal de Charleroi, le Libéral liégeois^ le Cour*
rier de Verviers^ la Constitution, etc.
Après le 24 février, le Débat social accentua sa tendance
socialiste et républicaine. i\ côté d'articles préconisant des réfor-
mes démocratiques, notamment le suffrage universel, il publiait
de nombreux articles plus spécialement économiques. Il parais-
sait en petit format de 16 pages, une fois par semaine et coûtait
cher : 12 francs par an.
Le 28 mai 1848, le Moniteur publia la loi abolissant le
timbre des journaux. Cet impôt sur la presse était excessif. Un
numéro du Débat social payait 5 centimes d'impôt à l'Etat. Dés
le lendemain de la promulgation de la loi supprimant le timbre,
un grand nombre de journaux virent le jour (i) et le Débat social
parût désormais deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi,
sans augmentation de prix.
Le 26 avril 1848 parut la Nation^ un autre journal démo-
crate-socialiste ayant pour rédacteur en chef Louis Labarre.
Il avait été fondé par une société par actions, parmi les sous-
cripteurs de laquelle nous relevons les noms de Gendebien, Félix
Delhasse, le notaire Heetvelt, Louis Labarre, Charles Potvin,
Funck.
(O Sur 20J )oiiriiiiiix |»iiblics au cominciiciMiiciil du 1848, 18 |wraisMiciU vcpl fois
pai &i inaiiiu, 20 s»ix fois, 20 trois fois, li deux fois cC 152 moins de deux fois par semaine.
ÎM iioiiibic des feuilles limbrées, en 1847, s'éleva à 10,664,208 et le nombre d'à
aux journaux était de 61,408, pour tout la pays.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 415
La Nation s'intitula « organe quotidien démocrate socia-
liste ». Le nouveau journal fut fort bien accueilli par le Débat
social qui, dans son numéro du 30 avril, reproduisit son
programme dont voici le texte :
« L'époque ne marche pas : elle court, elle se précipite.
Qu'importe donc une profession de foi dans ces jours rapides
qui emportent hommes et choses ? . Quand l'avenir touche au
passé, ne laissant, pour ainsi dire, point de place au présent, qui
donc, assez imprudent, engagerait l'avenir ? Quand le sol fuit
sous nos pas, qui osera tracer le chemin qu'il suivra fidèlement ?
Quand le doigt de Dieu lui-même a marqué le jour prochain des
grandes choses, quelle plume osera dire aux hommes : Voilà la
borne : vous n'irez pas plus loin I
« Cependant nous dirons pourquoi nous entrons dans
l'arène ; nous écrirons ici le programme auquel nous serons
fidèles : car ce programme est tout entier dans Un mot :
» NOUS SOMMES BELGES.
» Que des étrangers, des hommes que nous ne connaissons
point, aient reçu des dispensateurs du budget la mission de nous
apprendre que tout est bien ainsi, qu'il est temps de nous arrêter,
que notre rôle est désormais dans l'immobilité, que la Belgique
n'a ni besoins matériels, ni besoins moraux, rien à demander à
eux qui la représentent ; que nous devons jurer aujourd'hui de
n'aller pas plus loin, de nous raidir contre la force des choses;
qu'il faut prêter un serment qui lie, dans l'avenir, nous et les
nôtres 1 Grâce à Dieu et à nos frères morts en 1830, notre pays
est assez libre pour permettre, même à des plumes étrangères,
de tracer sur le sable mouvant le cercle étroit et vain dont nous
ne devons pas sortir, mais dont chaque vent qui souffle emporte
jusqu'aux traces; la Belgique est assez libre pour cela et, hâtons-
nous de le constater, assez forte de ses espérances, de sa volonté
et de ses droits.
» NOUS SOMMES BELGES.
» Cependant, une grande question va surgir. Peut-être des
élections prochaines dépendent les destinées de la Belgique.
Là sans doute sera notre premier champ de bataille, et nous
voulons, dès aujourd'hui, en appeler aux hommes de cœur et
41 6 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
d'intelligence, et leur dire à quelles conditions notre appui leur
est acquis.
» Indépendance de la Belgique, et intégrité du territoire.
» Relations amicales avec nos voisins et sympathie pour la
France de février.
» Economies dans les dépenses de l'Etat.
» Réduction générale des budgets, et spécialement des
budgets de la guerre, des affaires étrangères, de la marine et des
travaux publics.
» Suppression radicale des sinécures.
» Abolition du cumul.
» Réduction proportionnelle de tout traitement dépassant
5,000 francs.
» Retrait de la loi immorale des pensions aux ministres,
après deux ans de services.
> Réforme postale : taxe uniforme des lettres.
» Suppression des octrois.
» Suppression de tout droit d'entrée ou d'accises sur les
objets de consommation de première nécessité, et notamment
sur les céréales, la viande et le bétail, le sel, la bière.
» Etablissement de l'impôt progressif sur le revenu, pour
combler le déficit causé par ces suppressions, sauf à l'étendre,
ensuite pour remplacer tous les impôts indirects.
» Retrait complet de toutes les lois réactionnaires.
» Nomination des Bourgmestres par les Conseils commu-
naux ; élection des officiers de tout grade, dans la garde civique,
par les simples gardes.
» Organisation de l'enseignement gratuit à tous les degrés.
» Création d'une milice nationale.
» Réforme administrative.
» Réforme des lois pénales en ce qu'elles ont d'attentatoire
à la liberté individuelle et à l'égalité des citoyens.
» Le travail garanti par l'Etat à tous les hommes qui se
trouvent sans ouvrage, moyennant un minimum de salaire. Car,
comme Ta dit, dans une circonstance solennelle, l'honorable
M. Defacqz, alors président de V Alliance :
» Tout homme a droit à l'existence dans la société dont il
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 417
est membre. La société lui doit les moyens d'exister^ d'abord par
le travail^ ensuite par des ressources extraordinaires sij dans
les temps calamiteux, le travail accoutumé vient à manquer aux
bras coufageux. »
En juin 1848, parut encore à Bruxelles, la Voix du Peuple^
journal des travailleurs, ayant ses bureaux, rue de TEscalier, 47.
Sous le titre : Ce que nous voulons^ la Voix du Peuple
écrivait :
« -Le droit pour tous de nommer des représentants dans les
Conseils de TEtat, de la province et de la commune.
» L'existence assurée à chacun en échange de son travail.
» L'abolition de tous les impôts actuels, remplacés par
rimpôt progressif sur le revenu.
» L'instruction obligatoire aux frais de l'Etat. Moyens
d'existence assurés aux enfants pauvres.
» Ateliers d'apprentissage des arts et métiers.
» Asiles de retraite pour les invalides du travail et de la
guerre.
» Abolition de la peine de mort, de la flétrissure et du
carcan.
» Re vision des codes. »
La Voix du Peuple avait pour principal rédacteur^ un ouvrier
tourneur en bois, nommé Loris. Au mois de juillet 1848, Loris
fut arrêté et mis au secret. Son crime ? On l'accusait d'avoir
excité les ouvriers à se réunir, à exposer leurs griefs et à deman-
der au gouvernement le travail qu'ils ne pouvaient obtenir en ce
temps de crise I
Loris avait effectivement invité les ouvriers sans ouvrage
à se réunir au Parc. Il avait été délégué par eux auprès du
ministre dé l'intérieur, pour lui remettre une pétition I
Citons aussi le journal Y Atelier qui parut à Bruxelles, et
parmi les différents journaux démocrates et socialistes qui virent
le jour à Liège, le Peuple^ dont le rédacteur, Prosper Esselens,
fut condamné à mort l'année suivante pour le banquet du Prado.
Ce fut le Peuple qui, à la chute du Débat social — son der-
nier numéro porte la date du i*' novembre 1849 — ^^^ chargé de
servir les abonnés du Débat^ qui succomba après six années de
lutte I
41 8 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET OU 80CIAU8MB
Le Peuple paraissait deux fois par semaine. Esselens avait
comme principaux collaborateurs: Goffin, Louis Rigo, Ch.Rolens
et H. de Steiger.
Voici quelle fiit la profession de foi que publia son pre-
mier numéro, le 4 février 1849 :
« Notre programme est contenu dans ces deux mots : Le
Peuple. Si nos lecteurs admettent comme nous l'application du
dogme trinitaire : Liberté^ Egalité^ Fraternité ; le peuple sera,
pour eux, comme pour nous, l'ensemble des individualités qui
composent la nation ; pour chacune de ces individualités, nous
réclamerons le libre développement, l'égalité des droits, la soli-
darité d'intérêts. Mais, si ceux qui nous liront sont encore imbus
des préjugés de castes, s'ils croient encore que la société doit
être divisée en nobles et en roturiers, en riches et en pauvres, en
exploitants et en exploités, s'ils pensent que les hommes doivent
fatalement lutter d'une manière impitoyable, les uns contre les
autres, armés de la funeste devise : Chacun pour sot\ laisser
faire, laisser passer ; s'ils pensent que le bonheur ne doit sourire
qu'à quelques-uns, alors le peuple sera, pour nous comme pour
eux, le grand nombre sacrifié à l'égoïsme du petit nombre, la
plhbe^ la caste des parias de notre époque, les exploités de notre
siècle, ceux que l'on traite de brigands quand ils implorent le
droit de vivre en travaillant.
» Ainsi, on le voit, nous ne voulons combattre que dans l'in-
térêt de la cause sainte de l'humanité ; si nous déclarons au pri-
vilège une guerre d'extermination, c'est dans l'intérêt de tous.
Nous voulons empêcher la société de s'écrouler sous les coups
que lui porte incessamment l'égoïsme ; en un mot, nous voulons
le bonheur de tous. Plusieurs de nos amis n'ignorent pas que
nous avons déjà poursuivi ce but dans une publication dont le
Peuple ne sera que le continuateur. Nous ne faillirons pas à notre
tâche. Rien ne nous fera reculer devant l'accomplissement de
notre devoir. »
Le Peuple cessa de paraître, faute d'abonnés, le 30 décem-
bre 1849.
A côté de lui, s'était fondé, toujours à Liège, le 9 juillet
1848, V Ouvrier. Cette nouvelle feuille paraissait deux fois par
semaine et ne se vendait que 5 centimes le numéro.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 419
U Ouvrier avait été créé pour servir d'organe aux socialistes
liégeois, mais le 15 octobre 1848, un diflférent touchant la pro-
priété du journal, s'éleva entre M. Dewandre, qui en était l'éditeur
et M. Ledoux, son imprimeur. Un procès s'ensuivit et, en atten-
dant le jugement, les deux plaignants publièrent chacun une
feuille, sous le titre : V Ouvrier,
Le 8 novembre, M. Ledoux annonça en tête de son journal,
en gros caractères, le résultat du procès :
« Il est mort III Dans sa séance d'hier, le tribunal a con-
damné le sieur Dewandre, qui prétendait avoir le droit de publier
un nouveau journal intitulé V Ouvrier ^ à cesser la publication de
ce journal, qui appartient à M. Ledoux, à payer à ce dernier
150 francs de dommages-intérêts. Il l'a condamné, en outre, aux
frais du procès, etc. »
Par suite de ce jugement, M. Ledoux continua la publication
de VOuvrier^ et M. Dewandre créa le Travailleur.
Soit à cause des événements politiques, soit pour d'autres
raisons, l'organe des socialistes liégeois prit insensiblement une
allure plus modérée, et, le 12 août 1849, il se déclara conserva-
teur et adopta pour devise : Ordre-Progrès. De plus, à partir
du 27 septembre le propriétaire voulut effacer toute trace qui
rappelât les premiers principes du journal ; il changea le titre
V Ouvrier, contre celui de VOrdre^ et modifia sa rédaction.
Le 9 novembre 1848 parut le premier numéro du Travail"
leury bi-hebdomadaire, édité par M. Dewandre, à Liège. Il fut
rédigé par M. Th. Karcher jusqu'au i" avril 1849, P"^s ce fut
M. L.-Y. Dejaer, président de V Association démocratique répu-
blicaine de Liège, qui en devint le rédacteur principal, sous le
pseudonyme L'Ordre.
Le premier numéro de cette feuille commençait ainsi :
€ Le tribunal de r* instance de Liège, r* chambre, sous la
présidence de M. Cloes, vient de décider que le journal l'Ouvrier
est la propriété de M. Ledoux, en vertu d'une concession qui lui
aurait été faite par la société républicaine de Liège, dans sa séance
du 24 juin dernier. Ce jugement est déclaré exécutoire par provi-
sion, nonobstant appel et sans caution...
» M. Dewandre continue la publication de son journal, il
le fera paraître maintenant sous le titre le Travailleur. »
430 HISTOIRB DB LA DÉMOCRATIE BT DU SOCIALISIIB
Voici en quels termes le Travailleur^ dans son dernier
numéro, prononça lui-même son oraison funèbre :
« Ce journal ne paraîtra plus avant que ses abonnés aient
acquitté la dette de leurs abonnements.
» Nos appels plusieurs fois réitérés aux partisans de nos
principes, afin de les faire participer à cette bonne œuvre, ont
été sans résultats...
» Nos appels même à la plupart de nos abonnés pour les
engager, au nom de la justice, de la bonne foi, de la conscience,
de riionneur, à payer la dette sacrée qu'ils avaient contractée
par leurs abonnements et par la réception de notre journal, ont
été faits inutilement. Ce vol nous occasionne une perte d'environ
deux mille francs.
» Et pour comble d'infortune, nous avons eu des rapports
administratifs avec des gens qui, sous le masque de républicains,
ont joué le rôle infâme de Robert- Macaire ; et lesquels, tout en
combattant l'inféodation du travail psir le capital, nous ont
exploité un capital d'environ trois mille francs, pour leur hon-
teux et dégoûtant travail, etc., etc. »
Que de feuilles démocratiques et socialistes disparurent
ainsi faute de ressources!...
Verviers eut également son journal démocratique la
Réforme^ qui semble avoir été l'organe de la Société des droits
et des devoirs de t Homme. Et de même à Charleroi parût le
Démocrate^ àRenaix, V Espoir^ etc., etc.
La presse démocrate socialiste de langue flamande ne ftit
pas moins bien représentée pendant les années 1848 et 1849.
D'abord de Broedermin (l'Amour fraternel) de Gand,
paraissant une fois, puis deux fois, puis trois fois par semaine,
puis devint quotidien à partir du mois d'octobre 1849.
Ce journal eut pour rédacteur en chef le citoyen Leerens
qui, en 1850, quitta le pays, découragé sans doute du peu de
résultats obtenus par la propagande socialiste dans les milieux
ouvriers.
Pour donner une idée des opinions de la feuille flamande
de Gand, reproduisons un de ses articles intitulé : « Le riche et
le pauvre » :
II
99 ''^'*
®"^f #ji!#QÙE EN 1848-1849
l'écriture Cela vent dire
s d'autres distinctions que
rtu.
422 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
et de vérité ? Hélas I bien loin que chacun soit le fils de ses
œuvres; notre sort, notre vie entière dépend du hasard I La nais-
sance décide de tout en ce inonde, elle seule fait le riche, elle
seule fait le pauvre.
» Nos lois ont aboli, il est vrai, les privilèges du sang et
Yhériditi de l'esclavage. Mais les choses sont telles aujourd'hui
que la richesse et l'indigence, c'est-à-dire la liberté et l'escla-
vage, passent d'une génération à l'autre, comme un fatal patri-
moine.
» Voyez ces deux hommes, enfants du même Dieu, égaux,
et frères devant la nature.
» L'un ne connaît ni la peine, ni la crainte, ni les soins de
la vie. — Il est riche.
» L'autre travaille du matin au soir pour gagner un maigre
morceau de pain, heureux encore quand ce travail si pénible ne
lui fait pas défaut. — Il est pauvre.
» L'un voit toutes les carrières ouvertes devant lui.
» Il peut, à son gré, donner un libre développement à
toutes ses facultés, à tous les penchants de sa nature. Sciences,
arts, éducation, tout ce qui peut embellir l'existence, tout
ce qui peut augmenter les jouissances de la vie, il a tout
pour lui.
» Il est riche !
» L'autre ne connaît point les bienfaits de l'éducation.
Dieu l'avait créé peut-être pour occuper un poste élevé dans le
monde ; peut-être la sainte flamme du génie brûlait-elle en lui ;
peut-être était-il destiné à enrichir le genre humain de vastes
découvertes, d'inventions utiles, mais c'est en vain.
» Il ne lui est point donné de développer les facultés
engourdies de son intelligence, ni d'être initié à la science et
aux arts. La force brute de son corps, voilà tout ce que la société
attend de lui.
» Il est pauvre.
» L'un peut s'abandonner à toutes ses passions, satisfaire
ses moindres caprices, et s'il le fait, il en sera félicité, parce que
cela fait vivre, dit-on. Des centaines d'hommes travaillent à lui
procurer des jouissances, et se trouvent heureux qu'il veuille
bien s'amuser.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 423
» Il est riche.
» L'autre ne vit pas par lui-même. Si son existence peut
être utile à quelque gros financier, il lui sera donné en échange
d'un travail de douze heures ce qu'il faut tout justement pour ne
pas mourir d'inanition. Machine vivante, fonctionnant pour le
compte d'un autre, on l'entretient en vue du profit qu'on en tire.
Trouve-t-on quelque avantage à lui substituer une machine
inanimée, on s'en débarrasse comme d'un outil devenu inutile,
sans s'inquiéter s'il mangera demain.
» Il est pauvre.
» Parlerons-nous de sa famille ? Hélas ! la famille n'existe
point pour lui.
» Quand le pauvre se marie, il n'apporte en dot à sa femme
que sa misère et sa douleur.
» Non, le pauvre n'a pas de famille, il ne doit pas en avoir.
Les sages toni dit. »
A Gand paraissaient en outre Vlaanderen Welvaren (Le
Salut de la . Flandre) et Artevelde^ dont les bureaux étaient
établis chez Verbaere, rue Saint-Liévin, 3.
A Bruxelles, il existait en 1848- 1849 deux journaux socia-
listes flamands : De Weergalm der Werklieden (l'Echo des
ouvriers) qui devait être le pendant de la Voix du peuple de
I^ris, et De Vriend des Volks.
A Thielt, paraissait De Thieltenaar^ organe démocratique-
socialiste, publié trois fois par semaine, tandis que Bruges
avait : Het Brugesche Vry (Le Franc de Bruges) et Anvers
De Vriend des Volks (l'Ami du peuple).
Il y eut, cela parait certain, beaucoup d'autres feuilles démo-
cratiques-socialistes, qui virent le jour après 1848. Mais la plupart
ne vécurent pas longtemps et cela pour plusieurs raisons.
]J*abord, on lisait relativement peu à cette époque, surtout dans
la classe ouvrière. Ensuite, cette multiplicité de journaux devait
inévitablement nuire à leur existence et à leur développement.
Mieux eût valu, au point de vue de la propagande démocratique,
4^4 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
ne posséder qu'un ou deux journaux en français et en flamand,
que d'en avoir une douzaine se disputant une clientèle forcément
restreinte et se nuisant mutuellement, gaspillant en pure perte
des forces et des ressources plutôt restreintes.
La cause de cette situation regrettable est facile à com-
prendre. Il n'y avait pas, à proprement parler, de parti démocrate-
socialiste dans notre pays. Il y avait des démocrates et des
socialistes, mais aucun lien ne les unissait, aucune organisation
ne venait discipliner et coordonner leurs forces et leurs efforts.
Les brochures de propagande furent également nombreuses.
Les principales furent les suivantes :
Solution du ptohlïmt social ou Constitution humanitaire^
par J. Charlier, Bruxelles 1848 ;
Du socialisme^ amélioration immédiate du sort des ouvriers
par t association^ par un travailleur bruxellois, Bruxelles 1849;
Un motàtous^ par Gustave Mathieu, Bnixelles 1849 ;
Aux ouvriers belges^ par Louis Rigot, Bruxelles 1849 ;
Coup dœil sur la question des ouvriers^ par l^e Potter,
Bnixelles 1848;
Catéchisme du prolétaire^ par V. Tedesco, Liège 1848;
Du prohlïme social^ par Jules Noirsain, ouvrier-mattre,
Bruxelles 1848;
Le Socialisme^ sans nom d'auteur (i), Gand 1848 ;
jésuitisme et socialisme^ par Louis Defré ;
Essai sur l'organisation du travail^ par deux ingénieurs,
Bruxelles 1848.
Puis une série d'almanachs :
Almanach démocratique pour 1848 ;
Almanach républicain pour 184g ^ par le comité de rédac-
tion du journal Le Peuple^ Liège, imprimerie A. Charron,- place
Saint-Paul.
Tout cela sans compter les publications socialistes françaises:
(1) nruchurc attribué: h Nicolas Weld, négciciant en couvertures à (îand.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 425
livres, brochures, almanachs, etc., assez répandues à cette époque
dans notre pays.
UAlmanach démocratique pour 1848, parut à Bruxelles vers
la fin de Tannée 1847 (i).
Son premier article \ A nos Lecteurs^ débute par ces
mots: « Jusqu'à présent, la sympathie que nous avons rencontrée,
même dans les classes que nous voulons réhabiliter et dont nous
avons épousé les droits, ne sont pas grandes... » et se termine par
l'énoncé des revendications suivantes :
I* Que la Chambre des Représentants soit véritablement
une Chambre Représentative, en ce sens, que toutes les branches
de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, des sciences, des
lettres et des arts, y aient des représentants, et que les fonction-
naires publics n'en fassent plus partie ;
2* Que l'agriculture, la première richesse des Etats, non
seulement soit encouragée puissamment, mais organisée sur de
nouvelles bases, qui permettent d'exploiter en grand toutes les
terres de la Belgique ;
3** Que des lois sévères soient rendues contre ceux qui spé-
culent sur la misère publique, en accaparant les grains ou en les
vendant à un taux au-dessus de leur valeur ;
40 Q[ue notre armée, qui coûte aux contribuables tant de
millions par an, soit réduite des deux tiers, afin que le budget de
la guerre ne soit plus une charge onéreuse pour la Belgique ;
5** Que les impôts ne soient plus prélevés sur l'alimentation
du pauvre et que les droits d'octroi, qui pèsent sur les boissons,
les viandes, etc., soient abolis ; que l'on impose la recette et non
la dépense, comme on l'a fait jusqu'à ce jour ;
ô"* Que l'impôt du timbre sur les journaux, impôt plus arbi-
traire que tous les autres et introduit, par une législation draco-
nienne, pour étouffer les nobles efforts de la pensée et la première
de tios libertés, la liberté de la presse, que cet impôt, disons-nous,
qui est une tache dans nos lois et un anachronisme politique dis-
paraisse, afin que l'instruction puisse se répandre parmi les classes
pauvres de la société ;
(1) Chez les I<xlitcur8| rue du Cirque, et cbex rimprimeur, F. Vertcncuil, rue
Saint-Lazare, 2.
36.
426 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
T^ Que la taxe des lettres soit réduite et que le maximum du
prix du port ne soit pas porté au-delà de 10 centimes pour les
distances les plus éloignées du centre ;
8° Que renseignement primaire soit, comme en Allemagne!
donné gratuitement, et rendu obligatoire pour toutes les profes-
sions; car il est honteux que, dans une nation civilisée comme la
Belgique, la majeure partie des habitants ne sachent ni lire ni
écrire.
• «
Il nous reste à dégager le caractère du mouvement de 1848
en Belgique, le fonds des idées ayant cours alors, le but poursuivi
par les démocrates-socialistes belges, et les moyens préconisés
pour le réaliser.
Tout d'abord, un mot des hommes de la démocratie-socia-
liste, c'est-à-dire des orateurs, des écrivains, des organisateurs.
L'élément ouvrier occupe une place bien modeste parmi les
propagandistes de cette époque. Sauf Jean Pellering, Jacques
Kats et Nicolas Coulon, il n'y a parmi les têtes du parti que des
hommes d'origine bourgeoise : des avocats, des professeurs, des
négociants.
Que voulaient ces hommes ? Quel but poursuivaient-ils ?
Ils voulaient réorganiser la société, faire cesser l'exploita-
tion de l'homme par l'homme, améliorer les conditions d'exis-
tence de la masse la plus nombreuse et la plus pauvre de la
population.
Les idées qu'ils défendaient sont un mélange des doctrines
de Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Pecqueur, de
Proudhon et des démocrates chartistes anglais. Ils emprun-
tèrent avant tout à ces derniers, les moyens pratiques de pro-
pagande et de réalisation : meetings, manifestations, asso-
ciations ouvrières, etc., que, depuis plus de dix ans déjà,
propageaient L. Jottrand, Bartels, les frères Delhasse, Jean
Pellering et Kats.
Dans l'ordre politique, ils réclamaient le suffrage universel,
l'instruction obligatoire, la nation armée sous la forme d'une
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 427
garde-civique populaire, la réforme des impôts et l'impôt sur le
revenu. Dans Tordre économique, ils voulaient la réforme du
commerce, par des associations coopératives de consommation et
de production, des agences de subsistances, l'ouverture de bazars,
l'escompte et le crédit gratuits, les avances sur marchandises, la
Banque du peuple, etc., etc.
Mais c'est surtout dans le principe d'association qu'ils avaient
foi, ainsi que le montre cette conclusion d'un article paru dans
le Débat social du mois de janvier 1849 •
« Nous voulons, dit ce journal, la propriété et nous voulons
le travail.
» Mais nous voulons que le travail, isolé, livré à lui-même,
puisse se développer et conquérir l'affranchissement. Longtemps
rhomme a été exploité par l'homme, c'est l'époque de l'escla-
vage. Longtemps l'homme a été exploité par le propriétaire de la
terre, c'est l'époque du servage et de la féodalité.
» Aujourd'hui l'homme est exploité par le propriétaire du
capital, c'est l'époque du salariat et de l'industrialisme. Nous
voulons que l'homme ne soit exploité que par lui-même, qu'il
soit à la fois créateur et seul propriétaire des produits de son
travail. Nous voulons qu'il n'ait plus besoin de chercher, pour
gagner son pain, un capitaliste pour maître; nous voulons qu'il
soit libre et que la société tout entière mette à sa portée les
moyens de conquérir l'égalité. Développer ces principes, est la
mission du socialisme. C'est là le but qu'il se propose. C'est vers
cette période nouvelle de son existence, qu'il pousse l'humanité.
L'ère nouvelle naîtra, ce sera t époque de t association ^ l'époque
de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de la solidarité. »
Le journal L* Atelier^ paraissant à Bruxelles à la même
époque, parlait à peu près dans le même sens :
« Nous ne croyons guère, dit-il, aux vastes projets humani-
taires où les travailleurs devront trouver des jouissances sans
nombre en échange d'un semblant de travail... Hommes pratiques
avant tout, nous voulons ce qui est possible et nous ne nous
payons pas de mots.
» Nous voulons l'association volontaire, et pour principales
conditions^ un capital inatiénable et une durée illimitée] nous
4^8 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSifE
admettons la concurrence des associations dans une même indus-
trie, et nous croyons que Tinégalité des salaires est une nécessité
dans la rémunération du travail.
» ...Nous regardons le capital inaliénable et la durée illi-
mitée (de l'association) comme indispensables, parce que là,
selon nous, sont les seuls moyens possibles d'aflfranchir les sala-
riés. En effet, avec une durée limitée et un capital partageable,
il est impossible à l'association d'être un instrument assez puis-
sant pour atteindre le but proposé. Une société, dans ces con-
ditions, peut bien convenir à quelques individus dans un intérêt
passager. Mais pour affranchir les travailleurs du joug du capital,
œuvre qui sera forcément plus lente que nos désirs, il est indis-
pensable que le capital, destiné à tous les hommes de bonne
volonté, ne puisse être partagé. Cela est d'autant plus nécessaire,
que l'inaliénabilité du capital assure seule la durée illimitée,
sans laquelle il n'y a pas d'affranchissement possible. »
Ce sont là, assurément, des réminiscences des idées défen-
dues près de vingt ans auparavant par le socialiste chrétien
Bûchez et dont nous avons parlé en détail dans notre Histoire
de la Coopération,
Les brochures Un mot à Tous de G. Mathieu et Du Socia-
lisme par un Travailleur bruxellois défendent les idées phalan-
stériennes et surtout le principe d'association. Nous les avons
analysées déjà dans notre Histoire de la Coopération en Bel-
gique (i) et nous pouvons dès lors y renvoyer le lecteur.
Joseph Charlier, dans Solution du problème social ou Con-
stitution humanitaire basée sur la loi naturelle (2) commence
par faire une vive critique de l'organisation sociale et déclare que
les révolutions qui viennent de se produire dans plusieurs pays
d'Europe, n'ont pas donné aux travailleurs les satisfactions qu'ils
étaient en droit d'en espérer. Il veut une transformation, une
refonte complète de la société, mais il la veut sans perturbations,
le socialisme étant, avant tout, un système d'organisation.
« Le problème à résoudre, dit-il, est celui-ci : absorber les
richesses territoriales au profit de la richesse collective, sans
(1) Tome I, pages 175 et suirantes.
(2) Bnizellet, 1848; forte brochure de 106 pages, imprimerie C.-J. Greuie.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 429
porter atteinte aux droits acquis et tout en respectant le droit de
la propriété légale. »
Ceci semble paradoxal, dit en substance Charlier, mais cela
est très réalisable. Et Tauteur résoud, en effet, le problème, en
invoquant le collectivisme qui s'est trouvé dans la pensée de
presque tous les socialistes belges. Il est à remarquer que Charlier
ne procède ni de Colins, ni de Louis de Potter, ni de Bartels, ni
de Kats, ni de Dekeyser et que son collectivisme, imprégné de
christianisme, est parfaitement original. Il pose ses principes
avec une précision que personne n'avait eue de son temps. Voici
ses paroles :
« Ainsi tenons pour loi fondamentale, pour symbole de
vérité et de justice :
» Que la propriété foncière, œuvre de Dieu (nous dirions
de la Nature), appartient à l'universalité des êtres créés : elle
est indivisible et immuable, comme l'humanité au service de
laquelle elle a été affectée et dont elle doit garantir les besoins
naturels et vitaux.
» Que la propriété mobilière, œuvre de l'homme, est
essentiellement personnelle ; elle est destinée à donner satis-
faction aux besoins acquis, en raison directe du degré d'activité
de chacun.
» L'une, comme propriété commune, doit être adminis-
trée par l'Etat ; l'autre, comme propriété particulière, doit être
régie et exploitée en toute liberté par les individus. »
Quant aux moyens, Charlier est partisan des réformes
successives.
Sa brochure se termine par le texte d'une Constitution
humanitaire, en 74 articles, dont l'article premier exprime les
principes fondamentaux :
« Art. I*'. — De l'égalité des facultés physiques inhérentes
à la nature humaine découle l'égalité des hommes en droits, en
devoirs et en besoins absolus.
» L'égalité des droits c'est, dans l'ordre matériel, la parti-
cipation de chacun aux garanties naturelles de conservation et
de perpétuation de l'espèce ; dans l'ordre moral, l'exclusion de
tout privilège tendant à établir des distinctions par préçxistance
de coutumes ou de lois conventionnelles.
430 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIfE
» L'égalité des devoirs consiste dans l'obligation pour
chacun et pour tous du respect du droit d'autrui, et dans
l'exercice de ses facultés productives selon son aptitude et ses
forces.
» L'égalité des besoins absolus, c*est la substantation
obligatoire des organes vitaux de chacun, comme loi immuable
de conservation. »
La brochure de J. Charlier est le projet de réorganisation
sociale le plus complet, qui parût à cette époque, fertile cepen-
dant en projets de tous genres.
L'opuscule de yults Noir sain : Du problème social est très
intéressant aussi et d'ordre pratique (i).
L'auteur qui signe « un ouvrier-mattre » s'adresse aux
ouvriers dans les termes suivants :
« Compagnons,
» On dit que vous voulez entrer en participation avec les
maîtres dans les travaux et les entreprises de ceux-ci.
» Je ne puis Croire que tel soit votre dessein.
» Interviendriez- vous aussi dans les avances, dans les pertes,
dans les revers ?
» Que feriez- vous, en cas de sinistre et de ruine ?
» Comment aussi établirez-vous le taux de vos bénéfices ?
» Comment empécheriez-vous que l'on vous trompât 7
» Non, encore une fois, telle ne peut-être votre pensée.
» Votre pensée^ la voici :
» Vous demandez qu'il vous soit assuré, autant que le peut
une société bien régie, un salaire suffisant pour vous faire vivre,
vous et votre famille.
» Vous demandez des facilités d'existence pour les heures
mortes de la maladie et surtout pour le temps de la vieil-
lesse.
» Vous désirez que la nation pourvoie à votre insuffisance
(i) Uruxelles 1848, en vente chez l*auteur, 41, rue de I.x>uvain.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 43 1
pour la nourriture et Téducation de vos enfants, si leur nombre
est au-dessus de vos ressources.
» Vous entendez être désormais h Tabri de toute injustice,
de toute vexation, de toute tyrannie.
» Ces vœux sont légitimes et raisonnables ; ce sont les
nôtres, à tous.
» L'opuscule suivant, que je vous engage à lire, a pour but
de les réaliser. »
L'auteur veut assurer à tous du travail, établir légalement
les droits du travailleur et garantir ces droits, supprimer tous les
impôts qui pèsent sur lui, établir des écoles et des pensions pour
les enfants des ouvriers, abolir la conscription et organiser une
armée composée de volontaires, instituer une grande banque
« vraiment nationale, dit-il, qui soit en même temps une caisse
spéciale des travailleurs ».
Voici comment il veut établir et garantir légalement les
droits des travailleurs :
« Il s'agit ici, dit-il, de faire un code spécial du travaiL
C'est la tâche du législateur ; mais il faut que ce code établisse :
» 1° Le droit de tout citoyen an travail^ dans la mesure de
toutes les ressources que la société possède ou peut réunir ;
» 2° Un minimum de salaire suffisant pour assurer à l'ou-
vrier son existence, celle de sa femme et de deux de ses enfants
au moins ;
» 3'' La fixation par l'Etat de la durée du travail^ confor-
mément aux principes de l'humanité, aux forces de l'ouvrier,
aux besoins raisonnables des diverses industries, les nationaux
ayant la préférence, sur tous les ouvriers étrangers, pour les
services exécutés aux frais de l'Etat, des départements, des
communes, des administrations et établissements publics de
l'armée, etc.;
» 40 L^ interdiction^ à l'avenir, de toute concession de travaux
publics à des compagnies, et la résiliation des contrats inter-
venus, s'il est possible ;
» 5** La suppression du marchandage, en ce qu'il a de con-
traire à la dignité de l'homme et aux intérêts légitimes des travail-
leurs;
43^ HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU 80CIAU8ME
» 6"" La suppression de la concurrence faite au travail régu-
lier par des entrepreneurs ou par TEtat, au moyen du travail des
prisons, des dépôts de mendicité, etc. ;
» y"" La défense à tout mattre, chef d'atelier ou propriétaire,
de renvoyer un travailleur salarié, sans lui avoir préalablement
payé tout le salaire qui lui est dû, et sans l'avoir prévenu au
moins tant de jours à l'avance ; à moins que le maître ne préfère
lui payer sur le champ et par anticipation une somme égale à celle
qu'il aurait gagnée jusqu'au jour de son départ, pendant lé même
espace de temps. Exception serait faite pour les fautes graves, qui
doivent être nettement qualifiées dans la loi ;
» S"" L'obligation imposée à tout maître, chef-d'atelier ou
propriétaire, de payer le salaire ou les gages aux jours déterminés,
suivant les besoins et l'usage, à peine d'une amende au profit des
travailleurs lésés par le retard;
» ç*" L'institution, dans chaque commune populeuse et dans
chaque chef-lieu de canton, fi'upi copiseil d'arbitrage composé,
dans une juste proportion, de travailleurs et de maîtres ou pro-
priétaires, nommés les uns et les autres par le gouvernement,
avec mission de régler sommairement toutes les contestations et
avec pouvoir de les faire exécuter, nonobstant appel ;
» lo* Le droit de l'ouvrier à son sa/aire^ payé par la caisse
des travailleurs, en cas de maladie ;
» 1 1"" Un droit semblable à une pension sur la même caisse,
en cas d'infirmités contractées au travail et de défaut de force
par suite de l'âge avancé;
» 12"* I^ garantie du travail et du salaire assuré, confor-
mément à un tarif, à toutes les veuves d'ouvriers ou femmes
d'ouvriers malades, si elles le réclament ;
» is"" Le droit, pour tout ouvrier dépourvu de ressources
suffisantes, d'envoyer un ou plusieurs de ses enfants aux écoles
érigées par l'Etat sur les fonds de la caisse des travailleurs;
» 14'' Des pénalités rigoureuses et principalement de fortes
amendes au profit de la susdite caisse, infligées à tout maître ou
propriétaire et même à tout dépositaire de l'autorité publique,
qui aurait volontairement posé un acte d'arbitraire ou de violence
à l'égard d'un ou de plusieurs travailleurs, ou enfreint une dispo-
sition du code du travail. »
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433
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434 HISTOIRE DB LA DillOCRATIB BT DU 80CIAUSME
vigueur, ils donnent le plan de l'organisation du travail capable
de réaliser la justice et le bien-être général.
€ Nous venons, disent-ils, de voir que les vices principaux
de l'organisation actuelle de l'industrie sont :
» L'absence totale de liens entre les différents agents de la
production ;
» L'encombrement qui résulte d'une concurrence exagérée,
et les chômages qui en sont la suite ;
» Les désordres causés par l'agiotage ;
» L'incapacité tiagrante des directeurs d'établissements
industriels ;
» L'imperfection des voies de communication ;
» L'insuffisance du salaire des travailleurs, leur mauvais
régime alimentaire, l'insalubrité de leurs ateliers et de leurs
logements ;
» Le lourd impôt que prélève l'octroi des villes sur la vie
matérielle du peuple ;
» La tarification des denrées alimentaires et le peu de sur-
veillance qu'exercent sur leur débit, dans les campagnes, les
administrations communales ;
» Les abus du travail en commun pour les diflférents sexes,
et les occupations forcées auxquelles sont soumis les enfants;
» Le manque d'instruction des classes pauyres ;
» L'insuffisance des caisses de prévoyance, de secours et du
service sanitaire ;
» La rareté des hôpitaux dans les petites villes et dans les
campagnes ;
» Enfin la position misérable du travailleur dans ses vieux
jours;
» Notre système d'organisation repose sur trois principes :
» i"* L'astociation des grands agents 4t la production : le
travail, t intelligence et le capital ;
» 2'' La limitation de la production ;
» 3* L'assurance du sort des travailleurs dans les moments
de crise. »
Puis ils développent leur système qui, dans ses grandes
lignes, résume assez bien la théorie sociale propagée par Victor
Considérant et ses amis phalanstériens.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 435
Ils terminent leur exposé en faisant connaître une série
de mesures économiques destinées à servir de complément à
l'organisation du travail :
i"" Etablissement d'un système libéral progressif de lois de
douane ;
2* Abolition du monopole des brevets d'invention ;
3" Obligation des marques de fabrique imposées aux in-
dustriels ;
4^ Formation d'un fonds de réserve dans chaque atelier ;
5® Garantie de talent exigée de la part des directeurs d'usine ;
ô"" Organisation de logements, boulangeries, boucherie, etc.
communales pour les travailleurs et répression des falsifications
des denrées alimentaires ;
7** Fondation d'hôpitaux dans les petites villes et les cam-
pagnes ;
R"* Institution d'une caisse de retraite pour les ouvriers ;
9"" Création d'hospices pour les invalides du travail ;
10'' Réorganisation de l'enseignement primaire ;
1 1"* Abolition des droits d'octrois sur les denrées alimen-
taires ;
12'' Suppression des dépôts de mendicité.
Pous légitimer leur système, ils disent :
€ Le droit qu'aurait l'Etat d'imposer à l'industrie une orga-
nisation du travail semblable à celle que nous proposons ne peut
être révoqué en doute. En effet, il ne porterait par là nullement
atteinte à la propriété, il ne ferait qu'introduire une condition
nouvelle dans le contrat qui le lie aux industriels. Ce contrat,
quel est-il ? Tout citoyen qui érige une usine ou obtient une
concession de mines, prend à la nation, au moment où il com-
mence ses travaux, une partie de sa force vive, le bras du
travailleur. Il s'engage donc dès lors implicitement envers elle
à assurer à l'ouvrier un salaire qui lui permette non seulement
de vivre, mais de se créer encore des ressources pour parer à
toutes les éventualités de l'avenir. »
•
436 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Le 10 mars 1848, c'est-à-dire quinze jours à peine après
la révolution de février, Louis De Potter publia sa brochure :
Coup d'œil sur la question des ouvriers évoqué à son tribunal
par la révolution française de j8^8 (i).
Les idées exprimées dans cet écrit, par l'ancien membre du
gouvernement provisoire de 1830, sont peu claires. La situation,
dit-il, est difficile et on ne sait comment arriver à donner
satisfaction aux intérêts en présence dans le conflit social qui
vient de surgir.
Voici quelle est sa conclusion :
« Les exigences des ouvriers, réduites même à leur plus
simple expression, sont inconciliables avec notre organisation
sociale.
» Leur accorder la moindre chose gouvemementalement,
c'est renverser l'ordre établi ; car c'est imposer, gouvememen-
talement aussi, un sacrifice aux propriétaires, aux capitalistes,
aux industriels, aux chefs d'atelier ; c'est anéantir le commerce,
le crédit, la prospérité.
» Leur tout refuser, c'est exposer la société à être boule-
versée de fond en comble par les masses, par les ouvriers,
trompés dans leur attente ; c'est allumer la guerre entre le pro-
létariat et la propriété, entre les pauvres et les riches.
» Une voie demeure ouverte, mais une seule, pour ne pas
plus heurter les propriétaires que réduire les prolétaires au dé-
sespoir, pour conserver les riches et ne point avoir de pauvres ;
c'est d'entreprendre d'organiser la société sur un nouveau prin-
cipe, de la consolider enfin sur une base que personne ne pourra
plus, ne voudra plus chercher à ébranler.
» Le gouvernement provisoire de France Tose-t-il, le peut-
il, le sait-il ? C'est une question de fait qui ne tardera pas à
s'éclaircir.
» Toujours est-il que l'œuvre humanitaire est à ce prix :
c'est pour la société le sinon ^ non. »
Un esprit plus original et plus profond est Napoléon
Barthel, auteur d'une théorie sociale qu'il a nommé Norma-
ux) Chez Mayer et Plateau, 5, rue de la Madeleine, à Bruiclles.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 437
lismâf autrement dit la Religion scientifique de l' humanité. On
a peu parlé de cet écrit, qui fut réédité en 1859 (i) et qui,
en 1848, portait le titre de: Religion de la République française.
Napoléon Bavtliel débute ainsi :
« Un grand fait distingue la Révoluion de 1848 de celles
de 1789 et de 1830. C'est le droit au travail exigé par le
peuple triomphant et décrété aussitôt par le gouvernement pro-
visoire ; droit sacré, imprescriptible, qui oblige le gouvernement
et la République à imposer assez de solidarité à chaque membre
de la nation française, pour assurer de l'occupation — un em-
ploi et un salaire satisfaisants — à tous les citoyens qui n'ont
d'autres ressources pour vivre, et sont d'âge et de constitution
à pouvoir travailler.
» Comme le droit à l'assistance, le droit au travail dérive
du droit naturel de chacun à une part proportionnelle dans la
propriété du Globe ; propriété terrienne que le code civil, dans
un intérêt de liberté sans doute, a laissé aux premiers occupants
et à leurs successeurs légaux, yV/^yj/' ici sans autre compensation
aux déshérités, nés ou tombés dans la misère^ que les bureaux
de bienfaisance généralement insuffisants et une charité honteuse,
dérisoire, plus propre, évidemment, à augmenter le paupérisme
qu'à élever les nécessiteux au travail et à la dignité. »
L'auteur déclare que pour résoudre le problème de la mi-
sèrei deux systèmes sont en présence : V individualisme et le
communisme.
JJ individualisme^ dit-il, c'est un type social où les individus
veulent leur bonheur plus ou moins à l'exclusion des autres
membres de l'humanité.
Ce type consacre :
Le principe de l'égoïsme,
La division des intérêts.
Et le droit du plus fort.
Le communisme est un type social opposé où les individus
veulent le bien-être de leurs semblables avec plus au moins de
dommages pour leur propre bonheur. Ce type consacre :
(i) Imprimerie Van Meenen, 53, rue de la PuUerie, à BruxeUes.
37'
438 HISTOIRB DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSIfE
Le principe du dévouement,
La fusion des intérêts,
Et le droit des faibles.
Barthel ne veut ni de Tindividualisme, ni du communisme.
Il est partisan d'une combinaison de ces deux doctrines.
L'égoisme de même que le dévouement est un instinct sacré,
utile, indispensable à la société. Pour cette raison, il préconise
un système social qu'il appelle le normalisme et qui serait
t expression des personnes qui désirent le bien-être général sans
sacrifier aucun intérêt humain, particulier, légitime.
Ce système d'organisation sociale se présente comme terme
moyen normal :
Entre le principe de l'égoîsme et celui du dévouement.
Entre la division des intérêts et leur conimunauté.
Entre le droit des forts et le droit des faibles.
Il consacre : la justice distributive,
V association synallagmatique
Et t égalité devant la loi.
« L'individualisme^ dit-il, veut la division des intérêts,
grands pu petits, et le déplacement de la terre et des richesses en
général, suivant la spoliation barbare primitive, au hasard des
héritages subséquents et du trafic de tous les jours : c'est le droit
de propriété individuelle à son maximum.
» Le communisme veut la communauté des biens: les pro-
ductions des hommes comme celles de la nature au service de
tout le monde, dans la mesure des besoins et des facultés de
chacun; cUst le droit de propriété à son minimum.
» Le normalisme exige que l'Etat maintienne et développe
l'association des intérêts généraux, en faisant respecter de mieux
en mieux, directement ou indirectement, le droit de chacun à une
part proportionnelle de la terre et de ses fruits, ainsi que de son
travail personnel; c*est le droit de propriété individuelle en
moyenne normale. »
Le normalisme, selon Barthel, c'est la justice organisée sui-
vant cette formule : à chacun suivant ses droits naturels^ son
travail et son capital.
Pour cela il faut que l'Etat décrète l'association des intérêts
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 439
et fasse respecter le droit de chacun à la possession d'une part
proportionnelle de la terre et de ses fruits, ainsi que de son travail
personnel.
Mais le moyen ?
Barthel parle ensuite d'une vaste assurance nationale contre
tous les accidents et risques de la vie, liant obligatoirement tous
les habitants du pays, depuis leur naissance jusqu'à leur décès, et
de l'organisation d'une banque de prêt et d'escompte pour tous.
Pour assurer à chacun la vie à bon marché, il réclame la
création d'établissements régulateurs normaux de la concurrence.
Des cités ouvrières et des maisons bourgeoises seraient con-
struites et louées à des prix tels qu'au bout de quelques années de
payement régulier du loyer, le locataire serait propriétaire de son
habitation.
Notre réformateur veut aussi la régie des principales lignes
de chemins de fer et des substances agricoles, minérales et fores-
tières, utiles à exploiter dans l'intérêt de tous ; il réclame une
répartition équitable des charges publiques par un impôt pro-
portionnel et direct sur la fortune de chacun, « demandant
beaucoup à ceux qui ont beaucoup, peu à ceux qui ont peu et
rien à ceux qui n'ont rien ».
Tout cela est fort bien, dira-t-on, mais comment l'auteur
comptait-il réaliser le Normalisme ?
Napoléon Barthel ne s'occupe point de l'organisation poli-
tique de l'Etat. Il semble oublier que les réformes ne tombent
point du ciel, qu'elles doivent être réclamées et conquises, par
ceux qui désirent en profiter, et qu'il n'y a qu'un moyen d'en
arriver là, c'est d'accorder au peuple le droit de suffrage, l'arme
indispensable à son émancipation.
Napoléon- Auguste Barthel est né à Watervliet le 21 février
1812. Il habita Saint- Josse-ten-Noode, près de Bruxelles, rue
Saint-Philippe, 33, jusqu'en octobre 1860. De là il vint à Schaer-
beek, rue Névraumont, 69. Il est mort à Uccle, le 4 janvier
1867 (1).
h> La déclaration du décès a été faite par le sous-directeur de la Maison de Santé
d'Uccle.
440 HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSME
Bartheli qui se disait professeur de phrénologie et de magné-
dsme s'occupait principalement de sciences. En 1839, il publia
un Manifeste philosophique^ et en 1848, une notice sur la tlU-
graphie physique en général et en particulier sur la télégraphie
électro-magnétique, système Napoléon Barthel.
Aucun auteur socialiste ne s'est occupé de Bartbel, ni Malon
ni Quack, pas même De Paepe qui, cependant, aurait dû enten-
dre parler de lui. C'est dans un petit opuscule allemand, édité à
Leipzig en 1850, sur la littérature populaire de la démocratie
française depuis 1833, par Max, que notre ami Lux, du Peuple
rencontra pour la première fois le nom de Napoléon Barthel (i).
Le Débat social àt 1848 (N"" du 28 mai) annonce la bro-
chure que nous venons d'analyser et en fait une critique, très
courte d'ailleurs.
Il nous reste à parler d'une brochure de propagande répu-
blicaine-socialiste qui lit beaucoup de bruit en 1848: le Caté-
chisme du Prolétaire^ de Victor Tedesco (2),
Cet opuscule débute ainsi :
« CATÉCHISME DU PROLÉTAIRE
» I* Qui êtes-vous ?
» R. Je suis prolétaire, ou si vous l'aimez mieux, ouvrier.
» 2* Qu'est-ce qu'un prolétaire?
» R. Vivant au jour le jour, le prolétaire est l'homme qui
n'a pas assez aujourd'hui et n'est pas sûr d'avoir quelque chose
demain. Déshérité dans cette société qui s'enrichit par son travail,
il n'a point de pain s'il n'a point de maître.
» 3* Vous êtes donc esclave, ayant un maître ?
» /?. D'après l'acception ordinaire du mot, non.
» Le prolétaire et le nègre, pour vivre, dépendent l'un et
l'autre d'un maître.
(1) Voir : Napoléon Barthel, un iodalisie belge de t8^8 par Lux, dans VAlmanach du
Peuple de /901, page 57.
(2) (le catéchisme fut reproduit daos VAlmanach républicain de i&f^ Liège, împri*
roerie Charron.
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 44 1
» Le prolétaire» à la différence du nègre, peut quitter libre-
ment le maître qui l'emploie, sauf à mendier ou à voler s'il
n'en trouve pas un autre qui puisse ou veuille l'occuper.
» Le prolétaire et le nègre, en changeant de maître, ne
changent point de sort, l'un reste toujours esclave, l'autre
toujours prolétaire, quelles que puissent être la bienveillance et la
philanthropie de ceux qu'ils servent.
» Le nègre est l'esclave de l'homme.
» Le prolétaire est l'esclave du capital.
» 4** Comment expliquez-vous cet esclavage du prolétaire ?
» R. Pour le prolétaire, point de pain sans travail, point de
travail sans instruments de travail. Or, dans l'organisation
actuelle de la société, les instruments de travail représentent,
par eux-mêmes, une valeur tout aussi inaccessible à l'ouvrier que
le capital nécessaire pour les exploiter.
» S'il existe encore aujourd'hui des instruments de travail
dont l'acquisition est possible à l'ouvrier, les progrès de l'indus-
trie, en substituant le travail des machines à la main-d'œuvre de
l'homme, en feront bientôt justice.
» Le capital domine la production et donne la puissance
à ceux qui le possèdent, c'est-à-dire aux riches, à la minorité
» La majorité, les prolétaires, sont donc réduits à solliciter
du travail.
» Les conditions auxquelles le riche achète le travail sont
précisément les conditions de l'existence des ouvriers.
» La vie de ceux-ci dépend donc du capitaliste, du maître.
» Entre le maître qui achète et le propriétaire qui vend le
travail, il se fait une transaction forcée qui est le salaire, lequel
représente, par conséquent, les conditions de la vie du prolé-
taire.
» 5** Pourquoi cette transaction est-elle forcée ?
» R. Parce qu'en refusant les conditions que lui pose le
maître, l'ouvrier refuserait le pain dont il a faim.
» 6** Quelle est la loi d'après laquelle se règlent les condi-
tions du salaire?
» /?. La concurrence :
» I* Des nations entre elles : 2'^ Des producteurs d'un
même pays entre eux ; 3* Des ouvriers entre eux. »
44^ HISTOIRE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIAUSM E
Zl ( .
Après avoir dépeint, sous des couleurs très sombres» ce
que devient le salaire par suite de cette concurrence et après
avoir dit que le travail est une marchandise, Tedesco parle
du sort misérable du prolétaire :
« 7"" Votre sort est donc bien misérable 7
» /?. Les souffrances abrègent mon existence et flétrissent
ma vie.
» Enfant de huit ans à peine, je travaillais pour ajouter
quelque chose au peu de pain que pour moi gagnait mon père.
Les journées étaient bien longues pour si peu de joies ; les nuits
trop courtes pour tant de fatigues.
» Père de famille, je vois s'épuiser ma compagne et s'étioler
mes enfants.
» Contre tant de maux mon travail est impuissant.
» Sacrifiant mes enfants aux exigences impérieuses de la
faim, je les fais esclaves d'une machine ; maudissant leur sort et
le mien, mon amour pour eux devient mon supplice.
» Vieillard avant T&ge, comme mon père, je n'aurai d'abri
que dans la charité publique qui emprisonne, dans l'aumône
qui avilit.
» A ceux que fuit le travail, les dépôts de mendicité, les
bagnes.
» A la jeune fille que presse la faim, la prostitution.
» Parcourez ces quartiers dans lesquels nous relègue l'opu-
lence ; ces rues étroites, tortueuses, sans air, sans soleil. Une
atmosphère lourde, épaisse, viciée par l'accumulation d'un trop
grand nombre d'êtres vivants, par les eaux stagnantes et les
immondices, en éloigne les heureux qu'épargne la misère. Pé-
nétrez dans ces habitations, véritables campements de barbares.
De la cave humide, spongieuse, jusqu'au grenier ouvert à toutes
les intempéries, tout y est asile à nos misères. N'y cherchez
point quelque trace de cette révélation splendide de la puissance
et de l'intelligence humaines, qu'on appelle civilisation. A ces
murs nus et dégoûtants, à ce foyer ébréché, à la paille de nos
grabats, reconnaissez, ô riches, la demeure des artisans de votre
opulence. Notre misère atteste votre grandeur.
» Les miracles de notre industrie ne doivent-ils pas être
consacrés par nos souffrances ?
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 443
» Oui, nous escomptons notre avenir en escomptant nos
forces ; et si parfois les préoccupations du lendemain assom-
brissent notre regard, l'impuissance de notre prévoyance nous
arrache jusqu'au sentiment de notre conservation.
» Alors, n'ayant rien à perdre et rien à regretter, comment
pourrions-nous ne pas jeter notre vie dans la balance sociale,
pour en rétablir l'équilibre ?
> lo"* Vous ne me dites rien de votre instruction ?
» R. Pour nous il n'est pas d'autre enseignement que la
misère.
» La faim en réduisant l'enfant à dépérir, pour quelques
centimes, dans la fabrique, le chasse de l'école.
» L'excès du travail et l'insuffisance de la nourriture,
en épuisant le jeune homme, le rendent inapte à tout travail
intellectuel. »
Citons encore ce que dit l'auteur sur l'antagonisme des
classes :
« 12** D'après ce que m'avez dit jusqu'à présent, vous re-
garde^ les prolétaires comme constituant une véritable classe
dans la société ?
» R. Oui. Deux classes sont en présence l'une de l'autre:
les riches et les prolétaires.
» Entre elles, il y a antagonisme, parce qu'il y a opposition
d'intérêts, de mœurs et d'idées.
» 13* Quelle est la classe prédominante ?
» R. Celle des riches.
» 14** Quelle est la cause de cette puissance ?
» R. C'est la possession des instruments de travail et des
capitaux. Dispensatrice du travail, elle dispose par cela seul de
tous les biens, de toutes les forces de la société.
» 15** Cette domination des riches se borne-t-elle à l'op-
pression du travail ?
» R. Non elle s'étend sur tout ce qui tient à l'homme
considéré soit comme travailleur, soit comme citoyen.
» 16** Pourquoi ?
» R. Opprimés par les riches, si nous étions associés à la
puissance politique, nous nous servirions de cette influence légi-
444 . HISTOIRB DB LA DÉMOCRATIB BT DU 80CIAU8MB
time pour notre commune délivrance. Le citoyen aflfrancbirait
le travailleur.
» Pour obvier à ce danger, on nous a exclus de toute partie
cipation aux affaires publiques.
» 17* Comment y est*on parvenu ?
» y?. En s'emparant du gouvernement de la société, du
pouvoir politique.
» iS"" Qu'appelez- vous pouvoir politique ?
» jR. C'est le pouvoir de donner des lois au peuple. et d'en
assurer l'exécution.
» Ces lois règlent tout ce qui est d'intérêt général ou d'in-
térêt privé en rapport avec l'intérêt général. Leurs prescriptions
touchent à tout ce qui concerne l'homme : au mariage, à la
famille, à la propriété, à l'instruction, à l'éducation, à la défense .
nationale, à l'industrie, au commerce, à l'agriculture, aux tra-
vaux publics, aux délits et aux peines, etc. »
Puis, Tedesco s'occupe longuement de la royauté et montre
que les députés ne sont que « les agents d'aftaires de ceux qui
nous oppriment », lesquels votent des lois, frappent les prolé-
taires par toutes sortes de moyens.
Viennent les remèdes :
« 25"* Comment espérez- vous porter remède à des maux qui
ne sont que trop réels 7
» R. Les constitutions politiques ne sont que l'ensemble
des institutions et des garanties par lesquelles une classe assure
et protège sa domination économique sur les autres classes.
» Si donc nous voulons changer les conditions sociales de
notre existence, nous devons avant tout renverser ces constitu-
tions, instrument de notre oppression. Nous devons, en d'autres
termes, nous emparer de la puissance politique, afin que l'on ne
puisse plus s'en servir contre nous.
» sô"" Que voulez-vous mettre à la place de la souveraineté
de la propriété î
» /?. La souveraineté du peuple.
» 27* Comment la réaliserez-vous ?
» /?. Par le suffrage universel, c'est-à-dire par le droit
reconnu à tout homme de concourir par ses votes, directement
51^-
t^ •«Lt^rll?.
® W0l^^ EN 1848- 1849
litique et sociale de l'Etat.
il faut que tout citoyen
ip^uc la politique exerce sur le bien-
l^nsciencc des vices radicaux de la
445
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44^ HI8T0IRB DE LA DÉM OCRATIB ET DU 80CIAU8MB
forces du désespoir. Comme sa sœur aînée, elle sera vaincue, si
la volonté irrévocable du prolétariat est qu'elle le soit.
» aS"" Le sufifrage universel vous soumettra les assemblées
législatives, mais que ferez-vous de la royauté, expression vivante
de tous les abus 7
» R. Nous la renverserons à jamais.
» A sa place nous établirons un pouvoir exécutif respon-
sable, toujours révocable par l'Assemblée des Représentants du
Peuple.
» 2(jl^ Vous avez déjà signalé assez d'abus pour qu'il me soit
inutile de vous demander quelle sera la tftcbe de vos élus. Mais
quel est, après le droit de suffrage, le droit le plus essentiel que
vous ayez à réclamer ?
» jR. Le droit au travail.
» Il nous faut la certitude de pouvoir vivre en travaillant.
» 30'' Qui vous garantira ce droit ?
» /?. L'Etat à qui nous donnerons mission de l'organiser.
» 31* Pourquoi l'Etat ?
» /?. Nous ne possédons pas les instruments de travail :
nous ne pouvons emprunter pour les acquérir, car l'on ne prête
qu'au riche,
» L'Etat seul peut et doit devenir le banquier des prolé-
taires. Pour sauver la Société de l'abtme que lui creuse la con-
currence, ce n'est pas trop de toutes les ressources, du concours
de toutes les forces de l'Etat.
» 32'' Quel nom donnez-vous à cette organisation sociale qui
récèle toutes vos espérances et qui un jour doit les réaliser ?
» /?. La République Démocratique et Sociale. »
Toutes les idées développées dans le Catéchisme du Prolé-
taire étaient courantes dans le monde socialiste en 1848-1849 et
elles ont largement fait les frais de la propagande démocratique
et socialiste depuis lors.
Cette semence, malheureusement, fut jetée sur un sol ingrat.
Les ouvriers belges, dans leur grande masse, étaient indifférents
et, à l'exemple des habitants de l'Enfer de Dante, ils vivaient
sans aucune espérance I...
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 447
CHAPITRE VII
Avortement du Mouvement de 1848.
CE MOUVEMENT SE PRODUISIT INOPINÉMENT. LE PEUPLE n'y
ÉIAIT PAS PRÉPARÉ. LA RÉVOLUTION FUT ACCAPARÉE PAR
LA BOURGEOISIE. — LES NOUVEAUX MAÎTRES A l'œUVRE. —
FAUTES COMMISES. — SITUATION EN BELGIQUE. LA LEÇON
DES ÉVÉNEMENTS DE 1848.
Le mouvement de 1848 avorta pitoyablement et, tout bien
examiné, il n'aurait pu en être autrement.
Personne ne s'était attendu à cette explosion soudaine et
n'avait prévu les événements qui en furent la conséquence, pas
même les meneurs du mouvement. Le même phénomène
s'était déjà produit chez nous en 1830.
Dans ses Lettres de France et cCItalie^ Alexandre Herzen
écrit à ce propos :
« Je partis pour l'Italie en octobre 1847, laissant Paris dans
la disposition la plus lugubre ; il n'y avait aucun indice du
24 février. La corruption, la poursuite des charges de pair et des
croix, les subornations des ministres, les assassinats dans les
familles ducales (Praslin), les fausses cartes aux Tuileries, le vol
des forêts par le roi, le ministre de la Justice surpris dans une
maison mal famée, le fils du roi (Montpensier) chassé de la maison
d'un respectable général par sa conduite inconvenante, voilà ce
qui remplissait les journaux et les conversations. Les députés
répondirent aux documents accusateurs en votant des remer-
ciements à des ministres dont les friponneries étaient démas-
quées. »
Il est certain que la révolution française du 24 février ne
fut pas l'accomplissement d'un plan préparé à l'avance. Le matin
de ce jour fameux, ni le roi, ni les ministres, ni les journaux de
l'opposition, ni même les hommes qui firent les premières barri-
cades, ne purent penser un seul instant que la journée finirait
par la fuite de Louis-Philippe et la proclamation de la Répu-
blique.
448 HISTOIRE DB LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
Le peuple d'ailleurs manquait d'organisation ; il était
profondément divisé en sectes et en clubs. La République fut
ainsi accaparée par des démocrates bourgeois qui, pour la
plupart, ne comprenaient rien à la question sociale, et qui
n'étaient que des républicains formalistes, n'allant pas au delà
des réformes purement politiques. D'ailleurs, les hommes
qui prirent le pouvoir le 24 février n'étaient pas d'accord entre
eux. Ils ne proclamèrent la république que forcés et contraints.
La plupart avaient une peur instinctive du peuple, et Louis
Blanc et Albert étaient tenus fort à l'écart. Leur principale
tâche fut de tranquiliser la bourgeoisie et de rassurer les gouver-
nements inquiets de l'Europe.
Ce fîit Paris qui proclama la République et instaura le
suffrage universel. La France suivit docilement. Malheureuse-
ment, le suffrage universel accordé ainsi d'un coup, sans que la
nation y fut préparée, alors qu'elle n'avait ni la liberté de la
presse, ni la liberté d'association, ni la liberté de réunion, devait
tourner contre la République. Les dirigeants accumulèrent faute
sur faute. Au lieu de décréter des mesures capables d'améliorer
la condition matérielle des masses ouvrières et paysannes, ils se
bornèrent à quelques parades et, pour comble de maladresse, ils
frappèrent un impôt nouveau de 45 centimes par franc d'impôts
existant, ce qui mécontenta tout le monde I
Mais si les bourgeois dirigeants se montrèrent incapables
et commirent des fautes, les chefs du parti populaire eurent
aussi des reproches à s'adresser.
Le 17 mars, une manifestation fut organisée par Barbes et
Blanqui, pour protester contre l'inaction du gouvernement.
Ce cortège de plus de cent mille hommes raffermit le pouvoir de
Louis Blanc et d'Albert au sein du gouvernement provisoire,
mais il effraya une fois de plus la bourgeoisie. Quant à Louis
Blanc et à Albert, ils ne surent malheureusement pas tirer parti
de leur situation.
Une nouvelle manifestation eut lieu le 16 avril. Elle accen-
tua encore la division entre les partisans de la République, si
bien que le soir de cette fameuse journée, Pierre Leroux pouvait
écrire à Cabet : « Oh ! que l'avenir est menaçant, puisqu'il y a
aujourd'hui deux républiques en présence I »
LA BELGIQUE EN 1 848- 1 849 449
Le 15 mai, le peuple manifesta à nouveau. Il alla jusqu'à
envahir la Chambre des députés pour la sommer de se dissoudre
et pour réclamer une intervention en faveur de la Pologne I
Les fautes accumulées, tant par les hommes du gouverne-
ment que par les chefs du parti populaire, aboutirent aux émeutes
de juin, qui blessèrent la république au cœur...
En Belgique, le mouvement de 1848- 1849 avorta également.
Il échoua parce que les ouvriers n'étaient pas organisés et
n'avaient pas conscience de leur force. Il échoua, parce que les
démocrates républicains bourgeois ne furent pas à la hauteur
des circonstances, et manquèrent de volonté et d'audace. Il
échoua enfin, à cause de l'attitude scandaleuse du pouvoir judi-
ciaire, présidé, on pourrait dire commandé, par le procureur
général de Bavay, qui inventa des complots, fit agir des agents
provocateurs et traîna devant la Cour d'assises des innocents
qu'il fit condamner à mort.
Le parti démocratique socialiste, décapité par l'emprisonne-
ment de ses meilleurs chefs, devait inévitablement succomber à
la tâche. Ceux qui échappèrent à la prison ou à la mort prirent
peur ou, découragés, abandonnèrent la lutte.
Jusqu'en 1848, le socialisme avait été principalement doc-
trinal ; à partir de cette date, sa phase d'action commença. Le
prolétariat voulut gouverner, à son tour, non exclusivement,
mais au profit de tous. Seulement, il n'était pas prêt à jouer ce
rôle. Il n'avait aucune organisation, et, comme jusque-là on ne
lui avait appris qu'à démolir, ce fut encore la bourgeoisie qui
s'empara du mouvement et le fit tourner à son profit exclusif.
Au point de vue de la classe ouvrière, trois grands faits se
dégagent lumineusement de la révolution de 1848.
Le premier, c'est la participation au pouvoir exécutif d'un
ouvrier, Albert.
Le second, c'est l'affirmation, au lendemain même du
24 février, de la réalité de la lutte des classes.
Enfin, le troisième, c'est que la révolution aboutit à la
guerre sociale, la bourgeoisie ne voulant à aucun prix abandon-
ner au peuple sa suprématie, ni même la partager avec lui.
Telle fut la leçon des événements de 1848. Le peuple en
38.
II^DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME
^^^ les noinbieuses difficultés qu'il eut à surmon-
discipliuci ses forces et se prépara à eonqué-
rcvîent dans la société. Si des circonstances
is de 1848 se présentaient demain, la classe
serait à même de s'emparer du mouvement et
une voie qui lui serait favorable et le ferait
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:^N DU TOME PREMIER
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TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE par Kmilr Vani>ervei,dk ix
INTRODUCTION
But de ce livre,
PREMIÈRE PARTIE
LA BELGIQUE DE 1830 A 1848
CHAPITRE PREMIER. — La Situation dr i/Europr au début de 1830 . 5
CHAPITRE II. — La Révolution niaxsK de 1830. — Après la révolution
do Paris. — Mécontentement des Belges. — La Muette de Portici au
théâtre de la Monnaie. — Emeutes et pillages. — Attitude des députés
belges aux Etats-Généraux. — Les notables. —- La yi^rde bourgeoise. —
Hésitations et pourparlers durant un mois. — Attitude du roi Guillaume.
— La situation s'aggrave. — Les émeutes en province et à Bruxelles.
— L'anarchie. — La lutte continue. — Quatre gouvernements provisoires.
— Charlier, la Jambe de bois. — Ce sont les ouvriers qui se battent. —
Les quatre journées de septembre. — La victoire. — Jugement .sur
l'œuvre de 1830 11
CHAPITRE II I. — Le Gouvernement provisoire. — Le CoNc;Rfes national.
— La Constitution. — L'Élection m; roi. — La Paix avec i^v Hol-
lande. — Le Gouvernement provisoire. — Hommes, opinions et carac-
tères. — Attitude de Louis De Potter. — Le Congrès. — Assemblée
censitaire. — Les catholiques y sont en majorité. — I-a Cx)nstitution. —
Le peuple est sacrifié. — L'élection du roi. — Grand nombre de candi-
dats. — Le duc de Nemours, élu, refuse. — Conseils aux Belges. ■—
Chanson de Itéranger. — Le prince Lcoix)ld do Saxe-(x)bourg. — Ses
conditions. — Révélations de Félix de Mér(xie. — Les traités im[)osés
l>ar la Conférence de Londres. -- I^ campagne du mois d'août 1831.
— Trahison. — Intervention étrangère. — La paix est faite. ... 30
CHAPITRE IV. — La Politique nEUis de 1831 a 1846. — Le mouvement
contre-révolutionnaire — I^s orangistes. — Attaques contre le roi. —
Emeutes et pillages à Bruxelles et à Gand. — Séparation entre les libé-
raux et les catholiques. — Mesures réactionnaires. — Renforcement du
pouvoir royal. — l^ loi communale et la nomination des bourgmestres.
— La loi provinciale. — La garde civi(|ue ; on en exclut les ouvriers.
— Privilèges et faveurs accordés au clergé catholique. — La loi sur l'en-
seignement primaire. — Impôts de consommation. — Droits d'entrée sur
le blé et sur le bétail. — Faveurs octroyées aux sociétés financières. --
Situation malheureuse des paysans et des ouvriers. — Indifférence des
pouvoirs publics 63
CHAPITRR V. — I.I MouviMSNT dbs idéss db 1830 a 1848. — La reran-
che des idées de 1789. — Le catholicisme libéral. — L'encyclique de
Grégoire XVI. — Libéralisme et socialisme. — La situation en France,
en Angleterre et en Allemagne. — I^ mouvement démocratique belge.
— Ph. Uuonarroti, l'historien de la conspiration pour l'égalité. de Babeuf
en Belgique. — Influence qu'il a exercée sur Félix Delhasse. ^ L'histo-
rien du socialisme: J. Thonissen 88
CHAPITRE VI. — La Propagande saint-simonibnnk en Belgique. — La
doctrine de Saint-Simon. — Les missions samt-simoniennes en Belgique
en 1831. — Prédications à Bruxelles, Liège, Hu), Verviers, I^uvain,
Anvers, Gand, Bruges, etc. — Désordres h Bruxelles. — ProtcsUtions
au Congrès national. — Appel aux Belges. — Curieux incidents. — Le
journal saint-simonien L'Organisateur belge, — Attitude favorable des
libéraux. — Les catholiques combattent le saint si monisme. — Etude
critique de M. l'abbé G. Moens. — Influence des doctrines saint-simon-
niennes en Belgique .96
CHAPITRE VII. — Le mouvement populaire. — Les premiers meetings
OUVRIERS. — Les idées démocratiques après 1830. — Pétition d'ouvriers
réclamant des réformes. — Adolphe Bartels. — Lucien Jottrand. — Jac-
ques Kats. -— Jean Pellering. — Les premiers meetings ouvriers. — La
propagande par le théâtre, les réunions et la presse. 138
CHAPITRE VIII. ^ La Presse démocratique-socialiste avant 1848. —
Avortement du mouvement démocratique de 1830. — Louis De Potter
quitte la Belgique. — Lucien Jottrand et le Courrier belge, — Le jour-
nal Le Radical, — Ses princi]iaux rédacteurs : Alexandre et Félix Del-
hasse, Altmeyer, L. Jottrand, Félix Temmermans, Félix Mathé, le géné-
ral Mellinet. — Tendance démocratique et socialiste du Radical. — Son
opinion sur la propriété des mines, le suffrage universel, etc. — Le pro*
létariai veut être quelque chose, — Catéchisme démocratique d'Alexandre
Delhasse. — I^ chanson : Souvenirs d'un vieux prolétaire. — Le Débat
social. — Son programme. — Félix Delhasse 170
(>HAPITRR IX. — La Propagande phau^nstérienne en Beix>ique. —
(Charles Fourier et sa doctrine. — Victor C>}nsiderant. — Son amitié
avec Charles Rogier. — Première propagande tn 1838-1839. •— Les pha-
lanstcricns en Belgique en 1844, 1845, 1847 et 1848. — Nombreuses con-
férences à Bruxelles, liège, etc. — Public d'élite. — Banquet oflert à
V. Considérant. — Nombreux discours. — La phalange de Louvain. —
Influence de l'école fouriériste. — Ses principaux adeptes: Alexandre et
Félix Delhasse, Kd. Duci>étiaux, François Haeck, Adolphe Demeur, etc. 188
CHAPITRE X. — L'Infmjknck des ouvriers communistes au-emands et
i>K Kari. Marx. — Rencontre de Karl Marx et de Frédéric Engels. —
Nouvelle théorie s(x:iale. — (circulaire de proiMgando. — I^ Fédération
des communistes. — La Deutsche lirûsselcr Zcitung, — L'Association
ouvrière allemande. — Banquet du 27 novembre 1847. — Fondation
d'une association cosmopolite. aoo
CHAPITRK XI. — La SociitTit « L'Aijjanck ». — Le CoNGRis ubAral
DE 1846. — ^ I^ situation ix)litique en Belgique après la paix avec la
Hollande. — Fin de l'union entre libéraux et catholiques. — M. Devaux
et la Politique nouvelle. — La sociélé l'Alliance. — Son programme. —
Le (Ajngrès libéral du 14 juin 1846. — Scission à V Alliance et fondation
de V Association libérale de Bruxelles. — Le J'rou. — Le second Congrès
libéral en mars 1847. ~ La scission s'accentue. — Les élections du 8 juin
1847. — Victoire libérale. — Le ministère libéral du 12 août. — Son
programme. — Comment celui-ci fut accueilli ail
CHAPITRE XII. — Un Précurseur : Adelson Castiau. — Ses débuts
comme écrivain. — Son rôle politique en Belgique. — Député de Tour-
nai de 1843 à 1848. =s Résumé de ses travaux parlementaires. — Sa
démission en avril 1848. — Sa vie à PaHs. — Ses «Lettres démocratiques»
de 1864. — Sa mort .238
CHAPITRE XIII. — Le Mouvemeih' démocrate-socialiste avant 1848. —
Pétitions d'ouvriers typographes réclamant, en 1845, lo suffrage universel
et l'organisation du travail. — Appel aux Belges. — Arrestations. —
Procès politiques. — Attaques contre Léopold !•*. — L'Argus, — De
Hoop van Belgii. — VAssociaiion démocratique de Bruxelles. — Son ca-
ractère international. — La Société Agneessens. — Karl Marx en mission
à Londres. — Active propagande démocratique. — Création d'associations
démocratiques en province. — Meeting à Gand. — La chanson Le Dé-
luge, de Béranger, en 1847. — Une prophétie. 2^0
DEUXIÈME PARTIE
LA BELGIQUE EN 1848- 1849
CHAPITRE PREMIER. — La Politique belge au DÉsirr de l'année 1848.
Douce quiétude. — Le i^ janvier au palais de Bruxelles. ~ Paroles
prophétiques. — La révolution du 34 février 1848 en France. — Mouve-
ment révolutionnaire en Europe. — Lettres de Victor Considérant à
Charles Rogier 371
CHAPITRE II. — L'Attitude du Gouvernement après le 34 Février.
— Situation difficile. — Crainte pour notre nationalité. — La crise in-
dustrielle, commerciale et financière. — Réclamations des ouvriers sans
travail. — L'union des deux partis en présence des événements. — Cir-
culaires de Rogier aux gouverneurs. — Rappel des classes de milice. —
Mesures policières et financières. — Réformes électorales et autres. —
Castiau interpelle le gouvernement. — Une € séance historique ». — Série
de réformes. — Arrestations. — Expulsion d'étrangers. — Expulsion de
Karl Marx. — Son arrestation et celle de sa femme. — Interpellation à
la Chambre .383
CHAPITRE III. — L'Organlsation dé&iocratique en 1848 1849. — L'iisio-
ciation démocratique de Bruxelles. — Réorganisation. — Nombreuses asso-
ciations similaires' en province. — Propagande K la campagne. — Pro-
gramme de réformes agricoles. — Congrès de sociétés démocratiques
socialistes de Belgique. — Programme d'action. — Découragement. — La
brouille dans le parti démocratique. — La. société V Alliance et le 34 fé-
vrier. — Son manifeste. — Crise intense. — Defacqz démissionnaire. —
Il est remplacé par A. Gendebien. — Défaites successives au profit des
doctrinaires. — Opinion du Débat social sur V Alliance, . , . . 309
CHAPITRE IV. ^ Les Échauffourées de Quiévrain et de Risquons-
Tout. — U Association démocratique de Bruxelles. — La société des
Communistes allemands. — Échauffourées de Quiévrain et de Risquons-
Tout. — Appel aux Belges résidant k Paris. — Formation de légions.
~ Organisation de ces légions. — La première arrive à Quiévrain le
26 mars. — L'Appel aux Belges. -- Proclamation de Blervacq. — A Se-
clin. — Combat de Risquons-Tout. — Relation officielle. — Apprécia-
tion de la presse démocratique. — Le Parquet à l'œuvre. — Poursuites
monstres. — La Cour d'assises d'Anvers. — Condamnations à mort. —
CondamnatioDt k TÎngt anoéet de réclusion. — La dtadelle de Huy pri-
lon politique. ^ Grâces accordées aux condamnés. — Rôle du procureur
général de Bavay dans cette affaire. • SS^
CHAPITRE .V. — La Campagne dx8 Banquets républicains. — Banquets
k Verriers, à Roux, à Bruxelles, à Braine-le-Comte, à Mons, à Fleuras.
— Le iMinquet du 2$ mars, au Prado. — Des perturbateurs et des poli-
ciers font irruption dans la salle. — Protestation du président J.-C.
Houieau. — La police laisse faire. — Plaintes au parquet. — Silence de
celui-ci. — Invention d'un complot démocrate-sociatiste. — Procès en
Cour d'assises. — Trois nouveaux condamnés à mort. — I^ur transfert
à la citadelle de Huy. — Appréciation de la presse sur ce scandaleux
procès. — Condamnés graciés |86
CHAPITRE VI. — La Prxssx démocratx-socialistk kn 1848-1849. — Le
Dihat sociai, la Nation, son programme, la Voix du Peuple, V Atelier, de
Bruxelles. — Les Journaux socialistes de Liège: le Peuple, les AMIIet,
le Travailleur, VHarmonie, l'Ouvrier. — La Réforme, de Verviers. ^ Le
Démocrate, de Charleroi. — L'Emir,, de Renaix, etc. i— Les journaux
flamands : De Brœdermin, Artevelde, de Vriend des Volke, etc. — Brochu-
res de propagande. — Projets divers d'organisation du travail. — Solution
du Problème social, de Joseph Charlier. — Du Problème social, de Jules
Noirsain. ~ Le NormaUsme, de Napoléon Barthel. — Le Cathéckisme
du Prolétaire, de V. Tedesco. 413
CHAPITRE VII. — AvoRTtMKNT DU MouvBMXNT DB 1848. — Ce mouve-
ment s<* produisit inopinément. — Le peuple n'y était pas préparé. —
La révolution fut accaparée par la bourgeoisie. — Ixs nouveaux maîtres
à l'œuvro. — Fautes commises. — Situation en Belgique. — I^ leçon
des événements de 1848. 447
TABLE DES GRAVURES
Babeuf. i
Guillaume I*', roi de Hollande 7
De Potter dans la prison des Petits-Carmes is
Réception des soldats hollandais rue de Flandre 13
Les Tolontaires liégeois partant pour Bruxelles 19
Charlier, dit c la Jambe de bois » 35
A la place des Martyrs, à Bruxelles 51
Le Gouyemement provisoire 37
Louis De Potter 43
Lèopold 1% en 1831 49
Charles Rogier 55
Alexandre Gendebien 61
Vicomte Vilain XIIIL 73
Comte de Mèrode 85
Félix Delhasse . 91
Claude-Henri de Saint-Simon * 97
Fac-similé d'un numéro de V Organisateur belge los
Pierre Leroux 109
Joseph Lebeau 121
Jacques Kats 133
Lucien Jottrand 145
Jean Pellering 157
Alexandre Delhasse 169
Félix Temmermans . . . . • 181
Charles Fourier 193
Karl Marx 205
Paul Devaux 211
E. Defacqz 217
Le Congrès libéral de 1846 229
Adelson Castiau 241
J.-J. Altmeyer 253
Béranger 265
Frère-Orban eh 1848 277
Victor Considet-ant 289
Léopold I*' offrant de céder sa couronne 301
Un Club en 1848 • • • SV)
Louis Spilthoom 325
Victor Tedesco • • • • 337
Le général Mellinet 349
Le procureur général de Bavay 361
Iji citadelle de Huy, prison politique ... 373
Victor Tedesco à 68 ans 385
Jean-Charles Houzeau 397
Toone Reepera ....,....' 409
Louis Labarre 421
Désiré Brismée 433
Nicolas Coulon 445
BRUXELLES
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